Entre passé et présent, l’artiste Ai Weiwei rend hommage à son père dans une expo au Mucem

Du 20 juin au 12 novembre, le Mucem présente une exposition consacrée au travail de l’artiste et activiste chinois Ai Weiwei, qui fonctionne comme une bonne partie de ping-pong.

Vue d’exposition, scénographie : Ai Weiwei et Cécile Degos, juin 2018. (© François Deladerrière/Mucem)

C’est au Mucem, à Marseille, que son exposition "Fan-Tan" se tient, une ville dans laquelle son père poète Ai Qing a débarqué en 1929, sur les quais de la Joliette, à l’endroit exact où se situe aujourd’hui le musée. Dans cette exposition qui fonctionne comme une boucle, l’un des plus grands artistes et activistes de sa génération, Ai Weiwei, rend non seulement hommage à son père, puisque des textes et poèmes dont il est l’auteur sont affichés, ainsi qu’une maquette d’un paquebot et des vidéos du port de Marseille, retraçant son arrivée en Occident, mais aussi à Marseille.

En effet, quand on entre dans l’exposition, on est immédiatement accueillis par une odeur forte émanant d’un symbole incontournable de la ville : deux blocs de savon de Marseille, d’une couleur qui s’apparente à du jade, sont posés là. Sur ces deux savons pesant respectivement une tonne sont inscrits, sur l’un, la Déclaration des droits de l’homme, et sur l’autre, la déclaration des droits de la femme qui n’a jamais été appliquée et qui a été écrite en 1791 par Olympe de Gouges, décapitée deux ans plus tard. Ces formes cubiques renvoient à des pièces iconiques qu’Ai Weiwei a pu concevoir en bois et en cristal pour différentes expositions.

Vue d’exposition, scénographie : Ai Weiwei et Cécile Degos, juin 2018. (© François Deladerrière/Mucem)

Cette rétrospective très personnelle puise tantôt dans la collection du Mucem, tantôt dans les travaux d’Ai Weiwei des années 1980 à nos jours, dans un constant aller-retour entre passé et présent. L’artiste, au côté de la commissaire d’exposition Judith Benhamou-Huet, s’est notamment inspiré de la démarche artistique de Marcel Duchamp et du "ready-made", c’est-à-dire priver un objet de sa fonction utilitaire en l’exploitant différemment.

Ainsi, il met en scène des objets du quotidien tels que des savons, des lustres, des Lego et des assiettes pour les réinventer et les transformer en œuvres d’art, dans des matières nobles comme le marbre. Et pour ce photographe, sculpteur, architecte, performeur, cinéaste et activiste convaincu par le pouvoir et la liberté donnés par les réseaux sociaux, il n’y a rien de plus simple.

Un jeu de ping-pong

Vue d’exposition, scénographie : Ai Weiwei et Cécile Degos, juin 2018. (© François Deladerrière/Mucem)

Cinquante œuvres sont exposées dans cet espace, et parmi elles, trois sont des productions inédites fabriquées pour le Mucem. Toutes ces œuvres sont mises en parallèle avec des objets de la collection du Mucem et sont intimement liées à l’histoire de son père, comme une cartographie de son histoire familiale, mais toujours en laissant libre cours à l’interprétation du visiteur. La commissaire d’exposition Judith Benhamou-Huet nous explique lors de la visite :

"Je lui ai proposé de faire un hommage à son père, et je pense que c’était naturel. Le père d’Ai Weiwei est un grand poète chinois. Et à 19 ans, il [Ai Qing] a envie de devenir artiste. On parlait souvent à l’époque de Marseille comme porte de l’Orient, et pour Ai Qing, le père d’Ai Weiwei, Marseille, c’est la porte de l’Occident. Et c’est surtout la porte de l’avant-garde, dont l’épicentre mondial, à l’époque, se trouve en France, avec des peintres comme Picasso et Miró, à Paris. Mais pour aller découvrir cela, il va passer par Marseille et son port. Il va d’ailleurs décrire dans un poème le chaos du port marseillais."

Cette exposition repose donc sur un jeu habile de ping-pong, entre passé et présent, entre hommage au père et hommage à la ville, entre œuvres d’Ai Weiwei et collection du Mucem, qui opère dans le temps et dans l’espace. La commissaire d’exposition précise qu’Ai Weiwei fait dans cette manifestation des références à la Chine et à l’Occident, à la fois dans ses influences (Marcel Duchamps et Andy Warhol) mais aussi dans sa culture chinoise qu’il critique et expose.

