© Cécile Hoodie

La photographe Cécile Hoodie livre un témoignage glaçant de son agression sexuelle

Pour Cheese, la photographe a bien voulu se confier davantage sur ce terrible traumatisme d'enfance jamais élucidé.

Connue pour ses créations à l’humour radical et piquant, Cécile Hoodie a publié dans la nuit du vendredi 17 janvier une histoire très personnelle : le récit douloureux d’une agression sexuelle jamais élucidée, dont elle nous a confié une version détaillée.

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"Presque vingt ans séparent ces deux photos. Je vais parler de la première. Juin 2000, à l’époque j’ai 16 ans, les cours sont presque finis, je vais à la fête patronale du village à côté du mien avec mes amis, on campe dans le jardin d’une copine. Je ne connais rien aux garçons, j’en ai juste embrassé un de ma classe une fois, au collège. Pendant la soirée, on m’amène dans le jardin, un garçon un peu plus vieux que moi, qui vit dans une ville pas loin et sur lequel j’avais flashé lors d’une autre fête de village.

On boit pas mal, on s’embrasse, allongés dans l’herbe, il veut retirer mon pantalon mais je suis vierge. Je n’ai pas envie de plus et je lui dis. Il s’arrête sans problème et me dit qu’il doit aller voir des amis au bal, et de l’attendre ici. C’est là que mes souvenirs s’arrêtent. L’amie chez qui on campait se souvient de les avoir virés de son jardin lui et ses amis, mais que je n’étais pas là. J’ai demandé à mes amis présents ce soir-là, personne n’a jamais rien pu me dire, tout le monde avait bu, était au bal et faisait sa propre soirée.

Je reprends mes esprits à l’aube, dans un endroit que je ne connais pas, je vois un tracteur à côté de moi, je suis allongée par terre, en position fœtale dans le coin d’un hangar de ferme (habitée). Ironie du sort : cette ferme se trouve dans une impasse appelée "ruelle aux loups". Je pense avoir du vomi séché sur le visage, il est rugueux quand je le touche. Je me lève difficilement car j’ai mal partout, je vois le portail de la ferme en face de moi, bizarrement, je ne prends pas ce chemin mais je me dirige machinalement entre des cyprès, deux en particulier, sans savoir pourquoi, et là, j’emprunte un gros trou dans le grillage derrière ces arbres pour sortir de la ferme et me retrouver dans une rue à quelques mètres de chez mon amie.

Le passage n’était pas visible, alors je pense que je m’en souvenais inconsciemment parce que j’avais dû y passer moi-même durant la nuit pour me mettre à l’abri. Je marche comme un zombie dans la rue, j’ai mal aux côtes, j’imagine un point de côté. Je regarde mes mains et je vois du sang dessus. Je commence à comprendre que quelque chose ne va pas. Il y a des éclaboussures de sang sur mes vêtements et mon jean bleu est devenu complètement vert pelouse au niveau des genoux. Je commence à paniquer, je cherche mon reflet dans la vitre d’une voiture garée. Et là, énorme choc : j’ai la moitié droite du visage recouverte de sang. Je me mets à hurler, comme dans un film, et à courir, malgré ce point de côté qui me lance de plus belle.

Des jeunes encore un peu bourrés me voient dans la rue et rigolent en disant : 'Oh la gueule !' Je me demande comment on peut être aussi cons mais tout s’embrouille de plus en plus dans ma tête. J’arrive chez mon amie, je la réveille, on nettoie mon arcade ouverte d’où provient la plupart du sang, en pensant pouvoir cacher ça sous un pansement. Ma mère arrive, j’ai des écorchures sur toute la moitié du visage, sur le dessus des mains, dans le cou. Impossible de cacher quoi que ce soit.

Aux urgences je tombe sur un vieux rustre d’urgentiste que ça doit faire chier de bosser un dimanche matin. Il m’engueule plus qu’autre chose, parce que je ne me rappelle pas, parce que je semble lui mentir sur ma consommation d’alcool, parce que je ne veux pas enlever mes vêtements et qu’il me touche, parce que je suis incapable de lui répondre quand il me demande si on a mis quelque chose dans mon verre. Il finit quand même par sous-entendre que je réagis comme une personne violentée et abusée, et se met à porter des accusations contre mon père. Ma mère me dit de calmer le jeu, mon père est dans le couloir et commence à être vraiment mal et à avoir peur que les services sociaux s’en mêlent (il n’a jamais levé la main sur moi de sa vie), alors je prends peur aussi et je dis que je suis tombée.

Je suis montée sur un muret pendant que ma meilleure amie urinait plus loin dans la rue et je suis tombée en me raclant le visage. Très bien, cette version semble convenir à tout le monde. J’ai toujours été une ado compliquée, alors les gens vont juste se dire que j’ai dû faire n’importe quoi en soirée (même si les blessures font penser à tout sauf à cette version). Au final ce médecin ne m’aura même pas gardée pour surveillance malgré mon traumatisme crânien. J’ai plusieurs points de suture à l’arcade, j’ai tout le côté droit du visage en croûtes, j’ai un œil au beurre noir qui apparaîtra quelques heures après. J’ai deux côtes fêlées à gauche (le fameux 'point de côté') et l’épaule luxée du même côté.

Pas de marques de coups au niveau des côtes, pas de bleus. Aucun autre examen, aucun signalement à la police pour enquête. Juste l’alcoolémie qui révélera que je n’ai plus d’alcool dans le sang. Je rentre chez moi, ma mère prend cette photo et me dit de sourire pour avoir un souvenir et que j’évite de boire comme ça les prochaines fois – finalement, je suis contente qu’elle l’ait prise, c’est la seule preuve matérielle qu’il me reste.

