Rencontre : Nick Gentry sublime ses peintures avec du matériel photographique

À mi-chemin entre peinture et sculpture, les œuvres hybrides de Nick Gentry exploitent le matériel photographique comme un art à part entière.

© Nick Gentry.

© Nick Gentry.

Nick Gentry, artiste complet, manie le pinceau aussi bien que le ciseau et l'appareil photo. Hybride, son travail réunit un ensemble de portraits qu'il peint, représentant souvent des femmes, connues ou non. Il termine ensuite chacune de ses œuvres avec du matériel photographique qu'il coupe et assemble. Les morceaux de pellicules et de négatifs deviennent ainsi un terrain de création pour ses peintures, qu'il exploite de fond en comble.

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Au cours d'un entretien avec cet artiste ouvert d'esprit, nous lui avons demandé de nous parler de ses inspirations et de ses valeurs, de la photographie argentique à l'ère numérique, mais également des réseaux sociaux et de ses rêves les plus fous. Rencontre avec un homme plein d'imagination.

Cheese | Peux-tu te présenter ? Quel est ton parcours ?

Nick Gentry | Je passe la plupart de mon temps à peindre des portraits, mais je ne me définis pas seulement comme un peintre. J’ai toujours envie de m’adapter et d’évoluer avec le temps. J’ai étudié au Central Saint Martins College of Arts and Design de Londres et, même si cela a été enrichissant et formateur, je me considère pourtant comme un autodidacte. Je pense que les leçons les plus importantes viennent d’ailleurs, à différents moments de notre vie, loin de la pression et de la formalité de l'environnement académique.

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Comment définirais-tu ton travail ?

Je préfère ne pas définir mon travail, ni les choses en général. Mon sentiment est que dès que quelque chose est défini et catégorisé, il peut perdre le côté brut qui le rendait intéressant au premier abord. Pour l’instant, je suis heureux d’embrasser le mystère et de laisser le spectateur interpréter mon travail comme il le veut.

Peux-tu nous citer tes références et tes inspirations ?

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Je m’inspire d’absolument tout. Le néant pourrait même être une source d’inspiration pour moi. Normalement, plus tes sources d’inspiration sont éloignées de l’art, mieux c’est. Il y a déjà beaucoup trop d’arts qui inspirent les artistes. Quand il y a des références, c’est bien, mais il faut faire attention à ne pas répéter ce qui a déjà été fait. Je m’intéresse à beaucoup de choses différentes comme le yoga, la gastronomie, la technologie, le cinéma, les voyages, la littérature, la nature, et je viens de me mettre au piano.

C’est important de repousser les limites de l’esprit dans d’autres directions et de le nourrir d’autres choses. Léonard de Vinci l'avait bien compris. Il est probablement la plus grande des sources d’inspiration : j’aime la manière dont il expérimente simplement la nature et la vie. Il décrit ensuite tous ces éléments artistiquement et personnellement à travers des formes uniques, variées et incroyables.

© Nick Gentry.

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Quel est le moment que tu préfères dans la création d’un projet ?

Dans le processus de création, chaque étape est différente et a du bon. Mais celle que je préfère, c'est la finition des derniers détails. Cela a quelque chose de satisfaisant, si tout se passe comme prévu, bien sûr ! Ce que j'aime, ce sont les petits moments qui ponctuent une réalisation. Pour moi, il n'y a pas de meilleur moment que ces petites "vagues de conscience".

Ton approche est très créative car tu utilises du matériel photographique pour un tout autre genre artistique : la peinture. Comment t'est venue cette idée ?

J'ai observé à quel point la photographie changeait, au cours de la révolution numérique que nous traversons. Bien sûr, ces évolutions technologiques ont des répercussions sur le monde entier, mais j'ai le sentiment que la photographie est à l'origine de ce changement. Quand on regarde Instagram, on remarque que 100 millions de photos et de vidéos sont partagées chaque jour sur cette plateforme. C'est un processus et une échelle qui sont si vastes et si rapides que cela me semble inimaginable. Est-ce que tu peux t'imaginer en train de raconter ce qui va se passer dans le monde de la photo à quelqu'un qui vivait vingt ans plus tôt ? Est-ce qu'on peut comprendre et réfléchir à ce qui dépasse notre entendement ?

L'évolution et le partage de la photographie pourraient constituer l'un des plus importants leviers culturels jamais connus, et on vient à peine d'entrer dans cette nouvelle ère. Donc, d'un point de vue historique, se débarrasser de modestes négatifs et pellicules pourrait constituer l'acte de destruction d'une simple plastique obsolète. Mais moi, dans mes œuvres, je les considère comme des sources d'informations et des blocs de couleurs. Je peux les transformer et leur donner une nouvelle vie, rendre ces pellicules solides et neuves en assemblant des parties oubliées, négligées et disparates.

