© Thierry Chesnot/Getty Images

"Le Bouquet de tulipes" de Jeff Koons a été vandalisé à Paris

Il fallait s'y attendre.

La sculpture très critiquée et onéreuse de Jeff Koons, en hommage aux victimes des attentats du 13 Novembre à Paris, a connu le même sort que celle de Paul McCarthy et son "arbre" – comparé à un plug anal, installé en 2014 sur la place Vendôme et dégonflé quelques jours après sa mise en place. Il aura fallu un mois au Bouquet de tulipes de Jeff Koons pour se faire détériorer.

Inaugurée en grande pompe par la maire de Paris, sa sculpture de bronze et d’acier – pesant 27 tonnes et mesurant dix mètres de hauteur – faisait désormais partie du paysage parisien sans vraiment plaire à ses habitant·e·s, peu emballé·e·s par son style kitsch. Elle trône, depuis le 4 octobre dernier, entre le Petit Palais et la place de la Concorde, non loin des Champs-Élysées.

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Jeff Koons lors de l’inauguration de son "Bouquet de tulipes", à Paris, le 4 octobre 2019. (© Thierry Chesnot/Getty Images)

Le 7 novembre, Le Parisien rapportait que l’œuvre avait été recouverte de graffitis et qu’une enquête pour "dégradations de biens publics par tags" avait été ouverte par le commissariat de police du VIIIe arrondissement, afin de retrouver le vandale. Le média précise que la mention "11 trous du cul" a été graffée en rouge sur la plaque au sol de son Bouquet de tulipes. Dans L’Obs, le philosophe Yves Michaud a qualifié ce "cadeau" de l’artiste d'"anus colorés montés sur tiges", et a créé le mot-valise "culipes", associant de manière évidente les mots "cul" et "tulipes".

De son côté, la Ville de Paris, qui détient officiellement l’œuvre, a porté plainte. Ses équipes de nettoyage ont été sollicitées immédiatement. "Qu’on aime ou qu’on n’aime pas cette sculpture contemporaine, on n’a pas à dégrader une œuvre sur la voie publique qui de plus est un cadeau des États-Unis, pays ami", s’est fendu la maire du VIIIe arrondissement parisien, Jeanne d’Hauteserre. Pour le moment, l’auteur de cet acte "scandaleux" n’a pas encore été identifié.

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Il faut rappeler que, fin 2018, une autre de ses installations a connu un triste sort. Son Balloon Flower (Red) – valant des dizaines de millions d’euros – a mystérieusement disparu d’une grande place à Manhattan où elle était installée depuis 2006.

Retour sur la polémique

Jeff Koons lors de l’inauguration de son "Bouquet de tulipes", à Paris, le 4 octobre 2019. (© Thierry Chesnot/Getty Images)

Fin 2016, une polémique avait éclaté : en effet, il fallait environ 3,5 millions d’euros à la ville de Paris pour financer son projet et l’artiste ne voulait pas participer. Il n’offrait que le projet, l’esquisse et non l’œuvre finie − détail crucial qu’il a omis de préciser lors de son annonce. Ses tulipes ont commencé à sentir le rance et son geste généreux avait des allures de cadeau empoisonné… Après l’annonce officielle, Jeff Koons voyait pourtant déjà son œuvre placée entre le Palais de Tokyo et le musée d’Art moderne, dans le XVIe arrondissement.

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Dans le milieu artistique, les langues de bois se déliaient petit à petit : on reprochait alors à Jeff Koons sa mégalomanie, son opportunisme et son côté "homme d’affaires" qui prime souvent sur l’artiste. On a usé du terme "koonseries" pour désigner les caprices de l’artiste. On ne comprenait pas pourquoi il insistait pour un emplacement dans le XVIe arrondissement, loin des quartiers où ont eu lieu les attentats.

En mai 2017, le Fonds pour Paris, un fonds privé pour la mairie, avait déjà récolté 3,3 millions d’euros : il restait donc 500 000 euros pour compléter le financement, et cela sans parler des problèmes logistiques, notamment trouver un sol qui supporterait 33 tonnes de sculpture dans Paris. Fabrice Hergott, le directeur du Musée d’Art moderne, était ouvert au dialogue tandis que Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo, s’y opposait sans vouloir froisser le grand Koons et le grand mécène François Pinault (avec qui il ne faudrait pas se fâcher).

La maire de Paris voulait voir le projet avancer plus vite, autant d’un point de vue artistique que diplomatique : "Vous imaginez la polémique internationale qu’aurait pu générer une position de la ville consistant à dire aux Américains : 'Nous ne voulons pas de votre cadeau' ?", rapporte L’Express. Ce fut ensuite au tour de Françoise Nyssen, l’ex-ministre de la Culture, d'en remettre une couche : elle a déclaré que le gouvernement aiderait la ville de Paris à trouver une issue "à la hauteur de l’enjeu symbolique". Elle proposait ainsi le site de la Villette pour accueillir cette sculpture monumentale.

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Ce "cadeau" − qui n’en est pas réellement un − avait fini par trouver son financement et son lieu d’exposition : Le Bouquet de tulipes sera installé au Petit Palais, avait annoncé l’adjoint au maire chargé de la culture, Christophe Girard, sur France Inter. Ce dernier a expliqué que l’artiste américain est rapidement passé à Paris et que la décision du lieu s’est faite en une journée : au Petit Palais du musée des Beaux-Arts de Paris, car "il y a là des jardins municipaux dans lesquels il y a un emplacement possible".

L’adjoint au maire avait également insisté sur le fait que l’œuvre n’a pas été financée avec l’argent public, et que ce dernier ne servira qu’à "l’entretien" : "Et on verra avec l’État pour la protection de l’œuvre." Dans une tribune, publiée dans Libération, plusieurs personnalités du monde des arts s’insurgeaient contre le système de financement via des mécènes privés, puisque ces derniers bénéficieraient tout de même de déductions fiscales sur leurs impôts, ce qui, par conséquent, coûtera aux contribuables français et à l’État qui ne touchera pas cet argent. Le Monde précisait cependant que les 3,5 millions d’euros n’iront pas dans la poche de l’artiste mais bien dans l’enveloppe dédiée à la construction de l’œuvre et aux ouvriers mobilisés.

Finalement, Jeff Koons n’a pas résisté à sa gourmandise et a demandé une rallonge d’environ 1 million d’euros pour la construction. L’État a pu trouver un terrain d’entente en assurant que 80 % des bénéfices perçus sur les goodies iront à des associations d’aide aux victimes des attentats de 2015. Les 20 % restants serviront pour l’entretien de l’œuvre.

Par Donnia Ghezlane-Lala, publié le 15/11/2019

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