© Nadav Kander

Rencontre : Nadav Kander, maître de la lumière, nous plonge dans son univers énigmatique

Entre photos d'acteurs et projets plus abstraits, le photographe primé nous a parlé de ses inspirations et de son parcours.

Qu’il tire le portrait de Trump, photographie la Tamise ou réalise une affiche de film, les images de Nadav Kander se distinguent par une atmosphère étrangement calme, par un camaïeu intense de couleurs froides mais aussi par une maîtrise technique incontestable.

Tout au long d'une carrière qui dure depuis plus de 30 ans, l’artiste a fait preuve d'une polyvalence rare dans le domaine de la photographie et a exploré de nombreux champs. Il pratique aussi bien le portrait que le nu, le paysage ou encore la photographie documentaire.

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(© Nadav Kander)

Du fait de cette importante contribution au monde de la photographie, Nadav Kander a reçu un prix récompensant l’ensemble de sa carrière lors de la dernière cérémonie des Sony World Photography Awards 2019. À l’annonce de cette récompense, l’artiste déclare :

"Recevoir le prix 'Outstanding Contribution to Photography 2019' est une grande reconnaissance parce que cela laisse entendre que mon travail est une source d’inspiration, et je pense qu’il s’agit du plus grand compliment que l’on puisse me faire. "

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À cette occasion, nous avons pu le rencontrer pour échanger avec lui sur sa carrière, ses inspirations et son processus créatif.

Cheese | Vous avez une signature visuelle très reconnaissable, comment avez-vous trouvé votre style ?

Nadav Kander | Je ne sais pas trop quoi répondre. C’est vrai que je fais à la fois du portrait, du nu, des sculptures, des films, et ce qui lie tous ces projets, c’est mon style… Je suppose que j’ai trouvé mon style en photographiant simplement et en prenant vraiment le temps d’observer les choses.

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Est-ce que vous avez beaucoup expérimenté avant de trouver votre "patte" ?

Oui, c’est sûr ! Je fais des photos depuis l’âge de 13 ans, je n’ai jamais vraiment arrêté depuis. C’est très intuitif pour moi, ça vient vraiment de mon ventre. Quand je teste quelque chose qui ne fonctionne pas, que ça soit l’ambiance, l’atmosphère qui se dégage de l’image, j’arrive toujours à tester autre chose. J’essaie de ne pas trop penser mais plutôt de ressentir. C’est un travail très intuitif.

Quelles sont vos inspirations ?

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Je suis inspiré par la beauté des êtres humains. Je suis aussi inspiré par la mélancolie, les côtés sombres, les sujets que nous n’aimons pas aborder, les choses qui nous bouleversent. Je trouve ça très poignant. En revanche, je n’aime pas la violence, il n’y en a pas dans mes images.

Du côté des artistes, je dirais que c’est principalement des peintres, de Diego Vélasquez à Francis Bacon. Il y a aussi des photographes : enfant, je regardais beaucoup le travail d’Edward Weston. Il a photographié énormément de choses différentes, même des toilettes ! En tant qu’enfant, j’étais fasciné par sa maîtrise, j’ai toujours voulu être un expert.

(© Nadav Kander)

L’abstraction semble vous inspirer aussi.

Oui, j’adore l’abstrait, je suis inspiré par le travail de Mark Rothko par exemple. J’aime beaucoup quand les photos fonctionnent d’une manière abstraite, c’est très présent dans mon travail. Par exemple, quand je photographie un nu, on peut certes y voir quelqu’un sans vêtement, mais on peut aussi y voir des courbes, des formes, les rapports entre le blanc et le noir. Une photographie fonctionne quand on ne sait pas exactement ce qui se passe.

Vous faites à la fois du portrait, de la photographie documentaire, du nu. Vous ne vous limitez à aucune "catégorie", comment faites-vous pour être aussi libre et polyvalent ?

