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Les portraits festifs et exaltants de Malick Sidibé

Jusqu’au 25 février 2018 à la Fondation Cartier, une rétrospective met à l’honneur le fabuleux travail de Malick Sidibé, tout en musique et en douceur.

Regardez-moi !, 1962. (© Malick Sidibé/collection Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris)

Ce n’est pas la première fois que la Fondation Cartier pour l’art contemporain met en avant le travail de Malick Sidibé : en 1995, elle présentait une exposition monographique en dehors du continent africain. Et aujourd’hui, c’est plus d’un an après la mort du photographe, qui s’est éteint le 14 avril 2016, qu’elle présente "Mali Twist".

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La Fondation nous accueille avec de douces mélopées africaines, de la musique afro-cubaine, de la funk, du disco et du rock : de Mike Brant aux Rolling Stones en passant par Otis Redding et Amadou & Mariam. L’humeur est fixée : elle sera musicale, comme le nom de l’exposition l’indique : "Mali Twist". La musique, la fête, la jeunesse et la danse ont fait partie de la vie de ce photographe malien et jouent un rôle important dans son œuvre.

Sur des murs pastel et à travers des morceaux compilés dans une playlist conçue par Manthia Diawara et André Magnin, sont exposés des tirages d’époque réalisés entre 1960 et 1980, ses portraits emblématiques d’une beauté inouïe, et ses photos de mélomanes et de soirées enflammées. On compte plus de 250 photographies affichées, dont 30 tirages inédits.

Le photographe d’une jeunesse mélomane en mouvement

Un yéyé en position, 1963. (© Malick Sidibé/collection Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris)

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Après avoir ouvert son propre studio photo en 1962 au cœur de la capitale malienne, ce photographe d’origine peule commence à imposer son style. Avant cela, il avait été remarqué pour ses talents de dessinateur et avait été admis à l’École des artisans soudanais de Bamako pour ensuite travailler dans le laboratoire photo de "Gégé la Pellicule".

Son modeste "Studio Malick" a été pour l’occasion recréé (en tout de même moins modeste) par Constance Guisset pour la Fondation, et est mis à disposition de quiconque voudrait se prendre en photo. La version réelle comprenait peu d’accessoires, un tabouret, un sol en lino ; en fond, il y avait un tissu tendu, un ou deux motifs et quelques rayures. Pour chaque séance, son modèle était libre d’apporter ce qu’il voulait : des motos ou des moutons.

Témoin de cette nouvelle effervescence sociale et culturelle du pays suite à son indépendance en 1960, Malick Sidibé a réalisé durant toute sa vie des portraits en noir et blanc dans son studio photo. Devant son objectif, la jeunesse bamakoise pleine d’espoir et de vitalité défilait : des mélomanes, des danseurs, des travailleurs, des gentlemen, des nageurs et des twisteurs. Il est d’ailleurs surnommé "l’œil de Bamako" :

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"Il y a aussi de moi dans la photographie. C’est comme un jeu, mais je ne prends pas le pouvoir, le client non plus. C’est le génie, c’est l’esprit qui prend la photographie. Le client compte beaucoup sur moi. Il faut le rassurer. L’embellir. Meilleure face, meilleur profil. […]

Quand il entre dans le studio, je sais déjà comment je vais le traiter. Je regarde comment il se tient, on blague ensemble, il y a toujours du cousinage. Il faut de la confiance. Et du bonheur. Une photo, ce n’est pas pour soi-même, c’est aussi pour les autres. Quand on est bien dans sa peau, on a le sourire, c’est joli pour celui qui regarde, il en profite. Je n’aime pas la tristesse en photographie, c’est la misère."

Danser le twist, 1965. (© Malick Sidibé/collection Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris)

Ainsi, il écume les surprises-parties et les soirées, devient le photographe le plus demandé de la ville. Cette jeunesse "découvre les danses venues d’Europe et de Cuba, s’habille à la mode occidentale", peut-on lire sur un mur de l’expo, "[…] pendant les vacances et les week-ends, ces soirées durent jusqu’à l’aube et se prolongent sur les rives du fleuve Niger". Malick Sidibé s’est confié aussi à ce propos :

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"La jeunesse de cette époque a beaucoup aimé les musiques twist, rock ou afro-cubaines, car elles permettaient aux garçons et aux filles de se rapprocher, de se toucher, de se coller. C’était impossible avec la musique traditionnelle. […]

Les jeunes, quand ils dansent, sont captivés par la musique. Dans cette ambiance, on ne faisait plus attention à moi […]. J’en profitais pour prendre les positions qui me plaisaient. Je ne dansais jamais à cause de ma timidité […]. Je gesticulais juste un peu au rythme de la musique.

