© Anaïs Morisset Desmond/Martin Straub

Pour rendre visible l'endométriose, une expo met des visages sur une souffrance taboue

"Les Invisibles" rassemble 61 portraits de femmes bien décidées à mettre en lumière l'endométriose.

Anaïs Morisset-Desmond, collagiste, et Martin Straub, photographe, font partie d’un même groupe d’amis. Alors que Martin revient d’un tour du monde de plus de deux ans, Anaïs lui raconte qu'"après vingt ans d’errance médicale où on [l’a] traitée de folle", il est avéré qu’elle souffre d’endométriose.

"On s’est rendu compte qu’on avait beaucoup de copines qui l’avaient et qui n’en parlaient pas forcément", confie Martin. Il devient alors évident pour le duo de créer un projet autour de ce sujet dont on ne parle encore que trop peu, alors qu’une femme sur dix en souffre et met en moyenne sept ans à se faire diagnostiquer.

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"Alix, portrait". (© Martin Straub/Anaïs Morisset Desmond)

C’est pour mettre en lumière cette maladie qu’une soixantaine de femmes a répondu à l’appel à participation du duo d’artistes, afin de présenter "Les Invisibles", une exposition qui aborde l’endométriose et l’adénomyose. Chacune d’entre elles, appelées à venir sans maquillage "afin de montrer la beauté humaine" est venue se faire tirer le portrait et témoigner de son quotidien avec la maladie.

Pour mettre en images leurs histoires plurielles, elles ont posé devant un collage d’IRM et d’échographies de tissu rose, réalisé par Anaïs, et avec un châle composé de microscopiques clichés de l’endomètre, rose également, pour rappeler la couleur du révélateur qui permet de voir la muqueuse au microscope.

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"Aude, nature morte". (© Martin Straub/Anaïs Morisset Desmond)

Les clichés sont des collaborations entre les artistes et les femmes, qui choisissaient la façon de porter le châle ; Margaux, 24 ans, raconte avoir choisi de le nouer autour de son ventre et son dos "en tirant très fort dessus", pour montrer où se situent ses douleurs et apporter les éléments de leur "kit de survie".

Un croisement d’images, de collages et de témoignages

Chaque portrait est accompagné d’une nature morte composée d’éléments du quotidien qui soulagent ou qui font partie du quotidien de ces femmes vivant avec une endométriose. On retrouve ainsi le "totem", la bouillotte, ainsi que des anti-douleurs, des huiles essentielles, mais aussi du chocolat ou des jeux vidéo.

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Traitées "à la manière des peintres hollandais", les natures mortes rappellent les œuvres du peintre Chaïm Soutine et ses "représentations de choses mortuaires", indique Anaïs. "C’est la représentation de toute leur douleur. La soupière représente l’utérus et le drap, l’endomètre qui explose, qui vient bouffer l’image".

"Adélaïde, nature morte". (© Martin Straub/Anaïs Morisset Desmond)

Ces "kits de survie" montrent "qu’il n’y a pas vraiment de traitement", résume le photographe. "En gros, les seuls choix, c’est la pilule en continu, la ménopause artificielle ou le retrait de l’utérus". Les témoignages des modèles, recueillis par la journaliste Marion Lepine, font part de bien navrantes similitudes – l’errance médicale, la honte, les accusations de mensonge – et soulèvent des problématiques relatives à chaque femme, telles que la perte de la libido, la peur de la baisse de la fertilité et le sentiment d’incompréhension :

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"Un médecin m’a dit : 'Vous avez des douleurs et une endométriose parce que vous êtes une femme des îles'.", se remémore Tanya, 31 ans.

"[C’est comme] une pieuvre qui enserrerait mes boyaux, mes ovaires, tout ce qu’elle pourrait trouver", explique Cécilia, 27 ans.

"Quand j’ai dit à mon médecin que je n’avais plus aucune libido à cause de la pilule en continu, il m’a répondu : 'Ben, c’est pas si grave, vous pouvez vivre avec'.", s’exaspère Aude, 40 ans.

"Aude, portrait". (© Martin Straub/Anaïs Morisset Desmond)

Si la parole se libère peu à peu et que les jeunes générations se font diagnostiquer plus rapidement que leurs aînées, Margaux affirme, résignée, que "ce n’est pas encore ça" :

"J’ai vu un message sur un groupe d’entraide pour les femmes atteintes d’endométriose, je me suis dit que ça pouvait être génial de participer à ce projet et je les ai contactées, sans hésiter. Ça fait un an que j’ai été diagnostiquée, c’est tout frais dans ma tête donc je suis révoltée, j’avais envie que les choses bougent."

Pendant plus d’un mois, l’exposition itinérante mêlant photographies, collages, écriture et son. Elle espère "sensibiliser le plus grand nombre de personnes pour mettre en place une vraie campagne de prévention", grâce également à des workshops créatifs, des conférences et des débats de sensibilisation.

"Louise, portrait". (© Martin Straub/Anaïs Morisset Desmond)

"Cécilia, nature morte". (© Martin Straub/Anaïs Morisset Desmond)

"Stéphanie, nature morte". (© Martin Straub/Anaïs Morisset Desmond)

"Solène, portrait". (© Martin Straub/Anaïs Morisset Desmond)

L’exposition "Les Invisibles", organisée par Anaïs Morisset-Desmond et Martin Straub, est à voir jusqu’au 8 mars 2020 à l’Espace Beaurepaire ; du 9 au 30 mars 2020 à La Maison de Crowdfunding et enfin, du 30 mars au 5 avril 2020, à la Galerie Openbach.

Par Lise Lanot, publié le 06/03/2020