Je ne sais pas, j’ai toujours fait ça. C’est pour ça que je disais que j’ai beaucoup appris du travail de Weston. Je ne veux pas être enfermé, je veux avoir la liberté de faire tout ce qui m’intéresse. Du moment qu’il y a du sens, une atmosphère, quelque chose qui est beau sans trop l’être à la fois…

En réalité, je ne peux pas vraiment répondre, c’est quelque chose qui est en moi depuis toujours. Je n’arrive vraiment pas à comprendre comment des gens peuvent faire seulement une seule chose, même très bien. Pour moi, ça n’est pas naturel, donc je ne me limite pas.

Vous travaillez beaucoup le portrait, comment faites-vous pour créer une connexion avec vos modèles ? Vous les mettez à l’aise ?

Je crée une connexion, mais je ne cherche pas à les mettre à l’aise, au contraire. Quand vous allez au cinéma pour regarder un film, vous n’avez pas envie d’être à l’aise, non ? Ce qu’on aime dans un film, c’est quand ça dérape. C’est aussi ce que je veux voir dans mes images. Je veux capter quelque chose de vrai chez mes modèles, je veux voir des "choses qu’on ressent tous" : de la vulnérabilité, de la jalousie, du doute, des rires, mais certainement pas des "gens à l’aise".

Vous photographiez beaucoup de célébrités, qui ont l’habitude de poser. Comment faites-vous pour briser le masque qu’ils ont l’habitude de porter ?

Je ne sais pas… L’éclairage joue un rôle très important pour moi. Quand tu éclaires quelqu’un, il y a quelque chose d’assez unique qui se crée… Mais ça vient peut-être aussi de la manière dont je leur parle. Même si je ne parle pas beaucoup.

(© Nadav Kander)

Avant un shooting, vous avez une idée précise de ce que vous voulez faire ou vous laissez place à l’improvisation ?

Je veux constamment laisser de la place à l’improvisation même si j’ai toujours un plan très précis de ce que sera l’éclairage. Ce n’est pas toujours parfait, donc à chaque fois je dois l’ajuster sur le moment. Mais en amont, je fais bien mes devoirs : je regarde le visage de la personne et imagine ce qui pourrait être intéressant. Je passe des heures à préparer mes séances photo, je ne photographie jamais quelqu’un en dix minutes.

Quel est le meilleur conseil qu’on vous ait donné ?

Quand j’étais jeune – je devais avoir 20 ans –, je suis allé montrer mes images à une galerie. Le galeriste regardait mon travail et ne cessait de dire : "C’est beau ! C’est si beau ! Quelle belle impression !" Je me suis dit : "Wow, je vais pouvoir être exposé dans cette galerie !" Lorsque j’ai demandé si on pouvait faire quelque chose ensemble, le galeriste m’a répondu : "Je suis désolé, mais votre travail est seulement beau." Les images ne doivent pas seulement être belles.

Et vous, à votre tour, si vous pouviez donner un conseil à un.e jeune photographe ?

Déverrouille toutes les portes. C’est ça ton conseil. [rires]

Aujourd’hui, quelle est votre plus grande difficulté dans ce métier ?

Commencer de nouveaux projets. Comme je le disais tout à l’heure, ce sont des choses qui me viennent de manière très intuitive, je ne sais jamais quand de nouvelles idées vont venir, je n'y pense pas trop, ça doit juste arriver. Quelqu’un va dire quelque chose d’intéressant… et ça va m’inspirer. Pour partir sur un nouveau projet, j’ai besoin de bases profondes, qui méritent que j’y passe trois années de ma vie. C’est ça qui est difficile.

Et maintenant, quelles sont vos prochaines aspirations ?

Je voudrais continuer à diffuser mon travail, travailler avec des musées et j’aimerais beaucoup travailler avec des commissaires d’exposition qui pourraient trouver de nouveaux moyens de présenter mes images... C’est ce qui m’enthousiasme beaucoup en ce moment.

(© Nadav Kander)

Les images de Nadav Kander sont visibles à l’exposition Sony World Photography Awards 2019 
à la Somerset House à Londres, jusqu’au 6 mai 2019
.

Par Lisa Miquet, publié le 06/05/2019

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