Les sculptures absurdes mais tellement humaines de Mark Jenkins

Jusqu’au 8 décembre, l’artiste américain expose ses installations et sculptures à Paris, à la galerie Danysz.

"Head in the Head", 2018. (© Mark Jenkins/Galerie Danysz)

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Quand on entre un mardi matin dans la galerie Danysz, on a l’impression qu’en ce jour de semaine, la galerie est déjà bien remplie. On aperçoit des silhouettes humaines figées depuis la devanture vitrée. En fait, il s’agit des statues humaines, grandeur nature, de l’artiste Mark Jenkins, qui présente une dizaine d’œuvres dans la galerie parisienne, jusqu’au 8 décembre.

Mark Jenkins réalise depuis 15 ans des figures humaines hyperréalistes sans visage. Leurs airs menaçants et les mises en scène tragiques contrastent bien souvent avec leurs postures absurdes. Et ce n’est pas un hasard, puisque la galerie nous précise que Jenkins tire son inspiration du défunt sculpteur figuratif Juan Muñoz et de l’absurde camusien.

Si ses œuvres sont de taille humaine, c’est parce que l’artiste américain veut créer une interaction et une relation avec le visiteur : que la sculpture se mêle aux gens et les trouble. Il considère d’ailleurs ses sculptures comme "des personnages", des clones humains à qui il invente une histoire à travers leurs positions : "Ils sont poétiques et sombres. Ils sont dépressifs, marginaux, et ont des comportements anormaux. Ils peuvent être suicidaires, ou même morts."

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"Une expérience sociale"

"Death by Flowers", 2018. (© Mark Jenkins/Galerie Danysz)

"La réaction des gens fait partie intégrante du cycle de vie de ses œuvres : il s’agit de créer une expérience sociale d’altération de la réalité", explique la galerie Danysz. Souvent exposé dans l’espace public, qu’il exploite comme une véritable scène, l’artiste confirme : "Je crée avant tout une expérience sociale. Je pourrais être un sociologue. Je pense que j’explore quelque chose qui se situe au-delà du street art. C’est une autre expérience."

L’exposition intitulée "BRD SHT" donne à voir un personnage masculin écrasé sur le sol, tenant deux plumes, tel un Icare qui se serait à nouveau brûlé les ailes, "métaphore à peine voilée de nos temps troublés". On voit aussi une femme à qui on aurait jeté de la peinture jaune, un homme assis contre le rebord d’une fenêtre prêt à se suicider, et un autre allant se faire guillotiner par une peinture représentant des fleurs.

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Mark Jenkins explore également avec humour la dure gymnastique matinale, à travers un homme qui a littéralement "la tête dans le cul" et les jambes à la place de la tête. Les visages sont toujours effacés, nichés dans le sol, dans un sweat à capuche, recouverts de cheveux ou encore perdus dans un autre corps.

La technique du ruban adhésif

"The Face of Gravity", 2018. (© Mark Jenkins/Galerie Danysz)

Le réalisme de ses statues modernes nous interpelle. Pour obtenir un tel rendu, l’artiste moule son propre corps dans du ruban adhésif et du film plastique, qu’il enroule tout autour de ses membres en créant une grande épaisseur. Il retire ensuite les différentes parties comme des plâtres, et les assemble pour former un corps humain entier :

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"Ces rubans adhésifs ont une symbolique qui m’intéresse car ils sont une fenêtre sur le passé, à la manière d’une coquille de criquet. Je peux dire que j’ai occupé cet espace. Surtout dans la rue, quand je vois des sculptures moulées avec mon corps se faire remplir, pousser ou même détruire, j’ai une empathie humaine pour elles, à tel point que je les considère parfois comme des 'poupées vaudoues'.

Quant à leur nature sans visage, si je faisais des visages, les sculptures seraient réduites à un individu, ce qui n’est pas bien. Aussi, peu importe le degré de perfection, l’hyperréalisme à ce niveau échoue, car les yeux ne clignent pas, les mains ne bougent pas. Cela ne réussit que si l’objet d’art est un cadavre, comme le JFK de Cattelan, par exemple."

Un processus de moulage qu’il n’assimile pas à une performance. Pour lui, l’œuvre d’art, c’est la sculpture finale, il ne prête pas à son processus créatif le statut d’œuvre d’art à part entière. Et quand ce n’est pas son corps qu’il moule et qu’il préfère un modèle féminin, il demande à "Sandra Fernandez, [une artiste, ndlr] avec qui il collabore depuis de nombreuses années". Féminines ou masculines, ces figures humaines sauront en tout cas vous perturber.

Les moulages au ruban adhésif. (© Mark Jenkins)

"Death by Flowers", 2018. (© Mark Jenkins/Galerie Danysz/Photo : Donnia Ghezlane-Lala)

"Sunny Day", 2018. (© Mark Jenkins/Galerie Danysz/Photo : Donnia Ghezlane-Lala)

(© Mark Jenkins)

Barcelone. (© Mark Jenkins)

"BRD SHT", exposition de Mark Jenkins à la galerie Danysz, jusqu’au 8 décembre.

Par Donnia Ghezlane-Lala, publié le 06/11/2018

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