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En photographiant sa famille à nu, Leah Edelman-Brier interroge nos rapports au corps

Une étude du corps féminin, en passant par des réflexions sur la vieillesse et la transmission génétique.

Génération. (© Leah Edelman-Brier)

Aussi loin qu’elle s’en souvienne, Leah Edelman-Brier a toujours collecté des images, "comme si [elle] en avai[t] besoin pour survivre", raconte-t-elle. Petite, elle se souvient qu’elle emportait partout avec elle un appareil photo jetable "juste au cas où".

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Cette passion pour la photo, et ses possibilités de "révéler, diriger ou bouleverser des regards", a grandi jusqu’à ce que l’artiste américaine commence à créer des projets très personnels, mêlant esthétique et symbolique.

Sa série Body Beautiful met en scène les corps de sa mère et de sa sœur, afin d’interroger le temps qui passe, la maladie et la transmission générationnelle. Grâce à des portraits liés à des natures mortes, Leah Edelman-Brier questionne la vision du corps féminin comme objet de désir et comme instrument de reproduction.

Cheese | Qu’est-ce qui t’a décidé à commencer cette série, la vision de ta mère qui vieillit ou ta propre peur de vieillir ?

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Leah Edelman-Brier | J’ai toujours été fascinée par le corps et le corps de ma mère est devenu en quelque sorte une source de conflit pour elle, depuis qu’il a commencé à lui causer du souci. Je vois beaucoup de beauté dans son corps, notamment parce qu’à cause de ses maladies, je l’ai vu changer au fil des années. Ces transitions rapides peuvent être assez terrifiantes à observer.
Ma mère souffre de sclérose en plaques, c’est une maladie héréditaire et c’est à cause de cela que j’ai commencé à avoir peur de son corps. Je ne peux rien faire contre la génétique, personne ne peut, et on a tous un peu peur de devenir nos parents.

Maman et Zoe dans le jardin. (© Leah Edelman-Brier)

Tes modèles sont des membres de ta famille. Était-ce difficile de les convaincre de poser nues et de lâcher prise ?

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Body Becoming est une série de photographies de ma mère et de ma sœur. Elles ont été merveilleusement ouvertes et encourageantes. Ma famille n’a jamais été dans le jugement concernant les questions liées au corps, personne ne trouvait particulièrement étrange de se balader nu·e dans la maison, donc ça ne l’était pas plus de transposer ce confort devant l’appareil photo.

Comment choisis-tu tes lieux de shooting ?

J’ai essayé de choisir des endroits assez intemporels. J’aimerais que ce projet soit intergénérationnel, donc je ne veux pas qu’il soit daté. Je voudrais que les images puissent avoir l’air de sortir de n’importe quelle époque pour l’ouvrir à tous les spectateurs possibles.

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Tu peux m’en dire un peu plus sur tes natures mortes ?

Ce sont des métaphores qui permettent de créer des dialogues internes au sein même de la série. J’ai photographié différents fruits qui agissent comme des références à tout un éventail symbolique. Le motif de la fertilité est particulièrement présent. Ces fruits sont pleins de graines, des graines qui donnent la vie, tout comme le corps féminin. Ils sont souples, féconds et leur forme raconte des choses assez différentes sur la fertilité.
La fille porte en elle l’espoir de la reproduction, elle est jeune et pleine de désir, tandis que la mère est épuisée par ses capacités de reproduction et on considère donc qu’elle a dépassé le statut de "maturation". Comme un fruit qui pourrit, elle commence à s’affaiblir tandis que sa fille fleurit.
Les fruits ont aussi à voir avec la tentation, qui est d’emblée associée aux femmes, au désir et à la sexualité. Les fruits entamés représentent la façon dont le désir voit la beauté et comment la société patriarcale voit les femmes.

Une pastèque à demi mangée. (© Leah Edelman-Brier)

La Vénus endormie. (© Leah Edelman-Brier)

Les fleurs sauvages. (© Leah Edelman-Brier)

Une figue et maman, nue. (© Leah Edelman-Brier)

La pourriture dentaire. (© Leah Edelman-Brier)

Le baiser au verre. (© Leah Edelman-Brier)

Le visage et la blessure. (© Leah Edelman-Brier)

Vous pouvez retrouver le travail de Leah Edelman-Brier sur son site.

Par Lise Lanot, publié le 01/03/2019

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