© Farzana Wahidy

Cet hiver, la création contemporaine afghane est à l'honneur à Marseille

60 œuvres créées par onze artistes sont réunies au Mucem pour poser un regard différent sur l'Afghanistan d'aujourd'hui.

En France, lorsqu’on parle de l’Afghanistan, le sujet a tendance à manquer de nuances. On s’appesantit en général sur la guerre civile des années 1990, l’invasion soviétique, le contrôle du pays par les Talibans, la guerre déclenchée par les États-Unis et les attentats perpétrés le plus souvent à Kaboul. Jusqu’au 1er mars 2020, le Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) tente de prendre de la hauteur sur les représentations du pays en proposant "Kharmohra. L’Afghanistan au risque de l’art".

Sans omettre l’histoire violente du pays et l’insécurité qui y règne (un thème très présent dans les œuvres présentées), l’exposition est centrée sur la relation créatrice entretenue par les nouvelles générations d’artistes afghan·e·s (ayant entre 25 et 50 ans) et leur pays.

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"Batchah ha-ye rudkhanah [Les garçons du fleuve, série I]", 2016. (© Morteza Herati)

Le Mucem fait dialoguer une soixantaine d’œuvres de différents supports – photographie, vidéo, peinture, sculpture – créées par onze artistes. Réuni·e·s par leur nationalité (huit vivent en Afghanistan, une neuvième, Zolaykha Sherzad, vit entre Kaboul, l’Europe et les États-Unis, et les deux dernier·ère·s, Kubra Khademi et M. Mahdi Hamed Hassanzada, ont été forcé·e·s à l’exil), ces artistes incarnent aussi la diversité de la société afghane. Ils sont Pachtounes, Hazaras, hommes, femmes, hétérosexuels, homosexuels, nés dans les années 1960 ou 1990 : 

"Chacun à leur manière, [ces artistes] parlent de leur quotidien, ils racontent l’insécurité, comment ils la vivent, comment ils la sentent. Ils s’interrogent sur cette violence permanente qui les révolte et les inspire en même temps, non sans ressentir une forme de malaise", développe la commissaire de l’exposition Guilda Chahverdi.

"Police Woman [Policière]", 2010. (© Farzana Wahidy)

Cette dernière se désole de voir que l’Afghanistan est majoritairement racontée à travers des prismes historiques ou orientalistes, qui laissent peu voire pas de place à la diffusion de l’essor créatif actuel du pays. À travers cette exposition, elle espère éviter ces écueils et raconter l’audace d’artistes qui font entendre leurs voix dans ce pays où, selon le Mucem, il existe un des "taux de corruption [les] plus élevés au monde", où "70 % du territoire" serait contrôlé par les Talibans, et à l’intérieur duquel les citoyen·ne·s n’ont plus confiance en leur gouvernement.

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Raconter la violence, oui, mais grâce à l’art

À l’intérieur du musée marseillais, des formes d’art diverses visant à raconter la pluralité du pays sont mises en relation. L’art photographique est présenté à travers différents prismes, qu’ils soient narratifs, documentaires ou témoignages d’autres œuvres.

Dans cette exposition consacrée à l’art contemporain, la commissaire en charge de la curation a souhaité intégrer des images de performances exécutées par les artistes en Afghanistan, un moyen relativement récent – et risqué – de protester contre l’insécurité ambiante ou les règles imposées par la société. La performance de Kubra Khademi, Armure, lors de laquelle elle a marché dans les rues de Kaboul vêtue d’une armure aux formes d’un corps féminin, a forcé l’artiste à s’exiler.

"Armor [Armure]", Kaboul, 2015. Performance filmée par Mina Rezaie, montage de Zoe Crook. (© Kubra Khademi/Photo de Naim Karimi)

Les artistes s’intéressent à des thèmes populaires tels que le mariage, le port du tchadri ou les révoltes menées à travers le graffiti ou la poésie. Avec sa série photo Les Enfants du fleuve, Morteza Herati présente en noir et blanc "la joie et l’insouciance" enfantines et, en couleur, des images plus graves où "l’enfance volée reprend ses droits".

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"Avec audace et humour, les artistes exposés souhaitent aller au-delà̀ des clichés décrivant un pays figé dans les ruines de la guerre : l’Afghanistan participe pleinement au phénomène de mondialisation avec Internet, les plateformes de streaming, etc. Aujourd’hui, les connaissances circulent, le regard sur le monde est direct, le pays n’est plus enfermé sur lui-même", détaille le Mucem.

Pour aller plus loin, des rencontres avec les artistes, des projections de documentaires et des conférences sont également organisées le temps de l’exposition, visible au Mucem jusqu’au 1er mars 2020.

"Breath [Respiration]", 2007. (© Farzana Wahidy/AFP)

"Ghorbanian [Victimes]", Kaboul, 19 janvier 2014. La performance rend hommage aux 21 victimes de l’attentat perpétré dans le restaurant La Taverne du Liban, à Kaboul, survenu deux jours plus tôt. (© Kaveh Ayreek/Photo Hadi Moravedj)

Série "Divar ha-ye herat [Les murs de la ville d’Hérat]", 2015. (© Morteza Herati)

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"Marriage", Kaboul, 2008. (© Farzana Wahidy)

L’exposition "Kharmohra. L’Afghanistan au risque de l’art" est visible au MUCEM jusqu’au 1er mars 2020. 

Par Lise Lanot, publié le 11/12/2019

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