Ai Weiwei, Surveillance Camera with Plinth, 2015 (© Ai Weiwei Studio)

Quand on l’interroge sur le nom énigmatique de l’exposition, "Fan-Tan", Judith Benhamou-Huet nous indique qu’il fait référence à deux choses. Ce titre renvoie dans un premier temps à un char utilisé pendant la Première Guerre mondiale, offert par un homme d’affaires chinois aux alliés français et anglais, et marqué d’un symbole d’œil, comme l’étaient les navires anciens chinois. Le second sens est celui d’un jeu de roulette auquel on peut s’adonner dans un casino :"En choisissant un titre à multiples tiroirs, Ai Weiwei, avec ces jeux de mots, veut nous faire comprendre que les relations franco-chinoises ont une histoire complexe."

Elle nous montre ensuite une frise chronologique qu’elle a élaborée elle-même pour aider à la compréhension du visiteur au fil de l’exposition et qui retrace les relations franco-chinoises, de la route de la soie à la récente visite de Macron en Chine, témoignant de relations très chaotiques à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Un activisme prégnant

Vue d’exposition, scénographie : Ai Weiwei et Cécile Degos, juin 2018. (© François Deladerrière/Mucem)

À travers les œuvres conceptuelles d’Ai Weiwei, se dessine toujours une critique amère de la société aussi bien actuelle qu’ancienne. Parmi les œuvres qu’il a choisi d’exposer, on retrouve une caméra de surveillance en marbre ; deux tableaux pixelisés en Lego le montrant en train de briser symboliquement un vase ancien de la dynastie Han ; un papier peint agrémenté de motifs kaléidoscopiques de menottes, de chaînes, de caméras de surveillance et du logo de Twitter pour évoquer l’oppression dont il est victime dans son pays, les 81 jours de détention qu’il a connus en 2011, ainsi que la liberté que lui procurent les réseaux sociaux et dans laquelle il se réconforte ; un pavillon de chasse chinois, construit au XVIIe siècle, qu’il a transformé en une énorme maison colorée et onirique, symbole d’une Chine en voie d’extinction dont le passé a été effacé avec l’industrialisation ; un lustre d’une tonne, composé de 61 lustres anciens et d’un porte-bouteilles géant et inversé situé dans sa base, en hommage à Marcel Duchamp, pour émettre une critique contre le clinquant de la société chinoise ; et son récent travail sur les migrants avec un extrait de son documentaire réalisé dans 41 pays, Human Flow, et une sculpture en marbre représentant des bouées de sauvetage empilées.

Concernant son activisme qui imprègne profondément chacune des œuvres exposées, la commissaire d’exposition conclut : "On ne peut pas désolidariser Ai Weiwei artiste, Ai Weiwei activiste, politique et Ai Weiwei activiste des réseaux sociaux. C’est un vrai artiste du XXIe siècle. […] C’est un homme qui est extrêmement sensible à l’injustice, et aujourd’hui, il voit ces hordes de migrants, errer et risquer la mort pour trouver une terre d’accueil." Une expo à voir, si cette facette de l’artiste nous passionne.

Vue d’exposition, scénographie : Ai Weiwei et Cécile Degos, juin 2018. (© François Deladerrière/Mucem)

Vue d’exposition, scénographie : Ai Weiwei et Cécile Degos, juin 2018. (© François Deladerrière/Mucem)

Ai Weiwei, Colored House, 2015. (© Ai Weiwei Studio)

Ai Weiwei, Blue and White Porcelain Plate (Demonstrations), 2017. (© Ai Weiwei Studio)

Ai Weiwei, Up Yours, 2017. (© Ai Weiwei Studio)

Ai Weiwei, Laisser tomber une urne de la dynastie Han, 2015 - Briques de LEGO®. (© Ai Weiwei Studio)

Ai Weiwei, Illumination, 2009. (© Ai Weiwei Studio)

Ai Weiwei, Circle of Animals, 2012. (© Ai Weiwei Studio)

 

Ai Weiwei, Study of Perspective, 1995-2011 ; The Eiffel Tower, Paris, 1999. (© Ai Weiwei Studio)

"Fan-Tan", exposition d’Ai Weiwei au Mucem, jusqu’au 12 novembre 2018.

Rédactrice en chef de Cheese et ex-Sorbonnarde, on ne m’a pas demandé si j’aimais le fromage avant d’arriver ici. Mais j'aime bien le fromage, donc tout va bien.