Rencontre : dans ses autoportraits kitsch, Julieta Romina dénonce l’uniformité des codes de la beauté

La photographe vivant à Miami incarne des "clones de beauté" malmenés dans une série tape-à-l’œil.

© Julieta Romina

A Call for Diversity, un appel à la diversité. Voilà ce que réclame l’artiste vénézuelo-américaine Julieta Romina. Fatiguée de voir toujours les mêmes représentations stéréotypées de la beauté autour d’elle, elle a décidé d’incarner ces codes imposés par la société. Sur des fonds colorés très pop, la photographe dénonce l’emprise de la chirurgie esthétique, la recherche maladive de la perfection et les critères rabâchés par les médias. Cheese lui a posé quelques questions.

Cheese | Comment t’es-tu intéressée à cette problématique des codes de beauté féminins ?

Julieta Romina | Grandir au Venezuela m’a d’abord clairement poussée à m’intéresser à ces questions, sachant que c’est le pays qui a le plus de Miss Univers au monde, et que presque toutes les candidates ont eu recours à la chirurgie esthétique. Encenser des types de beauté construits par des hommes m’a toujours paru étrange. Puis, à travers ma propre expérience, puisque j’ai des traits que les gens considèrent comme beaux. C’est bizarre puisque c’est quelque chose qu’on ne choisit pas et c’est déterminé socialement par l’époque dans laquelle on vit et par les médias. Pour finir, emménager dans une ville comme Miami, qui est remplie de gens "plastiques".

Qu’est-ce que tu essaies d’exprimer à travers tes photos, par rapport à la pression sociale qui est exercée sur les femmes par rapport à leur physique ?

La beauté est une construction sociale. L’apparence est simplement le résultat de mutations génétiques aléatoires sur lesquelles nous avons zéro contrôle. Elles ne devraient pas avoir autant d’importance, elles sont juste des adaptations, des évolutions physiques. Les médias nous imposent une image qui, je pense, limite notre vision. Nous sommes tous différents, pourquoi y a-t-il une seule manière d’être considéré·e comme beau ou belle physiquement ? What the fuck !

Comment définirais-tu "un clone de beauté" dans nos sociétés ?

Une personne qui essaie d’avoir un ensemble très spécifique de critères physiques imposés par la société. Tous ces critères sont très difficiles à posséder, voire anormaux et beaucoup d’entre eux vont contre les lois de la gravité ou de la nature.

© Julieta Romina

Pourquoi avoir choisi d’incarner toi-même différents personnages féminins ?

Le fait d’incarner ces différentes femmes est lié à mon besoin personnel d’expression. J’ai un caractère très timide et la possibilité d’être d’autres personnes me fait sortir de mon propre personnage et devenir qui je veux. J’essaie de représenter différentes femmes pour montrer que les pressions esthétiques affectent les femmes de façon globale, peu importent leurs origines sociales ou ethniques.

Quel est ton processus de travail sur ce projet ?

La recherche est ma première étape. J’ai lu un livre qui s’intitule Quand la beauté fait mal (The Beauty Myth) de Naomi Wolf [l’auteur y décrit l’obsession de la société pour la beauté, qui impose aux femmes des critères irréalistes et dangereux, ndlr]. Je fais tout moi-même, je cherche les accessoires dans les fripes ou en ligne, je jette un œil dans les poubelles parce que j’y trouve des choses intéressantes. Puis je construis le décor, mets en place les lumières, l’appareil photo. Je m’occupe de mon maquillage, de mes habits et voilà ! Je demande à mon mari d’appuyer sur le bouton ou je le fais moi-même avec une télécommande.

Quelle est l’influence de Miami sur ton travail ?

Miami est une ville bizarre, il y a de la chirurgie esthétique partout, surtout dans le quartier où je vis. Je vois cette ville comme un endroit où les gens sont des experts dans l’art de faire semblant, d’inventer des choses qu’ils n’ont pas. C’est amusant et ça fait partie de la culture.

Tu as fait une vidéo au sujet des cheveux et de leur signification sociale, tu utilises beaucoup de perruques. Quelle est l’importance des cheveux dans la perception de la beauté par la société ?

Les cheveux ont un très gros rôle sur la façon dont on est perçues. L’appartenance ethnique est un des éléments à travers lesquels on voit un schéma de ce qui est considéré comme beau ou pas, de ce qui fait qu’on est acceptées en tant que femmes. Le style de cheveux dominant est lisse et ce n’est pas étonnant vu le nombre de publicités qui montrent des femmes blanches aux cheveux lisses. Mais finalement, ce ne sont que des cheveux, j’aime remettre les choses dans une perspective biologique, ça m’apaise.

Dernière question. Comment définirais-tu ton esthétique visuelle ?

Symétrique, propre, un peu plastique avec une touche inquiétante.

© Julieta Romina

© Julieta Romina

© Julieta Romina

© Julieta Romina

© Julieta Romina

© Julieta Romina