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Le témoignage édifiant de Tuff, photographe frappé par un CRS au cours d’une manif

Le 3 avril 2018, alors qu’il couvrait la manifestation des cheminots, Tuff a été frappé violemment à la tête par un CRS.

© Graine/La Meute

Habitué à couvrir de nombreux mouvements sociaux, le photographe Tuff, membre du collectif La Meute, photographiait la manifestation des cheminots à Paris mardi 3 avril quand il a été violemment matraqué. À ce moment-là, une image marquante a été prise par son confrère Graine et a été postée sur la page du collectif, et a généré de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. On le voit blessé, le visage en sang. Si le jeune homme n’a pas l’habitude de s’exposer et tient particulièrement à garder son anonymat, il était pour lui nécessaire de montrer cette image, un témoignage concret des violences policières en manifestation. À peine sorti de l’hôpital et remis de ses émotions, il nous raconte ce qu’il s’est passé :

"Je couvrais la manifestation des cheminots qui démarrait à gare de l’Est, il y avait des photos à faire des fumigènes, c’est le travail habituel. J’arrive au niveau de la rue Maubeuge où il y a des échauffourées et je vois des personnes courir. Elles sont suivies de près par des CRS qui essaient de taper tout ce qu’ils peuvent, à ce moment-là, je me mets bien à l’écart, sur le côté, je photographie la scène. Je vois une poubelle en feu, les CRS reculent, pour l’instant je ne sens aucun danger. Je décide de m’avancer un peu, mais en restant sur le côté, on ne sait jamais pour les jets de lacrymo.

Là, d’un coup, une autre brigade arrive et c’est là que ça a dérapé pour moi. Un CRS court en cherchant quelqu’un, il cherche à taper. Il est haineux, il m’a vu."

"Il a avancé et il a tapé droit sur mon crâne"

D’après son témoignage, bien qu’il ait été totalement identifiable comme photographe et non comme manifestant, qu’il ne troublait pas l’ordre public et ne mettait personne en danger, le CRS a violemment agressé Tuff.

"J’ai levé les mains, levé mon appareil photo et j’ai dit : 'Je suis photographe'. Le gars a hurlé et a chargé sur moi. Il a lancé son coup comme on cherche à tuer une mouche avec une tapette. Il a avancé et il a tapé droit sur mon crâne sans que je puisse bouger. À ce moment-là, j’ai compris qu’il voulait me frapper. Quand on est face à un mec en armure avec une matraque qui court vers vous et qui hurle, on a juste peur et on n’a même pas le temps de s’enfuir.

Le coup, m’a fait la même sensation d’une chute contre du carrelage, mais en beaucoup plus fort. Ça a sonné, ça m’a mis à terre, j’ai hurlé. J’ai essayé de me relever, mais un autre CRS est arrivé et m’a matraqué la cuisse droite. À ce moment-là, je sens que si je reste, je vais m’en prendre d’autres. J’essaie de partir, mais je me rends compte que ma vision est désorientée, que ça tangue, et que mes mouvements ne sont pas coordonnés. Je n’arrive même pas à aligner deux pas.

Mes amis arrivent vers moi, j’enlève mon bonnet et je me rends compte que j’ai du sang, beaucoup de sang. La plaie est assez grande et coule abondamment. À ce moment-là, mon ami Graine me prend en photo, parce qu’il fallait qu’il y ait une trace de ce qu’on m’a fait. On s’est ensuite rendu dans une cour pour me faire les premiers soins, que la manif passe et que je ne risque pas de prendre de nouveaux coups."

Un coup violent, directement sur le crâne, qui aurait pu se révéler fatal pour le jeune homme. On se rappelle notamment Rémi Fraisse, 21 ans, tué par une grenade offensive lancée par un gendarme durant des accrochages avec les forces de l’ordre en 2014 ou encore d’un journaliste tombé dans le coma à cause d’une grenade de désencerclement lancée par un policier sur la foule en 2016.

"Hier, c’était un massacre, sauf que j’étais dedans cette fois, je n’étais plus spectateur"

"Les pompiers arrivent et me déposent à l’hôpital, aux urgences. On me fait un premier diagnostic, j’ai une plaie profonde d’un demi-centimètre sur une longueur de sept centimètres. On voit mon crâne. On me nettoie la plaie et on me pose sept agrafes sans anesthésie. À la fin, j’ai craqué. Je suis sorti, je puais le sang, il avait séché partout sur moi. Mes vêtements étaient rouges, mes cheveux collaient. J’ai eu énormément de chance, il aurait pu me démolir bien plus que ça.

Ça va, parce que ce n’est pas la première fois qu’il m’arrive quelque chose. J’ai déjà été gazé, j’ai déjà été mis en joue par des Flash-Ball à bout portant. Ils n’arriveront pas à me faire peur. C’est pas parce qu’ils m’ont frappé que je vais arrêter de faire ce que je fais. Je vais y retourner, sauf que je mettrai un casque cette fois… Hier, c’était violent, c’était un massacre, sauf que j’étais dedans cette fois, je n’étais plus spectateur."

Témoin de la scène, et auteur du portrait de Tuff ensanglanté, le photographe Graine affirme que cette attaque ne visait pas seulement le jeune homme mais toute une profession. Habitué lui aussi des mouvements sociaux, il remarque une escalade des violences policières depuis 2015 :

"Depuis la loi travail, on voit qu’on est visé en tant que photographe. Quand on n’arrive pas à calmer un mouvement social parce qu’il grossit, la deuxième tentative pour l’endiguer, c’est de s’attaquer à sa communication, du moins la diffusion de ses idées dans les médias. On vise notre travail, comme ça a pu être le cas avec le journaliste Alexis Kraland, le vidéaste ou le reporter-photographe Nnoman qui avait été interdit de manifestation pendant la loi travail sans raison. Tuff a levé les bras au ciel pour ne pas être frappé, on lui a mis un coup de matraque au visage. C’est bien que c’est le photographe qui est visé."

Pour pouvoir continuer à exercer leur profession en sécurité, de nombreux photographes de manifestations essaient de se rassembler et des initiatives devraient être lancées prochainement.

© Graine/La Meute