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Arles 2017 : Mathieu Asselin nous parle de son enquête photographique sur Monsanto

Exposé aux Rencontres photographiques d’Arles sous le thème "Désordres du monde", Mathieu Asselin met en lumière les actions de Monsanto et ses conséquences désastreuses.

Si le nom Monsanto a souvent été évoqué dans de nombreux scandales sanitaires, il est difficile de prendre conscience de l’importance que le géant peut avoir à l’échelle mondiale. Parmi les sites américains les plus contaminés, des dizaines le sont à cause des activités de cette seule entreprise.

Ne se contentant pas de souiller la terre, Monsanto est aussi l’heureux créateur des OGM – commercialisées en dépit de leur influence sur l’environnement – ou encore de l’agent orange, herbicide qui a été employé par l’armée américaine pour arroser les populations lors de la guerre du Vietnam.

À travers son enquête photographique, Mathieu Asselin raconte comment une seule société peut avoir des conséquences écologiques, humaines et économiques désastreuses. Nous avons eu l’occasion d’échanger avec le photographe sur son projet particulièrement engagé.

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David Baker (65 ans) devant la tombe de son frère Terry. Terry Baker est mort à l’âge de 16 ans des suites d’une tumeur au cerveau et d’un cancer du poumon causés par l’exposition aux polychlorobiphényles (PCB). Le taux moyen de présence des PCB à Anniston est 27 fois supérieur à la moyenne nationale. Cimetière d’Edgemont, West Anniston, Alabama, 2012. (© Mathieu Asselin)

Cheese | Comment as-tu eu envie de te lancer dans ce projet ?

Mathieu Asselin | Monsanto est finalement assez connu. Les semences génétiquement modifiées, les pesticides, on en entend assez souvent parler. J’ai discuté avec mon père au sujet de Monsanto, et ça a déclenché une curiosité en moi. J’ai fait quelques recherches et je me suis rendu compte qu’il y avait une histoire assez sombre derrière tout ça, une histoire très intéressante mais dans le mauvais sens du terme. J’ai eu envie de la photographier, et surtout de la raconter.

Comment est-ce que tu as commencé ton enquête ?

Dans un premier temps, j’ai commencé par imaginer la structure de la série photo et à visualiser les premières images. Je me suis demandé si ce projet était possible, si ça allait être intéressant photographiquement parlant. Une sorte d’investigation avant l’investigation. Après, on commence vraiment les recherches. Sur ce point, il y a quelque chose d’important à souligner : je n’ai pas découvert quelque chose que personne ne savait.

J’ai fait quelques recherches, mais avant moi il y a des journalistes, des photographes, des activistes et des scientifiques qui avaient déjà mis tout ça au grand jour. La seule chose que j’ai faite, c’est de m’inspirer de ces recherches pour mettre en images ce sujet. Si, effectivement, il était parfois plus ou moins facile de contacter certaines personnes, ce qui m’intéressait surtout, c’était de raconter photographiquement cette histoire.

En quoi photographier ce sujet était un défi ?

La question de l’invisible est très présente avec ce sujet. À part les photos des personnes qui ont été touchées par l’agent orange au Vietnam, ce sont des portraits et des paysages qui ne permettent pas vraiment de comprendre la situation. C’était cette invisibilité qui m’attirait beaucoup. Comment raconter ce qui se passe ? C’est aussi pour ça que j’ai décidé de m’appuyer sur beaucoup de matériel d’archives, de documents, de vidéos…

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Thuy’ Linh, à 21 ans. Troisième génération de victimes de l’agent orange souffrant de malformation génétique ; née sans bras. Thuy’ Linh a terminé le lycée il y a deux ans. Elle a envoyé des demandes d’inscription à plusieurs universités, mais aucune ne l’a acceptée à cause de son handicap. Sa mère a fini par lui trouver une école qui voulait bien d’elle. Elle a fini sa formation en design il y a quelques mois. Elle est actuellement à la recherche d’un emploi. Elle est entrée à l’hôpital obstétrique Tû Dû à l’âge de 3 ans et y est restée jusqu’à ses 18 ans. Hô Chi Minh-Ville, Vietnam, 2015. (© Mathieu Asselin)

L’exposition l’explique assez bien, Monsanto exerce de nombreuses pressions envers les personnes qui pourraient ternir leur image. Est-ce que ça a été ton cas ?

