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Visa pour l’image 2017 : les scènes macabres des rues philippines photographiées par Daniel Berehulak

La campagne antidrogue menée par le président philippin Rodrigo Duterte depuis sa prise de pouvoir le 30 juin 2016 donne lieu à une violence insoutenable dans la capitale. Pour le New York Times, le photojournaliste Daniel Berehulak s’est rendu l’an dernier à Manille et a été le témoin de l’horreur vécue par ce peuple au quotidien.

Michael Araja (29 ans) était parmi les victimes abattues devant un kiosque "sari-sari" où, selon ses voisins, il s’était rendu pour acheter des cigarettes et une boisson pour sa femme. Deux hommes à moto ont tiré sur le groupe : un mode opératoire fréquemment utilisé, connu sous le nom de "virée en tandem". Sur le lieu du crime, des policiers relèvent des indices. Manille, 2 octobre, 2016. (© Daniel Berehulak pour The New York Times)

"Vous entendez une scène de meurtre avant de la voir, le cri désespéré d’une nouvelle veuve, le son perçant des sirènes des voitures de police qui approchent, le bruit sourd de la pluie qui frappe contre le bitume des rues de Manille." Voici comment l’exposition de Daniel Berehulak accueille ses visiteurs, au festival de photojournalisme Visa pour l’image qui se tient en ce moment à Perpignan.

Le photojournaliste a vu 57 victimes d’homicides au cours des 35 jours qu’il a passé à Manille, en octobre 2016. Depuis le début de la campagne antidrogue mise en place par le président philippin, que l’on peut qualifier de chaotique, on compte pas moins de 2 000 personnes tuées seulement par les forces de l’ordre et le pire reste à venir : "Vous pouvez en attendre 20 000 ou 30 000 de plus", a déclaré Rodrigo Duterte. Ce diaporama criminel, Daniel Berehulak l’a vu défilé à différents endroits de la ville : sur le trottoir, sur les rails de train, devant les écoles pour filles, devant les magasins et les restaurants, dans des chambres et des salons.

"Ils nous abattent comme des animaux", crie un homme dans la rue

Bien souvent, à côté du corps inanimé d’un homme ou d’une femme, on peut voir une pancarte laissée par la police avec la mention "Voici ce qui arrive quand on est dealer", accompagnée d’un smiley souriant et inhumain.

Au fil des jours, il assiste à un spectacle infernal qui est en réalité le quotidien des Philippins : des corps inertes, des morts dont les visages sont parfois masqués par du scotch, des pavés où le sang ruisselle jusqu’aux bouches d’égout, emporté par la pluie battante… Et pourtant, au milieu de la violence, les photos de Daniel Berehulak ont quelque chose de très cinématographique, une "esthétique" et une lumière qui ajoutent une dimension narrative à ces scènes.

Une "maison macabre du deuil" à ciel ouvert

La souffrance de la petite Jimji (6 ans) qui hurle "Papa !" avant les obsèques de Jimboy Bolasa (25 ans). Des traces de torture et des blessures par balles étaient visibles sur le corps, retrouvé sous un pont. Selon la police, c’était un dealer ; selon ses proches, il avait répondu à l’appel du président Duterte et voulait suivre une cure de désintoxication. Manille, 10 octobre 2016. (© Daniel Berehulak pour The New York Times)

Outre les lieux de crimes, le photographe s’est attaché à documenter toutes les séquelles, les suites et la périphérie de cette violence : les enterrements, les descentes des forces armées, les rituels religieux, les nombreuses veillées funéraires, les mères, épouses et enfants apeurés qui se lamentent, les moments de contemplation et de nettoyage d’une scène de crime sur le bord d’un trottoir… Mais aussi la peur et la souffrance qui se lisent sur les visages des habitants de Manille, et la menace constante qui plane sur eux.

D’autre part, Daniel Berehulak a photographié les prisons où s’entassent des milliers de dealers et toxicomanes, et dont on ne voit plus le sol, mais aussi les opérations menées par la police locale et les militaires. C’est d’ailleurs au milieu des policiers qu’il a appris l’existence et le sens du mot "nanlaban" qui désigne une arrestation durant laquelle le suspect aurait résisté et manifesté une opposition. Ce mot veut tout dire : il donne le droit de tirer. Il est devenu "une sombre blague", déclare le photographe.

Des proches accablés à la vue des corps de Frederick Mafe et Arjay Lumbago, abattus en pleine rue. Manille, 3 octobre 2016. (© Daniel Berehulak pour The New York Times)

Il a également ramené des témoignages de familles dont le mari ou le père a été tué injustement par la police. On comprend vite que là-bas, la mort n’a pas d’âge, la mort n’a pas de lieu, la mort ne fait pas de distinction entre les humains, car la police tue sans scrupule et de sang-froid.

Daniel Berehulak a vu la mort en Irak et en Afghanistan, couvert des conflits et guerres dans 60 pays, vu Ebola décimer des villes entières, pourtant, il confie que ce qu’il a vu aux Philippines dépasse l’entendement : "Les officiers de police tirent sur quiconque serait suspecté de dealer ou de se droguer et prennent à la lettre la devise de Duterte : 'Abattez-les tous'." On espère qu’à travers les fleurs déposées sur les cercueils, les bougies allumées par les familles désespérées et les lumières qui éclairent les rues philippines, un espoir se dessine.

Cartographie des 41 sites de meurtres que Daniel Berehulak a visités à Manille. Il a photographié 57 victimes. (Capture d’écran via l’article du New York Times)

"They’re slaughtering us like animals", par Daniel Berehulak, exposition jusqu’au 17 septembre 2017 à Visa pour l’image (Perpignan) à l’Atelier d’urbanisme.

Vous pouvez suivre son travail sur son site et sur Instagram.

Rédactrice en chef de Cheese et ex-Sorbonnarde, on ne m’a pas demandé si j’aimais le fromage avant d’arriver ici. Mais j'aime bien le fromage, donc tout va bien.