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Contre le Muslim Ban, le concours photo 3K Project met en avant des photographes des 7 pays bannis

Pour lutter contre les stéréotypes dont est victime le monde arabe, le concours photo 3K Project met en avant la création photographique des sept pays dont les ressortissants sont interdits d’entrée aux États-Unis.

© Mohamed Altoum, Soudan

Cette année, la réforme de Trump visant à restreindre pendant 90 jours l’immigration de sept pays majoritairement musulmans aura remué les foules et témoigné du renfermement progressif du monde sur lui-même. En janvier dernier, le décret du Muslim Ban (ou Travel Ban) interdisait à tous les ressortissants d’Irak, d’Iran, de Libye, du Soudan, de la Somalie, de la Syrie et du Yémen d’entrer sur le territoire états-unien.

Les manifestations se sont multipliées à travers le pays, dénonçant une discrimination envers les musulmans, tous considérés comme des "terroristes potentiels" par Monsieur le Président. Le décret a par la suite été suspendu par les tribunaux ; après maintes réécritures et l’exclusion de l’Irak de la liste des sept pays bannis, ce décret infâme est officiellement entré en vigueur en juin dernier. Une petite nuance est apportée : il ne concerne pas tous les ressortissants de ces pays mais "seulement" ceux qui n’ont pas de "relations véritables" avec des citoyens américains.

Aujourd’hui, de cette première année présidentielle désastreuse, on retient l’histoire de la photographe palestinienne Eman Mohammed, vivant à Washington avec sa famille, qui n’a pas pu participer à l’événement du World Press Photo 2017, se tenant à Amsterdam. À cause de la politique de Donald Trump, elle n’a pas pu sortir du territoire américain pour se rendre à cet événement européen, de peur d’être exclue à son retour. Son pays d’origine ne figurait d’ailleurs pas dans la liste des sept pays bannis pour la simple et mauvaise raison que la Palestine n’est pas considérée comme un pays par le gouvernement américain d’aujourd’hui mais comme "un territoire occupé".

7 mars, 2015, Téhéran, Iran. Un Iranien et une femme fument des cigarettes, assis dans un café dans le centre de Téhéran. (© Morteza Nikoubazl/Zuma Press)

Des histoires choquantes comme celles-ci, il y en a plein : le réalisateur iranien Asghar Farhadi n’avait pas pu se rendre à la cérémonie des Oscars 2017 alors qu’il était nommé pour son splendide film Le Client. Comme un pied de nez, il a remporté l’Oscar du meilleur film étranger. À l’ère de ce mépris américain envers le monde arabe, de libertés bafouées, des amalgames et d’une stigmatisation grandissante, en Occident, à l’égard des personnes d’origine arabe et/ou de confession musulmane, le 3K Project est né.

Contrairement à la Biennale des photographes du monde arabe qui s’est récemment tenue à Paris, le parti pris du 3K Project est engagé, politique, et va bien au-delà de l’art. C’est en réponse directe au Muslim Ban que ce concours photo a voulu se positionner.

Une visibilité pour des photographes méconnus

Le projet invite des photographes vivant dans ces sept pays bannis, mais aussi des photographes citoyens des États-Unis qui aimeraient témoigner de leur opposition au Muslim Ban, à soumettre leur travail photographique. Chaque participant doit envoyer une série de dix photos dépeignant son intimité et son quotidien dans son pays, à une condition : ne pas dépasser un périmètre de 3 kilomètres autour de son domicile. Le nom "3K" vient d’ailleurs de cette condition de "3 kilomètres".

Le but est d’apporter une nouvelle vision du monde arabe, loin des clichés et des stigmatisations, tout en le confrontant au monde occidental : les séries offriront un aperçu des similarités qui rapprochent les États-Unis de ces sept pays et des différences qui opposent :

"Le 3K Project soulève des questionnements autour de la liberté et de l’identité, ainsi que le pouvoir que la photographie a de changer les perceptions des gens. […] Malgré les 15 000 kilomètres qui séparent ces pays, les individus font face aux mêmes défis : avoir une vie meilleure, pour eux et leurs enfants. […]

On a voulu définir une zone que l’on parcourt sans vraiment trop y consacrer d’attention et qui pourtant caractérise notre quotidien et influe sur notre identité : la manière dont ils prennent leur petit-déjeuner, où ils dorment, comment ils emmènent leurs enfants à l’école, et ce qu’ils font de leurs journées – les aspects d’une routine à laquelle tout le monde peut s’identifier. 'L’autre' n’est peut-être pas si différent de nous, après tout", peut-on lire sur le site du projet.

© Mohamed Altoum, Soudan

Le concours est évidemment gratuit, ouvert à tous à condition d’être citoyen américain ou des sept pays cités. À l’issue du concours, le 15 décembre 2017, il en ressortira un gagnant qui remportera 1 000 dollars. La récompense ne s’arrêtera pas là : "s’ensuivra une exposition itinérante de ce concours photo au PhotoNola à La Nouvelle-Orléans, en décembre 2017 ; au Month of Photography Los Angeles, en avril 2018 ; et dans les pays "bannis" (les dates et lieux restent encore à confirmer)."

