À la recherche de Vivian Maier, la mystérieuse photographe de rue

Si vous n'avez jamais entendu parler de Vivian Maier, c'est normal. Cette artiste de rue, que l'on compare aux grands photographes américains du 20ème siècle, n'a jamais été connue de son vivant.

Depuis sa reconnaissance posthume, Vivian Maier fascine. Après des expositions dédiées à son oeuvre au château de Tours puis en Belgique, le documentaire À la recherche de Vivian Maier, réalisé par Charlie Siskel et John Maloof, sort ce mercredi 2 juillet sur grand écran en France. Il tente de percer les mystères se cachant derrière cette inconnue, adepte de la street photography.

Le travail d'investigation de John Maloof

Les clichés de Vivian Maier auraient très bien pu ne jamais être dévoilés au grand public. Et si aujourd'hui, elle connaît une véritable reconnaissance posthume, c'est grâce à John Maloof, agent immobilier américain et collectionneur amateur à ses heures perdues.

Alors qu'il cherche des illustrations pour un livre sur l'histoire du quartier Portage Park à Chicago, il se rend à une salle des ventes et décide de laisser un petit pactole de presque 400 dollars pour un lot d'une dizaine de milliers de diapositives. C'était en 2007 et si sa trouvaille ne lui apporte ce qu'il venait chercher, c'est une découverte encore plus intéressante et inattendue qu'il fait.

Car plus il développe les photos, plus il prend conscience qu'il a déniché les clichés d'un grand photographe. Il contacte alors la salle des ventes pour en connaître davantage sur l'artiste en question, on lui répond seulement que Vivian Maier est une vieille dame et qu'il ne faut pas la déranger. Et si désormais une page wikipédia lui est entièrement dédiée, à l'époque son nom n'apparaît nulle part.

Autoportrait à New York, le 18 Octobre 1953 (Crédit Image : Vivian Maier, Maloof collection)

Autoportrait à New York, le 18 Octobre 1953 (Crédit Image : Vivian Maier, Maloof collection)

Parmi ces milliers d’images, un visage revient régulièrement : celui d'une femme, cheveux courts tenus par une barrette, l'air grave, toujours un appareil photo autour du cou (d’abord des appareils de type box ou folding, puis un Rolleiflex et un Leica). Il en déduit que c'est elle l'artiste.

Alors lorsqu'il apprend par hasard, deux ans plus tard, que Vivian Maier est morte à l'âge de 83 ans, il réalise qu'il ne pourra jamais la rencontrer pour lui témoigner toute son admiration et se donne alors une mission : découvrir qui elle était vraiment.

Son enquête devient presque obsessionnelle, surtout lorsqu'il découvre que l'artiste avait entreposé plusieurs de ses affaires dans un garde-meuble. Comme un gamin qui vient de trouver dans le grenier de ses grands-parents une malle remplie de souvenirs d'une autre époque, il fouille dans les moindres recoins et cartons pour trouver des indices. Sur des bouts de papier, les noms de certaines personnes apparaissent, ceux de ses employeurs.

Ces cartons, elles les trimballaient de maison en maison dès qu'elle changeait de patron. "Elle avait une tendance obsessive, elle accumulait toutes sortes de choses, des bijoux en plastique aux coupures de presse, elle avait ce regard curieux sur le monde qui l'entourait", nous explique Anne Morin, commissaire d'exposition qui a organisé la première exhibition de l'artiste en France au château de Tours.

John Maloof continue alors sa quête pour retrouver d'autres photos, si bien qu'aujourd'hui, à part le dixième du fond qu'un autre collectionneur Jeffrey Goldstein a souhaité garder, il possède toute la collection de Vivian Maier.

Autoportrait, Non daté, (Crédit Image : Vivian Maier, Maloof collection)

Autoportrait, non daté. (Crédit Image : Vivian Maier, Maloof collection)

C'est donc convaincu par la qualité extraordinaire de ses photos, qu'il se dirige vers de grands musées tels que le Tate Modern, le MoMA, la Eastman House ou encore le Center for Creative Photography en Arizona pour demander aussi bien une aide financière — car développer les négatives commence à lui couter cher —, qu'une aide technique pour l'archivage long et périlleux.

Mais comme il l'explique au site American photo mag, les musées ne le soutiennent pas sur ce coup-là :

Personne ne m'a dit "c'est une découverte énorme".

Qu'à cela ne tienne, il crée alors un blog pour y présenter les photos de Vivian Maier, puis organise une exposition. La reconnaissance est telle qu'il décide de faire un documentaire, aidé par Charlie Siskel sur cette "femme toujours aussi mystérieuse", en interviewant toutes les personnes qui ont partagé un fragment de vie avec elle.

La double vie de Vivian Maier

Au fil de ses interviews, John Maloof découvre que Vivian Maier était en fait une nounou un peu excentrique, solitaire et rude qui passait son temps libre à déambuler dans les quartiers malfamés de New York et de Chicago pour photographier les inconnus. Dans une interview accordée au site American photo mag, John Maloof analyse alors :

Elle était un vagabond, et elle aimait explorer les zones urbaines en particulier, les zones pas-si-parfaites de la ville, comme le marché aux puces de Maxwell Street, où il y avait beaucoup de biens volés, des personnes ne payant pas les taxes et des personnes qui ne veulent pas être photographiées normalement.

Ses patrons, eux, ignoraient totalement qu'une artiste travaillait dans leur foyer.

