© Vincent Tremeau

Rencontre : les rêves des enfants de la guerre immortalisés par Vincent Tremeau

Depuis 2014, le photographe demande à des enfants vivant dans des pays en guerre de poser déguisés en leur profession de rêve.

Depuis quelques années, Vincent Tremeau tente, avec son appareil photo, de projeter un peu d’espoir dans des crises humanitaires ayant lieu à travers le monde. Pour son projet One Day I Will ("Un jour je serai", en français), le photographe a rencontré des dizaines de jeunes en Irak, au Tchad, au Népal ou encore au Nigeria, et leur a demandé de poser pour un portrait représentant le métier de leurs rêves.

Accompagnées des mots, des espoirs et des drames personnels de ces enfants, ces images illustrent l’importance de l’espoir en un futur meilleur pour ces enfants et ces adolescent·e·s dont l’existence, actuellement, se résume davantage à de la survie qu’à une vie innocente. Si Vincent Tremeau a ouvert son projet aux garçons, il s’est longtemps concentré sur les filles, tant l’accès à l’éducation de ces dernières reste une problématique majeure du XXIe siècle.

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Dina Khalid, 11 ans, banlieue de Mossoul, Irak : "Un jour, je serai ingénieure. Daech détruit l’Irak donc je veux un métier qui m’aidera à reconstruire le pays. Toutes les maisons dans lesquelles j’ai vécu ont été détruites. Ma première maison a pris feu et les murs se sont effondrés, donc on ne pouvait même pas y retourner pour la voir. J’avais ma propre chambre dans cette maison. En ce moment, on est 11 sous une tente. Je ne sais pas si vous avez déjà essayé, mais c’est vraiment dur de faire tenir 11 personnes dans une tente." (© Vincent Tremeau)

Avec cette série, repérée entre autres par BuzzFeed News, il espère pointer du doigt ces urgences humanitaires tout en mettant la communauté internationale face à ses responsabilités si, dans plusieurs années, ces jeunes n’ont pas pu réaliser leurs rêves.

Cheese | Quand as-tu commencé la photographie ?

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Vincent Tremeau | J’ai commencé à prendre des photos en 2007. J’étais étudiant en échange universitaire en Argentine et aller prendre des photos était la meilleure excuse pour partir à la découverte de Buenos Aires et rencontrer des gens.

J’étais aussi d’une grande timidité à l’époque, et mon appareil photo m’a permis de surmonter cette timidité et aller à la rencontre des gens. Au fil des mois passés là-bas, j’ai commencé à délaisser l’université pour fréquenter davantage un studio photo où je développais mes clichés. C’est là que je suis tombé amoureux de la photographie.

Aseema, 16 ans, Népal : "Plus tard, je serai agricultrice. Mon légume préféré, c’est le chou-fleur. Il faut beaucoup de connaissances pour faire pousser un bon chou-fleur, et je n’ai pas encore ces compétences. J’espère vraiment pouvoir apprendre tout ça très vite." (© Vincent Tremeau)

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Après avoir obtenu mon diplôme en droit, j’ai décidé de laisser tomber une carrière dans les affaires pour travailler sur des projets humanitaires. Je sentais au fond de moi que je voulais davantage faire quelque chose qui serve une cause, plutôt que d’aider aux profits d’une entreprise.

"Mon appareil photo est devenu un outil pour raconter les histoires"

En parallèle, j’ai découvert le travail du photographe Sebastião Salgado. Je suis parti travailler en République démocratique du Congo en tant que volontaire, et j’y ai trouvé une réalité dramatique par rapport à tout ce que j’avais vu auparavant.

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Ismat, 15 ans, Myanmar : "Un jour, je serai médecin. J’aimerais soigner les Rohingyas, les Bangladais et plein d’autres personnes. Quand j’avais 10 ans, au Myanmar, j’ai dû arrêter d’aller à l’école. J’espère qu’un jour je pourrai continuer mes études." (© Vincent Tremeau)

C’est là que j’ai commencé à faire mes premiers reportages pour une ONG. Mon appareil photo est devenu un outil pour raconter les histoires que les gens partageaient avec moi et ce que je voyais. Je me suis rendu compte que la photographie était le moyen le plus puissant pour sensibiliser le public. J’ai décidé de devenir photographe pour donner la parole à ces gens qui se confiaient à moi et se sentaient oubliés.

Tu peux m’en dire plus sur le projet One Day I Will ?

One Day I Will décrit les espoirs et les rêves de jeunes enfants et ados, dont la plupart vit dans des contextes de crises humanitaires ou de conflits. Les jeunes représentés doivent tous répondre à la même question : "Que veux-tu être quand tu seras grand ?", et revenir avec des accessoires ou des costumes qui représentent leurs aspirations pour l’avenir.

Ahlam Fardous, 12 ans, Mossoul : "Plus tard, je serai dentiste pour soulager la douleur des gens."

Le résultat est inspirant, parfois saisissant, parfois drôle. C’est un jeu magnifique : on est créatif tout en imaginant ce que nous pouvons réaliser dans la vie. Dans la dernière exposition du projet à New York, la série présentée montre les espoirs et les aspirations de jeunes filles aux prises avec des crises ou des conflits humanitaires. Ces filles ont peu ou pas accès à l’école.

