© Natalia LL (via le compte Instagram de Marisa Bellani)

La banane, nouveau symbole de révolte contre la censure artistique en Pologne

Sur la Toile, des artistes et militant•e•s polonais•e•s partagent des selfies avec des bananes pour lutter contre la censure.

Fin avril, le ministère de la Culture polonais censurait une œuvre de l’artiste conceptuelle Natalia LL, datant de 1974, exposée au National Museum de Varsovie. Intitulée Consumer Art, et faisant partie de l’archive de la ZW Foundation, cette œuvre montre une jeune femme en train de manger des bananes et a pour ambition de dénoncer le consumérisme, en clin d’œil au pop art de Warhol.

Deux autres œuvres jugées "scandaleuses" par le gouvernement ont connu le même funeste destin et ont été retirées du musée. Comme si la censure n’était pas déjà suffisante sur les réseaux sociaux. L’une de ces œuvres signée Katarzyna Kozyra montre une femme promenant deux hommes habillés en chiens.

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#BananaGate

Après le retrait de cette installation audiovisuelle, des activistes, curateur•rice•s et artistes se sont ligué•e•s sur les réseaux sociaux en partageant des photos de bananes et des selfies, sous les hashtags #BananaGate et #BananaSelfie. La banane, jusque-là simple fruit phallique dénonçant la société de consommation, s’est vue érigée en symbole de la lutte contre la censure artistique – un symbole culinaire à l’image du saucisson cachir dans la récente révolte des Algériens contre le 5e mandat de Bouteflika.

Le 29 avril, près de 1 000 manifestant•e•s ont protesté devant le musée national, armé•e•s de bananes et scandant leur mécontentement et la restitution de Consumer Art. Les manifestant•e•s mangeaient  et jouaient avec les bananes. Après ce tollé, le musée a replacé, dès le lendemain, l’œuvre de Natalia LL au sein de l’exposition, mais seulement jusqu’au 6 mai. Aujourd’hui, et dans les jours à venir, le musée est censé se réorganiser.

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Les critiques d’art s’accordaient à dire que la banane était un symbole de liberté dans la Pologne des années 1970, car ce fruit jaune était très rare et onéreux sous le régime communiste. Marisa Bellani, directrice et fondatrice de la galerie londonienne Roman Road qui représente également le travail de Natalia LL, raconte que cette œuvre "porte davantage sur le manque de consommation que sur le monde consumériste en lui-même".

"Il s’agit du manque d’approvisionnement dans un pays réprimé et de l’impossibilité pour le peuple de consommer de la nourriture qui devrait être essentielle. C’est une analogie de l’impossibilité pour les femmes de consommer leur propre désir et d’avoir pleinement accès à leur sexualité", détaille-t-elle.

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"Nous sommes en 2019 et le ministère de la Culture polonais demande à retirer les œuvres de Natalia LL exposées au National Museum de Varsovie, et jugées trop obscènes. Ses œuvres montrent une femme, jeune et belle, mangeant une banane. C’est sexuel. Mais cher ministre de la Culture, la banane est aussi une représentation de notre société de consommation, plus largement utilisée par Warhol et d’autres artistes dans les années 1970 et 1980.

Natalia LL a également expliqué clairement que ce travail était aussi une révolte contre le communisme et le fait que des gens doivent faire la queue pour de la nourriture ! La femme sexuelle et attirante était une manière, facile, d’attirer l’attention et d'engager un débat."

Karolina Kociolek, qui a participé aux #BananaSelfies, a confié à Dazed : "Ce n’est pas la première fois que les politiques bannissent l’art polonais… C’est ridicule parce que les photos ont été prises dans les années 1970 et les gens pouvaient les voir dans des musées à cette époque. Cela ressemble à la censure qu’il y avait sous le régime [communiste] de la République populaire de Pologne, et pourtant, c’est aujourd’hui un pays démocratique."

La ZW Foundation, qui gère les archives de l’artiste polonaise, a déclaré être outrée par cette censure si ouverte et que le musée "ne devrait pas avoir peur d’exposer des travaux provocants et bien pensés, à la nature existentielle" et résolument féministe :

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"À travers son art, Natalia LL n’a jamais eu peur de poser les questions difficiles, et on ne devrait pas avoir peur d’y répondre. Nous voulons exprimer notre opposition et notre indignation face à la décision du National Museum de Varsovie et du ministère de la Culture."

The Art Newspaper rapporte les propos que le directeur de l’institution, Jerzy Miziolek, a tenus auprès du journal local Gazeta Wyborcza : "Certains sujets comptent, comme le genre, et ne devraient pas être exposés explicitement" dans ce musée, de peur "d’avoir une influence distrayante chez les jeunes". Des parents se seraient effectivement plaints des images sexuelles diffusées dans ce musée, et le directeur soutient que le gouvernement n’a pas joué un rôle dans sa décision.

Selon lui, cette décision est le reflet des "engagements pris et de la nouvelle vision dynamique de l’institution, et non la dépréciation des collections ou une censure". Il faut rappeler que Miziolek a été élu par le gouvernement polonais de droite, en novembre dernier, en tant que directeur. Inutile, donc, d’évoquer tout simplement l’expression "conflit d’intérêts".

Par Donnia Ghezlane-Lala, publié le 07/05/2019

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