© Nick Gentry.

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Quels types de matériels utilises-tu ?

J'ai collecté tous les types de négatifs en larges et moyens formats, des pellicules du début du 20e siècle à l'iconique bobine de 35 mm que l'on pouvait trouver dans les années 1980 et 1990. J'utilise aussi des pellicules de 8 mm et 16 mm, ainsi que des microfilms. Tous ces matériels me sont envoyés par des inconnus : liés par cette démarche, nous bâtissons ensemble quelque chose d'unique.

Pourquoi ajoutes-tu tous ces négatifs à tes peintures ? Ne se suffisent-elles pas ? Est-ce que cela ajoute quelque chose de particulier que tes peintures ne peuvent pas exprimer ?

Je pense que les combinaisons forment un pouvoir et un mode d'expression uniques. Rien ne peut exister en se suffisant à lui-même. Je veux explorer et célébrer les liens qui unissent les arts entre eux, et non pas ce qui les sépare. Dans un sens, ces associations apportent une raison d'exister aux pellicules. Elles sont abstraites et on peut les déchiffrer seulement en s'approchant. De loin, elles changent totalement de forme et trouvent leur sens au sein de chaque portrait.

Que penses-tu de la photo argentique (par opposition au numérique) ? En ayant recours à des pellicules, est-ce que tu veux rendre hommage à cette tradition photographique ou en perpétuer l'usage ?

Je n'essaie pas de faire passer un message ; je dois rester neutre pour laisser le spectateur imaginer ce qu'il veut et réfléchir à ses propres interprétations et sentiments face à l'œuvre. Je ne veux pas "contaminer" son expérience en en disant trop. J'adore les formats argentiques, ils ont quelque chose de véritable, de tangible, que tu peux palper et tenir entre tes mains. Même si parfois, ce que l'on préfère, ce sont les séquences binaires de 1 et de 0, et la rapidité : en un mot, le numérique.

© Nick Gentry.

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Que penses-tu de toutes ces applications dédiées à la photographie (Instagram, VSCO, etc.) ? Est-ce qu’elles dénaturent l’art photographique selon toi, ou sont-elles une bonne chose ? Comment utilises-tu les réseaux sociaux pour ta pratique artistique ?

J'utilise Instagram pour partager mon travail avec le plus grand nombre de personnes et faire face à la dure réalité : la plupart des gens découvriront mon art en miniature sur un compte Instagram plutôt que dans une galerie. Je pense que les artistes doivent aujourd'hui s'habituer à ce défi du multiformats. L'attention des gens se réduit, les œuvres subtiles qui demandent un certain temps de contemplation sont délaissées au profit d'images plus évidentes à comprendre et à regarder.

On doit s'assurer de ne pas préférer la quantité à la qualité. L'algorithme est maintenant fixé par le curateur, qui tend bien souvent à favoriser l'impact et la viralité en un minimum de temps. Le quart d'heure de célébrité évoqué en son temps par Andy Warhol semble désormais s'être raccourci à 15 millisecondes.

Y a-t-il une ligne directrice, des thèmes ou des valeurs qui reviennent dans chacun de tes projets ?

Ce qui m'obsède, c'est le temps. C'est une notion que nous ne saisissons pas totalement. Je ne parle pas de l'aiguille qui se déplace mais de la réelle essence du temps qui passe, de la sensation de changement. Tout le monde pense à sa vie et au temps qu'il lui reste. Cette mystérieuse prise de conscience est quelque chose qui rend les humains uniques. Donc, d'une certaine manière, j'essaie de comprendre ces questions fondamentales : qui nous sommes et comment nous exploitons notre temps d'existence.

© Nick Gentry.

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Quel est le projet le plus fou que tu aimerais réaliser un jour ou que tu aurais aimé faire ?

J'adore ce que fait JR avec la photographie. C'est audacieux et intelligent. Les gens du monde entier peuvent s'identifier et graviter autour de son travail. Il saisit réellement l'époque dans laquelle nous vivons, en intégrant le fait que les gens veulent se voir eux-mêmes à travers l'art.

Certains artistes ont-ils récemment retenu ton attention ?

J'ai récemment découvert Conor Harrington, Adam Neate, James Clar et Robert Del Naja (le membre fondateur du groupe Massive Attack, ndlr).

Des projets à venir ?

Je viens d'être exposé à la C24 Gallery de New York. Je suis de retour à Londres et je prévois de faire une autre exposition l'an prochain. Pour ce qui est des nouvelles perspectives, j'ai déjà quelques collaborations en tête.

© Nick Gentry.

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Par Donnia Ghezlane-Lala, publié le 04/10/2016

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