Abbas, monument du photojournalisme, s’est éteint à l’âge de 74 ans

Retour sur la carrière et la vie du photographe "qui écrivait la lumière".

© Patrick Robert - Corbis / Getty Images

Hier, Magnum nous apprenait la triste mort d'Abbas, illustre photojournaliste français et membre de l'agence Magnum Photos depuis 1981 : "Il était un pilier de Magnum, le parrain de toute une génération de photojournalistes plus jeunes. Né en Iran puis installé à Paris, il était le citoyen d’un monde dont il n'a cessé de documenter les guerres, les désastres et les croyances. Sa perte est une immense tristesse. Puissent les dieux et les anges de toutes les grandes religions de ce monde qu'il a photographiées avec tant de passion, l'accompagner", a déclaré Thomas Dworzak, actuel président de Magnum et photographe.

À 74 ans, le photographe iranien s'est éteint à Paris, en laissant derrière lui des images qui retracent de multiples conflits qu'il a couverts à travers le monde, et une partie de notre Histoire. Dans les années 1970, Abbas Attar officiait déjà pour les prestigieuses agences Sipa et Gamma. Durant sa carrière de six décennies, il a documenté les conflits sociopolitiques au Biafra, au Viêt Nam, en Irlande du Nord, au Bangladesh, au Mexique, au Chili, à Cuba ou encore l'apartheid en Afrique du Sud.

"Le photographe sera toujours pour moi celui qui écrit avec la lumière"

Originaire d'Iran, il a également immortalisé la révolution islamique, de 1978 à 1980. À ce propos, il a déclaré à la BBC en 2017 : "Je savais que cela serait la seule fois de ma vie où je serais non seulement concerné par un événement, mais aussi impliqué par cet événement, du moins au tout début." Ce n'est qu'après un exil volontaire de 17 ans durant lequel il a voyagé à travers le monde, qu'il est retourné dans son pays natal, suite à ces événements. Il en a tiré un livre photo très personnel, intitulé Iran Diary 1971-2002 (éditions Autrement, 2002), et écrit comme un journal intime dans lequel il dresse une critique de l'histoire iranienne.

Se qualifiant comme un "historien du présent", Abbas avait très justement rétorqué, en farsi, à tous ceux qui essayaient de l’empêcher d'exercer son métier de photographe : "C'est pour l'Histoire". Plus récemment, il s'intéressait à la relation des hommes aux religions, et dans cette quête, il a signé plusieurs ouvrages dont Allah O Akbar : voyages dans l’islam militant, sorti en 1994 (éditions Phaidon) et qui agissait malheureusement comme une prémonition, bien avant les attentats du 11 septembre 2001 à New York :

"En couvrant la révolution iranienne pendant deux ans, je me suis aperçu que la vague de passion religieuse provoquée par Khomeini, loin de se limiter aux frontières de l'Iran, allait se répandre sur tout le monde musulman", a-t-il expliqué à la BBC.

Il sort ensuite Au Nom de Qui ? Le monde musulman après le 11-septembre (éditions Pacifique, 2009), dans lequel il s'intéresse de manière frontale à "l'islamisation rampante" de toute la société et aux djihadistes en passe de gagner "la guerre des esprits" bien que ces derniers perdent des combats contre les États. Outre l'islam, Abbas a étudié de près d'autres religions, dont le bouddhisme, le judaïsme et le christianisme avec des œuvres telles que Les Enfants du lotus, voyage chez les bouddhistes (éditions de La Martinière, 2011), Voyage en chrétientés (éditions de La Martinière, 2000) ou encore Les Dieux que j'ai croisés, voyage parmi les hindous (éditions Phaidon, 2016).

En travaillant ses sujets sur le long terme, plus en profondeur, et en s'éloignant de l'immédiateté requise pour le travail de photojournaliste, Abbas a fait un constat :

"Je pensais que le photojournalisme était supérieur mais aujourd'hui, je ne me dis plus 'photojournaliste' parce que, même si j'utilise les techniques d’un photojournaliste et que mes images sont publiées dans la presse, je travaille mes sujets plus en profondeur et sur une période plus importante. [...] Je ne fais pas seulement des histoires sur ce qui se passe mais plutôt sur ma façon de voir ce qui se passe."

Cet homme qui considérait qu’il "écrivait avec la lumière" a ainsi théorisé deux approches bien distinctes en photographie :

"L’une consiste à écrire avec la lumière, l’autre à dessiner avec elle. À l’école d’Henri Cartier-Bresson, on dessine avec la lumière. Et la quête réside dans l’image unique. Pour moi, cela n’a jamais été le cas. Mes images font toujours partie d’une série, d’un essai photographique. Chaque photo doit se suffire à elle-même mais c’est au sein d’un ensemble qu’elle prend sa valeur.

À l’image de cet "instant décisif" qu’il rejette, l’œuvre photographique d’Abbas restera durablement inscrite dans l’Histoire.

Rédactrice en chef de Cheese et ex-Sorbonnarde, on ne m’a pas demandé si j’aimais le fromage avant d’arriver ici. Mais j'aime bien le fromage, donc tout va bien.