Du général de Gaulle à Macron, petite histoire du portrait présidentiel

D’abord purement institutionnel, le portrait officiel est aujourd’hui devenu emblématique. Entre symbolisme et esthétisme, art et politique, Emmanuel Macron n’a pas manqué de nous offrir un cliché iconique.

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"Casser les codes", loin d’être une nouveauté

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Encadrée dans tous les bâtiments publics, ambassades et mairies, la photo officielle du président de la République est une institution du début de mandat que les présidents se sont peu à peu approprié. Outil de communication fort, elle donne le ton du quinquennat à coups de symboles, de détails cachés… et de nouveaux codes.

Instauré en 1871 par Adolphe Thiers, premier président de la IIIe République, le portrait officiel reste longtemps très austère et proche des peintures de monarques au niveau des décors et de l’esthétique. Jusqu’à René Coty, on portera la moustache en posant sobrement de trois quarts pour une impression en noir et blanc.

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La Ve République et son premier président élu au suffrage universel, Charles de Gaulle, signent en 1958 le premier portrait présidentiel en couleurs. Le portrait devient alors un élément majeur de la communication politique. Depuis, chaque photographie est un emblème du nouveau président et du ton de son programme.

Valéry Giscard d’Estaing achèvera de briser les codes traditionnels en posant de face, le regard dirigé vers l’objectif, et le drapeau français comme seul fond. Le fond, d’ailleurs, parlons-en : la tradition veut que le président pose en intérieur mais, au fil des mandats, les présidents vont progressivement sortir du palais de l’Élysée pour un rendu moins pompeux, moins pesant.

Nicolas Sarkozy fera exception en retournant dans la bibliothèque, mais sera par contre le premier à intégrer le drapeau européen dans le cadre. La rencontre entre le président et le peuple s’est ainsi de plus en plus affirmée au fil des mandats. Costume et décorations militaires finiront également par être abandonnés.

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Temps fort du début d’une présidence, le portrait est très commenté par la presse. On trouve même une analyse technique détaillée de tous les portraits de la Ve République, révélant les choix presque mathématiques de la position des mains, des épaules et du regard du président. La preuve que rien, absolument rien, n’est fait au hasard dans ces portraits.

Le choix du photographe

Si le décor, la posture et l’habit sont minutieusement choisis, le photographe lui aussi est rigoureusement sélectionné. Alors qu’avant, c’était la plume du président qui devait plaire, aujourd’hui, c’est le portrait présidentiel qui a le rôle d’exprimer le style de l’homme à la tête du pays auprès du peuple. C’est pourquoi la personne derrière l’objectif est sélectionnée avec soin.

Le président de Gaulle sortira de sa retraite le portraitiste Jean-Marie Marcel, photographe d’écrivains, de politiques et autres d’hommes de lettres. Onze ans plus tard, Georges Pompidou dévoilera un cliché, quasiment identique à celui de son prédécesseur au niveau des codes et des symboles, mais choisira le photojournaliste François Pages, qui a notamment travaillé pour Paris Match.

Valéry Giscard d'Estaing préférera la légèreté mélancolique et la maîtrise des couleurs de Jacques Henri Lartigue, photographe de la première heure du festival de Cannes, dont l’œuvre fut mondialement saluée. François Mitterand sera, lui, le premier à faire appel à une femme, la portraitiste et sociologue de l’image Gisèle Freund, également photojournaliste. Elle sera la première à réaliser les portraits couleur de nombreux intellectuels de l’époque comme Simone de Beauvoir, Colette, Paul Valéry, André Breton ou encore Virginia Woolf.

Jacques Chirac fera un choix plus inattendu en faisant appel à la photographe Bettina Rheims, qui nous a d’ailleurs parlé de sa photo présidentielle il y a quelques mois. Nus, strip-teaseuses, animaux empaillés, jeunes androgynes… ses sujets sont loin d’être présidentiels. Son travail sera même jugé pornographique ou se fera censurer, comme ce fut le cas pour ses photographies de scènes de la vie du Christ en 1999. Son portrait du président sera cependant salué. Elle confiera à Libération avoir voulu donner "l’allure détendue des grands héros de western" au président Chirac.

Nicolas Sarkozy a, quant à lui, entretenu – voire confirmé – son côté people en faisant appel à Philippe Warrin. Membre de l’agence Sipa, c’est lui qui tirera les portraits des premiers lofteurs de TF1 et des élèves de Star Academy. Son site officiel le décrit comme "l’un des photographes les plus appréciés des célébrités, pour des reportages et séances en studio particulièrement glamour".

François Hollande, enfin, demandera à l’immense photojournaliste Raymond Depardon de réaliser son portrait de président "normal". Celui qui a photographié le monde et la France de manière unique, brute et honnête fera prendre la pose au président dans les jardins de l’Élysée, pour une photo largement détournée par les Internets.