Certains me demandaient de les photographier pour avoir un souvenir. D’autres allaient s’isoler dehors dans les feuillages et m’appelaient pour que je les prenne avec mon flash pendant qu’ils s’embrassaient dans l’obscurité. Je pouvais utiliser jusqu’à 6 pellicules de 36 poses pour une surprise-partie."

Une carrière prolifique

Nuit de Noël, 1963. (© Malick Sidibé/Collection Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris)

Au fil de notre visite, nous tombons sur Nuit de Noël, sa photo la plus iconique : le Time l’a classée dans les "100 photographies les plus influentes de l’histoire". Ce cliché a été pris le 25 février 1963, veille du ramadan, lors d’une soirée au Happy Boys Club à Missira. Les deux personnes qui y figurent sont frère et sœur. Un peu plus tôt dans la soirée, la jeune fille a dansé avec d’autres cavaliers. Cette image est ressortie parmi 23 photographies triées et conservées, de cette nuit.

Diffusé dans cette expo, le documentaire Dolce Vita Africana (2008), réalisé par Cosima Spender, montre Sidibé en train d’expliquer la classification de ses nombreuses photographies, car il ne loupait pas une soirée, pas une ! Par date, par nom, par numéro, par club, par musicien, par soirée, il les affichait à l’extérieur de son studio photo, et les personnes qui avaient posé pour lui savaient d’avance qu’il fallait se rendre à son studio pour contempler et rire devant leur propre cliché. Dans une des salles, se déploient devant nos yeux tous ses tirages miniatures sur des pochettes en carton :

"Je faisais les tirages à mon retour des soirées, parfois jusqu’à 6 heures du matin. Je les regroupais par club, puis je les numérotais et les collais sur des chemises cartonnées […]. Je les affichais le lundi ou le mardi devant le studio. Tous ceux qui avaient participé aux soirées étaient là et se marraient en se voyant sur les photos […]. Seuls les garçons achetaient les photos et les offraient en souvenir aux filles."

À grand renfort de 45 tours, d’adolescents amoureux, de pattes d’éléphants et de chemises à motifs, les œuvres intuitives de Malick Sidibé continuaient de résonner dans nos oreilles une fois sortis de la Fondation Cartier, comme cette chanson de Boubacar Traoré qu’on venait d’entendre là-bas.

Un jeune gentleman, 1978. (© Malick Sidibé/avec l’aimable autorisation de la galerie MAGNIN-A, Paris)

Un gentleman en position, 1980. (© Malick Sidibé/avec l’aimable autorisation de la galerie MAGNIN-A, Paris)

Fans de James Brown, 1965. (© Malick Sidibé/collection Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris)

Combat des amis avec pierres au bord du Niger, 1976. (© Malick Sidibé/collection Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris)

Pique-nique à la Chaussée, 1972. (© Malick Sidibé/collection Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris)

À la plage, 1974. (© Malick Sidibé/avec l’aimable autorisation de la galerie du jour agnès b.)

Les amis dans la même tenue, 1972. (© Malick Sidibé/avec l’aimable autorisation de CAAC – The Pigozzi Collection, Genève)

Mon chapeau et pattes d’éléphant, 1974. (© Malick Sidibé/avec l’aimable autorisation de CAAC – The Pigozzi Collection, Genève)

Les faux agents du FBI, 1974. (© Malick Sidibé/collection André Magnin)

1969. (© Malick Sidibé/avec l’aimable autorisation de la succession Malick Sidibé)

1972. (© Malick Sidibé/avec l’aimable autorisation de la succession Malick Sidibé)

1968. (© Malick Sidibé/avec l’aimable autorisation de la succession Malick Sidibé)

1973. (© Malick Sidibé/avec l’aimable autorisation de la succession Malick Sidibé)

"Mali Twist" de Malick Sidibé, exposition jusqu’au 25 février 2018 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain.

Par Donnia Ghezlane-Lala, publié le 30/10/2017

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