Une chose est sûre : les premières photos des participants, que vous pouvez voir ici même, annoncent un bon cru. Pour l’instant, ces derniers semblent avoir un style déjà bien défini et chaque photo est singulière dans sa manière de représenter un pays. On a hâte d’en voir plus.

Qui est derrière cette initiative ?

Dans une démarche fraternelle et activiste à la fois, le 3K Project veut mettre sous le feu des projecteurs des talents cachés et des photographes dont on ne parle jamais, qui ne sont pas dans les galeries parisiennes, ni dans les grandes maisons d’édition, et qui pourtant dessinent la relève et l’avenir de la photographie contemporaine arabe.

Derrière ce beau projet, il y a la Lucie Foundation, une fondation à but non lucratif située à Los Angeles et "dont la mission est d’honorer les grands photographes mais aussi de faire découvrir de nouveaux talents, en promouvant l’art de la photographie à travers le monde". Mais aussi le galeriste Hossein Farmani, qui a été le curateur de ce concours et fondateur du projet, au côté d’Aline Deschamps, photographe et cheffe de projet culturel. Quand on interroge Aline Deschamps sur l’origine du projet, elle nous répond :

"Le concept du 3K Project a émergé peu de temps après l’executive order 13769 de Trump en début d’année. Nous étions tous très choqués par cette réglementation, mais le 3K Project est un peu parti d’une blague avec Hossein Farmani.

On s’est dit : 'Puisque les États-Unis ne veulent pas d’Iraniens, de Yéménites, de Soudanais, etc. sur leur territoire, eh bien, nous, on va aller dans ces pays bannis et monter une exposition photo là-bas !' C’était un peu prendre le contre-pied de la politique américaine : puisque vous ne voulez pas d’eux, nous, on ira chez eux (quitte à ne plus jamais pouvoir remettre les pieds sur le sol américain).

Plus sérieusement, on voulait aussi trouver une réponse à cette interdiction absurde, un discours fédérateur qui puisse éviter les amalgames. Pour moi, il n’y a pas de meilleure façon de déconstruire les stéréotypes que de laisser le sujet parler. Dans le cas du 3K Project, c’est le citoyen-photographe local qui raconte son quotidien en images, pas Fox News. Ce projet vise à déconstruire les préjugés qui sont souvent propagés par les médias de masse.

Pour certains de ces pays, c’est généralement toujours les clichés d’un photographe occidental qui nous parviennent. Le but du 3K Project est d’inverser la tendance, de permettre de regarder le pays selon l’angle de vue du photographe local participant."

À cette fine équipe s’ajoutent les ambassadeurs et ambassadrices Tammy Mercure (États-Unis), Majid Saeedi (Iran), Younes Mohammad (Irak), Loubna Mrie (Syrie), Ala Kheir (Soudan) et Amira Al-Sharif (Yémen). Chacun de ces photographes représentera le projet dans son pays pour inciter des talents locaux à participer. Avec une telle ambition, on espère que ce projet éveillera certaines consciences, si ce n’est toutes.

© Mohamed Altoum, Soudan

© Mohamed Altoum, Soudan

24 février 2012, Téhéran, Iran. Une fille iranienne voilée à côté d’hommes religieux. Ils attendent pour entrer dans une université et faire la prière du vendredi. (© Morteza Nikoubazl/Reuters)

2 juillet 2014, Téhéran, Iran. Des femmes et hommes iraniens récitent les versets du Coran, durant une grande cérémonie religieuse pour marquer le mois du ramadan au tombeau de Saint Mohammad Helal Ibn Ali, dans la ville d’Aran va Bidgol, à environ 225 km au sud de Téhéran. (© Morteza Nikoubazl/Zuma Press)

4 août 2008, Iran. Une femme iranienne joue au centre de sport et de divertissement Maryam Bowling, sur l’île de Kish, dans le golfe Persique, à 1 250 km au sud de Téhéran. Kish est devenue la première zone de libre-échange du pays et la nouvelle porte de l’Iran en 1982. Elle est située à 17 km de la côte sud de l’Iran. (© Morteza Nikoubazl/Reuters)

© Nathan Pearce, États-Unis

© Nathan Pearce, États-Unis

© Nathan Pearce, États-Unis

© Nathan Pearce, États-Unis

© Nathan Pearce, États-Unis

© Riccardo Emilien, États-Unis

© Riccardo Emilien, États-Unis

© Riccardo Emilien, États-Unis

© Taha Krewi, Libye

© Taha Krewi, Libye

© Taha Krewi, Libye

© Taha Krewi, Libye

Vous pouvez suivre le projet sur Facebook. Si vous êtes un photographe venant des États-Unis ou issus des sept pays bannis par le Muslim Ban, vous pouvez participer ici.

Rédactrice en chef de Cheese et ex-Sorbonnarde, on ne m’a pas demandé si j’aimais le fromage avant d’arriver ici. Mais j’aime bien le fromage, donc tout va bien.