"Le résultat est inspirant, parfois saisissant, parfois drôle"

En explorant les visions de l’avenir de chacune d’entre elles, la série rappelle aux spectateurs une humanité partagée et offre un aperçu unique de leur situation et de leurs défis actuels, ainsi que de la manière dont elles peuvent façonner leur avenir.

Comment as-tu eu l’idée de cette série ?

Le projet a commencé comme une simple expérience : c’était une façon de jouer à un jeu avec les enfants que je rencontrais tout en racontant l’histoire de personnes déplacées en République centrafricaine. C’était en 2014, et une communauté de musulmans était hébergée dans une église depuis plus d’un an.

Malak, 12 ans, Irak : "Plus tard, je veux travailler dans la marine. Je n’ai jamais vu la mer et je ne sais pas nager mais ça a l’air si calme sur les photos. J’aime m’imaginer assise dans un bateau au milieu de rien, entourée de bleu." (© Vincent Tremeau)

Ils ne pouvaient pas en partir, car ils craignaient d’être tués. Les enfants ne pouvaient pas aller à l’école car celle-ci avait été détruite. Lors d’une interview, je me souviens d’une fille qui a commencé à pleurer en me racontant son histoire. Cela m’a poussé à réfléchir à la manière dont je pourrais raconter les histoires de ces enfants en mettant l’accent sur les possibilités de leur avenir plutôt que sur les traumatismes de leur passé et leur survie quotidienne.

"L’originalité de ces enfants m’a émerveillé, notamment par ce qu’ils ont pu exprimer avec pratiquement rien"

Je suis revenu avec une mission pour ces enfants : "Trouvez ou fabriquez un costume qui représentera ce que vous voulez être quand vous serez grands et je vous ferai un portrait." À ce moment-là, je ne savais pas si cela fonctionnerait, mais je savais que ce serait au moins amusant. L’originalité de ces enfants m’a émerveillé, notamment par ce qu’ils ont pu exprimer avec pratiquement rien.

Fatime, 10 ans, Tchad : "Ma famille vivait une bonne vie avant de fuir notre village. Mon père vendait des chameaux aux gens riches. Aujourd’hui, nous sommes toujours vivants, Dieu merci, mais nous avons tout perdu, nos chameaux, nos bijoux, tout. Le trajet était si long sans nos chameaux. Quand je serai grande, je veux vendre des bijoux. Dans ma culture, il est honteux pour une fille de ne pas porter de bijoux. Je veux que les filles et les femmes portent de belles choses." (© Vincent Tremeau)

Je suis devenu curieux de savoir quels résultats j’obtiendrais ailleurs. J’ai commencé à reproduire cette idée alors que j’étais en reportage dans d’autres pays touchés par une crise. En République démocratique du Congo, au Niger, en Irak, etc. À ce jour, une vingtaine de nationalités est représentée dans le projet One Day I Will.

Les choix des enfants reflètent leur expérience quotidienne : ce qu’ils ont vu autour d’eux, ce que leurs parents ont fait, les personnes qui ont directement influencé leur vie. Beaucoup des désirs représentés sont pragmatiques, d’autres sont plus ambitieux.

Pourquoi est-il important de documenter cela ?

Cela montre l’humanité et l’espoir, même dans les endroits où les gens souffrent durant des crises humanitaires ou des conflits. Ces portraits montrent comment le monde que nous donnons à ces jeunes influence directement leurs souhaits pour l’avenir et façonnera notre monde au cours des prochaines décennies.

Françoise, 15 ans, République démocratique du Congo : "J’ai 15 ans et j’ai un enfant qui s’appelle Chance. Il a un an. Quand je vais à l’école, je n’ai honte de rien. Mais certains ne comprennent pas que je reste à l’école alors que j’ai un enfant. Je leur dis que si j’étudie, c’est précisément parce que je veux aider mon enfant." (© Vincent Tremeau)

Mes images montrent la réalité. Mais vous pouvez aller au-delà des images pour parler de questions telles que l’éducation, le mariage d’enfants et la façon dont nous devrions donner aux jeunes générations la possibilité d’apporter des changements positifs à leurs communautés. Ils sont l’avenir.

Dans quelle mesure est-il important, pour toi, de souligner à quel point les filles sont touchées en particulier par ces conflits ? 

À ce jour, des millions de filles sont privées d’éducation. En situation de guerre, elles sont retirées de l’école. Parfois, elles sont retirées de l’école parce qu’elles doivent s’occuper de leur famille. Et parfois, les filles sont sorties de l’école, simplement parce qu’elles sont nées filles et elles seront forcées à se marier tôt.

Les jeunes filles ont 2,5 fois plus de risques de ne pas être scolarisées que les garçons. Malheureusement, la réalité des femmes et des filles piégées par les crises et conflits fait rarement la une des journaux.

