Arles 2018 : Paul Fusco dresse le portrait de l’Amérique en deuil depuis le train funéraire de Robert F. Kennedy

De New York à Washington, le photographe américain Paul Fusco se trouvait à bord du train qui transportait le corps inanimé de Robert F. Kennedy, trois jours seulement après son assassinat.

Sans titre, RFK Funeral Train, 1968. Avec l’aimable autorisation de la Danziger Gallery. (© Paul Fusco/Magnum Photos)

Cinquante ans exactement nous séparent de la mort de celui qu’on surnommait "Bobby" Kennedy, frère cadet de John F. Kennedy assassiné cinq ans avant lui. Pour l’anniversaire de sa mort, les Rencontres photographiques d’Arles ont décidé de mettre à l’honneur la série que le photographe Paul Fusco a réalisée à bord du train funéraire qui emmenait à toute allure le corps de RFK de New York à Washington.

À l’Atelier des Forges, l’exposition collective "The Train, le dernier voyage de Robert F. Kennedy" retrace le douloureux voyage du cercueil emportant la dépouille de l’ancien sénateur. Le 5 juin 1968, le soir même de sa victoire aux primaires démocrates de Californie, Robert F. Kennedy est victime de plusieurs coups de feu. Il était la cible d’un certain Sirhan Sirhan, un Jordanien aux motivations incertaines. Bobby meurt le lendemain à l’hôpital. Un voile épais subsiste encore autour de sa mort et de celle de son grand frère, JFK, laissant place à des théories du complot fumeuses.

Trois jours plus tard, le 8 juin, Paul Fusco embarque dans le train funéraire. Il se met à photographier de l’intérieur le petit million d’Américains qui s’était rassemblé sur le passage de la dépouille. Des personnes de tout horizon, avec pour seul point commun leurs convictions, regardaient dignement passer le train, brandissant des pancartes ou agitant des mouchoirs. La vitesse se ressent dans chaque cliché, comme un manifeste de la fulgurante vie du défunt, comme un adieu aux idéaux américains.

Regards croisés

© Philippe Parreno, 8 juin 1968, 2009 (photogramme). Avec l’aimable autorisation de Maja Hoffmann/Fondation Luma.

Dans le même espace d’exposition, deux artistes ont pensé des déclinaisons autour de la série RFK Funeral Train, signée Paul Fusco. C’est dans leur manière de présenter la série (largement vue et revue) de Fusco et de la compléter avec deux autres projets que les Rencontres d’Arles innovent. En fond, le visiteur peut entendre le bruit d’un train qui passe, pour l’immerger dans le moment historique grave qu’ont vécu les Américains.

Ce fond sonore provient d’une reconstitution audiovisuelle imaginée par Philippe Parreno, qui a reproduit le passage de ce train à partir des photos de Fusco afin d’apporter "un point de vue sensoriel". Il n’y a pas que le bruit du train mais également le souffle du vent dans les arbres et de la vitesse qui frappe ces témoins silencieux de la mort de l’ancien gouverneur général.

Sa caméra erre dans des images fixes et mouvantes, au milieu de la foule, des pancartes et des paysages qui défilent, les animant et les rendant ainsi plus palpables. Le mouvement flottant de la réalisation nous fait penser à l’âme errante de Bobby Kennedy, à la manière d’Enter The Void, de Gaspar Noé. Tourné en 70 mm, ce film effectue un vrai travail de mémoire et parvient à rendre le reportage réalisé par Fusco, cinquante ans plus tôt, immersif et ancré dans le présent.

© Stephanie Sansone Lang, Baltimore, Maryland, 1968, tiré de The People’s View (2014-2018) de Rein Jelle Terpstra. Avec l’aimable autorisation de Stephanie Sansone Lang.

De son côté, l’artiste hollandais Rein Jelle Terpstra a voulu apporter une nuance, un autre point de vue à la version de Fusco. Il a donc mené d’intensives recherches afin de retrouver les personnes figurant sur les images de Fusco, qui prenaient des photos du train depuis l’extérieur. Afin de reconstituer l’autre côté du voyage, son projet The People’s View, débuté en 2014, interroge le lien entre perception et souvenir.

En visitant les petites et grandes villes traversées par le train funéraire, et en retrouvant les familles et les individus qui y habitaient, il finit par se retrouver en possession d’une archive considérable de cet événement historique : albums photo, vidéos amateur et diapositives couleur. Il rend ainsi compte des "yeux du peuple". Le visiteur découvre ainsi tous les éléments qui entouraient le train et Fusco à ce moment-là : la foule qui attend, le train qui passe à toute vitesse, les drapeaux américains qui flottent de toutes parts et les hélicoptères qui veillent sur la traversée de ce train.

Une mise en regard avec la mort de Fidel Castro

Michael Christopher Brown, Yo Soy Fidel, Cuba, 29 novembre-4 décembre 2016. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Au Monoprix d’Arles (oui, oui), le travail de Michael Christopher Brown sur la mort de Fidel Castro fait l’objet d’une exposition et se confronte directement à celui de Paul Fusco. La série Yo Soy Fidel suit, pendant plusieurs jours, le cortège funèbre de l’ancien chef d’État cubain, à la fin de l’année 2016. C’est depuis la fenêtre de sa voiture, côté passager, que le photographe s’est penché pour immortaliser les visages des Cubains rassemblés au bord de l’autoroute ou sur des petites voies rurales, qui observaient le convoi militaire transportant les cendres de l’ancien révolutionnaire et idole.

De La Havane à Santiago, ce voyage fait écho à l’itinéraire choisi par Fidel Castro après la Révolution, en 1959. La vitesse est moindre, le leader regretté est différent mais le regard bienveillant porté sur les partisans est le même que chez Fusco. Dans les deux séries, le travail sur le devoir de mémoire résonne comme une oraison funèbre.

Michael Christopher Brown, Yo Soy Fidel, Cuba, 29 novembre-4 décembre 2016. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

"The Train, le dernier voyage de Robert F. Kennedy", exposition de Paul Fusco, de Philippe Parreno et de Rein Jelle Terpstra, à voir à l’Atelier des Forges, aux Rencontres photographiques d’Arles, jusqu’au 23 septembre 2018.

"Yo Soy Fidel", exposition de Michael Christopher Brown, à voir au Monoprix, lors des Rencontres photographiques d’Arles, jusqu’au 23 septembre 2018.

Rédactrice en chef de Cheese et ex-Sorbonnarde, on ne m’a pas demandé si j’aimais le fromage avant d’arriver ici. Mais j'aime bien le fromage, donc tout va bien.