New York, non daté (Crédit Image : Vivian Maier, Maloof collection)

New York, non daté. (Crédit Image : Vivian Maier, Maloof collection)

Pour la commissaire d'exposition, Vivian Maier aurait très bien pu dire, comme la célébre photographe Helen Levitt, qu'elle photographie les quartiers des ouvriers car il y a de la vie, que les quartiers huppés sont moins intéressants car les gens restent chez eux et que dans les quartiers d'affaire, les gens courent trop vite. Et c'est donc à travers ses clichés que l'on découvre une part de sa personnalité, comme l'explique le co-réalisateur Charlie Siskel :

Je pense qu'à travers ses photos, on peut voir le genre d'artiste qu'elle était : elle était compatissante, elle était sensible aux faiblesses humaines et aux tragédies de la vie, mais elle était aussi très drôle. Elle avait un grand sens de l'humour.

Car si on peut apprécier une forme de respect par rapport aux personnes défavorisées, on peut voir par ailleurs dans sa manière de photographier les personnes plus riches, qu'il y avait une sorte d'intrusion non consentante dans leur intimité. En effet, il paraît qu'elle les prenait sur le fait et qu'elle s'éclipsait rapidement par la suite, tandis qu'avec les plus démunis, une véritable connexion se créait.

Pour Anne Morin, ce comportement relevait du fait qu'elle se sentait plus proche de sa condition. Elle n'avait d'ailleurs comme unique famille que les enfants dont elle s'occupait. Les personnes interviewées ne lui ont connu aucune famille, aucun amant, ni enfant. Mais elle avait ce travail alimentaire de gouvernante, qui lui a donné "un regard d'enfant sur le monde", analyse Anne Morin.

Le 5 mai 1955 à New York, (Crédit Image : Vivian Maier, Maloof collection)

Le 5 mai 1955 à New York. (Crédit Image : Vivian Maier, Maloof collection)

Pour autant, la photographe née à New York d'un père austro-hongrois et d'une mère française, avait un caractère bien trempé. Elle aurait vécu une partie de son enfance en France et s'amusait d'ailleurs à prendre un accent frenchie de temps à autres. Certains de ses clichés montrent qu'elle y est retournée par la suite et qu'elle a même voyagé en Asie. Mais ces voyages-là restent également un mystère.

Que ce soit à l'étranger ou dans son pays natal, ce qui fait la force de ses clichés, c'est cette sorte de spontanéité maîtrisée dont elle faisait preuve. Car comme l'explique le réalisateur :

Elle n'avait pas beaucoup d'argent, alors elle faisait en sorte d'avoir un bon cadrage et une bonne prise de vue avant de prendre une photo.

Mais Vivian Maier ne s'est pas attelée uniquement à la photographie. En effet, John Maloof a également retrouvé de petits films en Super-8, où on la voit par exemple interviewer des personnes dans la rue au sujet de la mise en accusation de Nixon.

Anne Morin l'explique par le fait qu'elle était "très engagée, elle se disait elle-même ultra féministe dans ses enregistrements avec des positions bien définies, considérait que les femmes devaient être indépendantes et fortes, était rustre et portait souvent des chaussures d'hommes". Les États-Unis seraient-ils passés à côté d'une reporter et photojournaliste hors pair ?

Le 26 Janvier 1955 à New York. (Crédit Image : Vivian Maier, Maloof collection)

Le 26 Janvier 1955 à New York. (Crédit Image : Vivian Maier, Maloof collection)

Une reconnaissance à titre posthume

Vivian Maier a fini sa vie dans la précarité, se retrouvant un temps dans la rue car elle ne trouvait plus de travail avant que des enfants qu'elle avait gardés ne la reconnaissent et lui offrent un toit, où elle a passé ses derniers jours. Et ce qui intrigue la plupart des personnes, c'est pourquoi n'a-t-elle jamais dévoilé ses clichés ? Pourquoi ne pas avoir essayé de vivre de son art ?

Pour Anne Morin elle se sentait certainement condamnée par sa condition de gouvernante, sa mère et sa grand-mère l'ayant été avant elle. Néanmoins elle ajoute :

Elle avait fait quand même des portfolios, donc elle voulait peut être montrer ses oeuvres. L'histoire est confuse car ce n'est pas quelqu'un qui aurait été à l'aise pour démarcher.

Une analyse que le réalisateur Siskel confirme à l'AFP : "Devenir quelqu'un dont les oeuvres sont reconnues, publiées et exposées, cela ne se fait pas d'un claquement de doigts. Il ne suffit pas d'être un artiste et de créer, il faut aussi se vendre. Et vu sa personnalité, cela n'aurait pas été facile pour Vivian".

A Grenoble en France, 1959. (Crédit Image : Vivian Maier, Maloof collection)

À Grenoble en France, 1959. (Crédit Image : Vivian Maier, Maloof collection)

La commissaire d'exposition raconte enfin, elle même émue, comment la vie mystérieuse de cette femme restée dans l'ombre intrigue et affecte les spectateurs. "La première fois que j'ai montré ses photos, c'était à Valladolid, j'ai reçu plusieurs lettres ensuite de personnes venues de toute l'Espagne, qui me disaient qu'elles avaient vraiment été émues par l'exposition. Certaines m'ont même avoué qu'elles avaient versé quelques larmes, tant l'histoire de Vivian Maier les avait touchées".

Pour voir d'autres clichés de Vivian Maier, allez faire un tour sur le site internet qui lui est dédié.