Je prends une douche aussitôt en rentrant, sans mouiller mon visage, malgré la douleur que me procurent mes côtes fêlées en entrant dans la baignoire, je touche mon entrejambe pour voir si j’ai des signes d’agression, mais c’est dur à dire car j’ai mal partout comme si j’étais passée sous une moissonneuse, et le fait que j’ai déjà perdu mon hymen quelques années auparavant en tombant sur la barre d’un VTT pendant une chute à vélo ne simplifie rien.

Je vais devoir passer les années suivantes en faisant mes enquêtes moi-même, dans ma tête. En faisant des schémas de mes blessures et en essayant de comprendre pourquoi, comment. Des années après, en en parlant avec un chirurgien de mon entourage, j’ai un déclic. On m’a sûrement fait une prise au sol pour m’immobiliser avec une clé de bras par derrière. Si je suis sur le ventre avec une personne qui s’appuie sur moi, avec son genou par exemple, en tenant mon bras gauche dans mon dos, la pression peut être assez forte pour briser des côtes sans laisser de marques, la clé de bras assez forte pour me le luxer, et le fait de tourner la tête vers la gauche explique complètement pourquoi il n’y a que le côté droit du visage qui a pris. Il a peut-être tapé contre le sol, été frotté contre du bitume.

Quand je réalise ça, j’ai l’impression d’avoir beaucoup progressé, alors qu’il reste toujours les questions de qui, où, pourquoi, comment, et jusqu’à quel point. J’ai juste la sensation d’avoir été piégée, frappée, d’avoir réussi à m’échapper et d’avoir fini par me planquer après avoir été traquée comme un animal sans défense.

J’ai mis des années avant d’arrêter de refouler ça en croyant moi-même à mes conneries et de réaliser que quelque chose de grave avait dû se passer, quelque chose qui m’avait bousillée en bonne partie et que je mettrai des années – vingt ans déjà –, à reconstruire. Maintenant, ça va beaucoup mieux, mais je ne sais toujours pas ce qu’il s’est passé, et quand j’ai des impressions de souvenirs ou des sensations qui reviennent, je me demande toujours si c’est réel ou si c’est mon imagination. Si je devais résumer l’ironie de la chose je dirais que j’essaie d’oublier quelque chose dont je ne me souviens pas. C’est frustrant. Et rageant aussi.

Je n’en veux pas à mes proches, parce que j’ai vraiment tout fait pour les convaincre qu’il ne s’était rien passé de grave, et comme j’ai toujours eu des parents aimants et bienveillants, j’imagine que croire cette version était aussi une façon pour eux de se protéger de la vérité. Je n’en veux pas à mes proches et aussi, je n’accuse personne concernant l’agression, car sans réels souvenirs, impossible d’accuser qui que ce soit. Par contre, j’en veux à ce médecin, qui aurait dû me traiter en victime et non en coupable, et demander une enquête qui m’aurait peut-être permis de savoir.

J’en veux aux gens qui disent que les filles provoquent leurs agressions, alors que j’étais en jean, baskets, col roulé et que j’avais encore l’air d’un bébé. J’en veux aux personnes qui disent que le féminisme nous rend violentes, frustrées et malheureuses, alors que c’est parce que la violence, la frustration et le malheur me sont tombés dessus quand j’étais une fille vulnérable que je suis devenue féministe.

Et bien sûr, j’en veux à la ou les personne·s qui a·ont décidé de s’en prendre à moi comme si j’étais juste un lapin lâché pendant une chasse à courre. La vie entière d’une personne peut dépendre de petits détails qui ne sont pas pris au sérieux à un moment donné, et qui vont changer tout le reste de sa vie. Et à cause de l’incompétence et de la cruauté de certains, j’ai toujours remis les fautes sur moi-même. Pourquoi n’ai-je pas clairement dit que j’avais été agressée ? Pourquoi suis-je restée en boule dans un hangar au lieu de sonner à la porte de cette ferme et d’alerter des gens ? Pourquoi me suis-je détestée durant les quinze années qui ont suivi, à prendre toutes les voies possibles pour me faire du mal ? Mais surtout pourquoi devrais-je souffrir toute ma vie juste pour avoir été la victime dans une histoire ?

Du coup, j’ai décidé d’arrêter de me faire du mal et de le raconter pour en faire au moins quelque chose de positif, si ça peut parler à des gens et les aider. Et aussi, j’en ai marre d’avoir honte et de me cacher pour un truc qu’on m’a fait, alors je me libère, et même si j’ai été une victime à un moment donné, avoir survécu à ça et tout ce qui a suivi ensuite me donne maintenant le sentiment d’être plus forte que jamais. Et si je devais dire quelque chose aux personnes qui ont participé directement ou indirectement à cette sombre histoire, c’est que je m’en suis sortie, que ça m’a amenée où j’en suis aujourd’hui, et que je les emmerde."

À cette révélation forte, mûrement réfléchie, dans le but de se libérer définitivement d’années de comportements autodestructeurs, elle ajoute :

"Ça fait longtemps que j’écrivais sur cet événement, de mon côté, pour mettre des mots dessus (des récits des faits, des poèmes…). Depuis que j’ai mon compte Instagram et qu’il grandit, j’avais de plus en plus l’idée de profiter de mon audience et de l’influence que je peux avoir sur des gens, pour sortir enfin, une bonne fois pour toutes, cette histoire de ma tête, et m’en servir pour toucher des gens, pour que certaines personnes se reconnaissent dedans, et que ça puisse les aider.

J’ai toujours eu aussi l’espoir que si mon histoire sortait au grand jour, il y aurait peut-être quelque part une personne qui se souviendrait encore de quelque chose et qui viendrait vers moi pour me le partager."

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Par Apolline Bazin, publié le 20/01/2020

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