Non, jamais ! Mais moi je suis tout seul avec mon appareil, je me balade discrètement, je n’ai jamais cherché à entrer en contact avec eux. Maintenant que je suis exposé à Arles, on va voir ce qui va se passer [rires] ! Mais ils ont d’autres gens beaucoup plus dérangeants pour eux que moi.

Il faut savoir qu’il existe tout un mouvement contre Monsanto depuis longtemps, fait de journalistes, d’activistes, de professionnels, d’avocats et de scientifiques qui se battent contre cette société depuis des années. J’ai juste apporté une toute petite pièce, à mon échelle. J’ai fait ma part, mais de nombreuses infrastructures mises en place contre Monsanto ont un impact plus fort que le mien.

Quelle était ta motivation principale en te lançant dans ce projet ?

Raconter cette histoire en photos bien sûr, mais il y avait aussi une importance pédagogique derrière. Je ne veux pas dire que "c’est moi qui ouvre les yeux" au grand public, mais si ce travail peut toucher quelques personnes, comme un article ou un documentaire a pu le faire pour d’autres, c’est déjà bien ! Ce projet, c’est simplement un autre angle d’attaque.

Qu’est-ce qui t’a le plus surpris en réalisant ce projet ?

Je crois que c’est l’ampleur de Monsanto. Sa taille est infinie : plus je découvrais des choses, plus j’étais étonné. En fait, ils ont fait tous les produits possibles et imaginables, et beaucoup de ces produits ont eu des conséquences néfastes en termes de santé publique, d’écologie, et même d’économie.

Est-ce qu’il y a une rencontre qui t’a particulièrement marqué ?

Chaque personne m’a marqué d’une manière ou d’une autre, chacun a son histoire. Mais il y a une fille au Vietnam qui est née sans bras, conséquence directe de l’agent orange que Monsanto a produit. Quand je suis allé la photographier, elle a absolument tenu à se changer et à porter un tee-shirt américain.

Je ne suis pas sûr, mais je pense que c’était une manière d’envoyer un pic, de rappeler que les États-Unis sont responsables de sa situation, en arrosant son pays de produits toxiques. Je pense qu’elle a voulu dire d’une façon très douce, mais efficace : vous êtes les responsables de ça.

On peut se sentir démuni face aux actions de cette société. À titre individuel, que peut-on faire pour cesser ce désastre sanitaire et écologique ?

Nous avons tous le pouvoir de changer et d’arrêter ces corporations. Il faut qu’on arrête d’acheter leurs produits, même si c’est compliqué, car ils sont cachés partout. Ce n’est pas seulement arrêter de manger des OGM, c’est par exemple cesser d’acheter des abricots sur lesquels on a mis des pesticides Monsanto.

En tant que consommateurs, on a un pouvoir incroyable que l’on n’utilise pas. C’est celui de dire : vos produits, je n’en veux plus chez moi. Ils pourraient s’effondrer du jour au lendemain. Le véritable pouvoir, c’est celui des consommateurs, plus que les journalistes ou les photographes.

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En 1996, Monsanto introduit ses premières semences transgéniques. Il fait en sorte que les fermiers ne puissent pas récupérer les graines, ne faisant ni plus ni moins que les déposséder de leurs propres semences. Conséquence, le pouvoir passe aux mains des grands groupes, qui détiennent aujourd’hui environ 80 % du marché du maïs transgénique et 93 % de celui du soja transgénique. Les fermiers doivent désormais racheter des semences aux grands groupes chaque année. Pire, ils sont forcés de se conformer à la réglementation qui leur est imposée, évidemment à leur désavantage. Van Buren, Indiana, 2013. (© Mathieu Asselin)

Exposition Monsanto, une enquête photographique, du 3 juillet au 24 septembre 2017 à Arles. Le livre est publié aux éditions Acte Sud.