François Hollande aura marqué la photographie de président en étant aussi le premier à s’imposer officiellement sur Instagram. L’histoire n’oubliera pas non plus son dernier photo shoot totalement atypique et décalé, lors duquel celui-ci avait décidé de poser sans se prendre au sérieux. Ces photos qui entrent dans l’Histoire de France sont aussi un moment majeur de l’œuvre des photographes : le moment est aussi important pour le président que pour le photographe.

Au tour d’Emmanuel Macron de dévoiler son portrait

Avec une image très travaillée depuis le début de sa campagne, Emmanuel Macron n’a évidemment pas manqué l’occasion d’offrir un portrait présidentiel très symbolique. Le "maître des horloges" s’est pourtant fait attendre avec un portrait publié près de deux mois après son élection. Le jeudi 29 juin, il a enfin diffusé le cliché sur les réseaux sociaux. Entre nouveauté et clin d’œil à ses prédécesseurs, l’analyse vaut le détour.

Le portrait s’inscrit dans une expression propre à Emmanuel Macron : "En même temps." L’environnement, d’abord. On note un retour dans le palais de l’Élysée mais, en même temps, la fenêtre est ouverte sur le parc. La table rouge ornementée confirme qu’il s’agit du bureau du palais et non de la bibliothèque, première nouveauté. Cependant, celui-ci se trouve traditionnellement devant la cheminée. Pour la photo, il a été déplacé face à la fenêtre. Macron maîtrise tout, même le mobilier.

La pose, ensuite. Le regard droit vers nous, les yeux d’une clarté assez étonnante, le président nous fait face de toute sa personne. Une posture jamais vue avant, ses prédécesseurs ayant préféré le profil de trois quarts et les poings fermés, symbole de force. En un mot, son portrait est imposant. Mais son visage est souriant, bienveillant, et on remarque ses deux alliances (une pour son mariage avec Brigitte Macron, une pour leurs dix ans). Côté style, il s’inscrit dans la même lignée que les présidents du XXIe siècle : costard cravate, avec un seul bouton attaché, comme Jacques Chirac.

Les objets, ensuite, sont une mine d’or de symboles. Le drapeau européen prend autant de place que le drapeau français, appuyant la volonté d’une union forte du président. En arrière-plan, on devine une chaise en osier qui contraste avec le côté faste du reste du décor. Fidèle à son côté connecté et sa vision "start-up" de l’entreprise, le président pose avec ses deux téléphones portables.

Sur le bureau, une horloge, évidemment, et trois ouvrages : Le Rouge et le Noir de Stendhal, Les Nourritures terrestres d’André Gide et, ouvertes sur la table, les Mémoires de guerre du général de Gaulle. L’ancien rencontre le nouveau, l’innovation se mélange à la tradition. Le portrait est bel et bien à l’image de notre président.

Bien que le nom de Matthias Depardon, le photojournaliste récemment libéré par les autorités turques après un mois de détention, ait été évoqué pour prendre la photo, c’est finalement Soazig de la Moissonnière qui s’est chargée du portrait d’Emmanuel Macron, sans grande surprise.

Qui est Soazig de la Moissonnière, la photographe ?

Aux États-Unis, le président américain s’allie toujours avec un photographe. Le plus célèbre est désormais Pete Souza, virtuose du "style Obama" et suivi par plus de 1,4 million de personnes sur Instagram. En France aussi, l’Élysée dispose d’un service photographique, mais à la différence de la Maison-Blanche, les photographes ne sont pas propres à chaque président. Laurent Blevennec et François Lafite, tous deux photographes officiels de l’Élysée, sont là depuis plusieurs quinquennats.

Cependant, Emmanuel Macron change une fois encore les codes avec l’intégration dans son équipe de Soazig de la Moissonnière. Comme nous l’apprend Madame Figaro, elle commence sa carrière en 2006 par des portraits de rues avant de se diriger vers le photojournalisme un temps. Elle suivra notamment la campagne de François Bayrou en 2012, faisant même son affiche de campagne.

Habituée à photographier des militants d’En Marche !, elle finit par être intégrée à l’équipe du futur président. Pardon, pas intégrée, "embedded" comme elle le disait elle-même sur Twitter. D’ailleurs, la photo de Macron de dos face à la pyramide du Louvre, c’était elle aussi. Avec les photos des coulisses, elle nous plonge de manière unique dans le quotidien du nouveau président. On peut même la voir dans le désormais célèbre documentaire, Les Coulisses d’une victoire.

Alors que la question de l’américanisation de la politique française revient souvent, le statut de Soazig de la Moissonnière s’ajoute à la liste d’exemples. Sur Twitter et dans les articles qui lui sont dédiés, elle est d’ailleurs souvent comparée à Pete Souza. Ses photos quotidiennes des coulisses de la campagne, puis de la présidence d’Emmanuel Macron, sont une nouveauté qui confirme ce changement en France.

Depuis le 27 juin, elle est même "photographe officielle du président de la République". Un internaute lui demande si elle compte faire une page Instagram comme son homologue américain. Elle répond : "Dès que j’ai un peu de temps", avec un clin d’œil. Même réponse que pour notre demande d’interview. Photographier l’Histoire prend du temps.

Par Paloma Clement Picos, publié le 29/06/2017

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