Sakima Mamane, 10 ans : "Plus tard, je veux être enseignante parce que j’aime les enseignants. Aussi, mon papa a dit que quand je serai grande, je serai enseignante, comme lui. Je voudrai enseigner le CE1 parce que j’ai tout compris à ce que la maitresse disait dans cette classe." (© Vincent Tremeau)

Si tu devais photographier les mêmes filles cinq ans plus tard, qu’espères-tu voir changer ?

Si je devais photographier les mêmes filles dans cinq ans, j’espère les voir sur leur chemin pour réaliser leurs rêves. J’espère les voir étudier à l’université pour la plupart d’entre elles. Je retrouverais ces filles dans dix ans et reprendrais leur portrait, mais cette fois habillées en ce qu’elles sont devenues. De cette façon, nous pourrons voir si la communauté internationale leur a donné la possibilité de réaliser leurs ambitions. Ce sera une façon de faire face à nos responsabilités.

Quel message souhaites-tu transmettre ?

Je souhaite envoyer un message d’espoir. Je suis convaincu que là où il y a une volonté, il y a un moyen. Ces jeunes sont inspirants, créatifs et ont pour ambition de faire de notre monde un endroit meilleur. Nous devons simplement leur donner la chance de le faire.

Le projet est-il toujours en cours ?

J’ai commencé ce projet en 2014, et il est toujours en cours. Il a déjà été exposé à New York, à Tokyo, à Istanbul, à Genève, à Londres et à Dakar. Je prépare également la sortie du livre, prévue pour l’année prochaine !

En parallèle, j’ai créé une fondation dont le but est de continuer à sensibiliser, au travers de projets artistiques, à l’importance de l’éducation, mais aussi d’aller au-delà de ces portraits, et de donner à ces jeunes les moyens de réaliser leurs ambitions.

Fatime Hassan, 7 ans, Tchad : "Les coups de feu m’ont réveillée quand le camp a été attaqué. Tout le monde paniquait, je n’arrivais pas à courir aussi vite que mes frères mais j’ai essayé de les suivre. Je ne voulais pas perdre ma famille. Sur la route, on a trouvé un âne abandonné par d’autres gens qui avaient dû fuir. J’ai pu monter sur l’âne parce que j’étais trop fatiguée pour marcher. Le plus difficile a été de ne pas manger pendant quatre jours. Quand je serai grande, je voudrais être chauffeure de voiture. Je ne sais pas comment, mais je veux apprendre. Je pourrai avoir une petite entreprise et aider ma famille à faire les courses." (© Vincent Tremeau)

Otpika Pandey, 18 ans, Bithuwa, Népal : "Je me débrouille très bien avec les nombres donc ça fait longtemps que j’ai décidé que je serai comptable. Mais il va falloir que je travaille beaucoup – il faut tellement de diplômes ! Je suis en Première actuellement, il me reste encore un an avant d’aller à l’université pour étudier le commerce et avoir ma licence. Il n’y a plus beaucoup de filles cette année. Je crois qu’on est 5 filles sur 25 élèves. J’ai quatre meilleures amies et trois d’entre elles sont mariées. Je les plains. À plusieurs occasions, j’ai oublié qu’elles étaient fiancées. C’est arrivé tout d’un coup : un jour, elles étaient comme moi et le jour d’après, elles étaient parties. Elles n’étaient plus à l’école et vivaient avec une autre famille, forcées d’avoir des enfants. Depuis, il y a une énorme différence entre ma vie et les leurs. J’ai encore un peu de liberté. Mais elles, elles doivent travailler et vivre selon les règles dictées par leur mari. Elles ont tant de pression sur leurs épaules. Je crois que je ne supporterais pas." (© Vincent Tremeau)

Adama Abdoulaye, 14 ans, Nigeria : "Au départ, quand j’ai entendu les coups de feu, j’ai cru que c’étaient les célébrations de l’armée nigériane. Il était très tôt et je suis allée me chercher un thé mais sur le chemin, je me suis rendu compte que les gens couraient et que le marchand de thé n’était pas là. Je suis rentrée en courant chez moi mais mes parents étaient déjà partis. J’ai trouvé une voisine et je suis partie avec elle. 
Nous avons marché jusqu’à Maiduguri et avons trouvé un camionneur qui nous a laissées monter dans son coffre. Quand nous sommes arrivées là-bas, il y avait un camp mais mes parents n’étaient pas là. Je n’avais aucun moyen de les contacter ou de savoir où ils se trouvaient. J’ai décidé de quand même partir à leur recherche et d’aller dans une autre ville, qui se trouvait toujours au Nigéria. J’ai marché 100 kilomètres avec ma voisine. Ça a duré des jours, parfois, je ne tenais même plus debout et des gens autour devaient me soutenir. J’ai retrouvé ma mère depuis, mais on ne sait toujours pas où se trouve mon père, personne n’a entendu parler de lui. Je voudrais devenir footballeuse. Les femmes peuvent jouer au foot, je l’ai vu à la télé une fois. Certains garçons du camp disent que le football, c’est seulement pour les hommes. Quand ils disent ça, je leur prends le ballon et je leur dis 'Testez-moi !'" (© Vincent Tremeau)

Vous pouvez retrouver le travail de Vincent Tremeau sur son site et sur son compte Instagram

Par Lise Lanot, publié le 03/12/2019

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