© Laura Henno

Rencontre : en plein désert californien, Laura Henno a photographié un camp de marginaux

La photographe passe plusieurs mois par an depuis bientôt trois ans à Slab City, un "lieu de résistance" plein d'antagonismes.

À l’occasion de sa première série d’expositions gratuites, le tout nouvel Institut pour la photographie de Lille présente le reportage photographique de Laura Henno, consacré aux campements de Slab City.

Entamé entre 2016 et 2017, le projet est toujours en cours et la photographe a même décidé d’y ajouter des images filmées afin de mieux rendre compte de l’atmosphère si particulière de ces bivouacs installés sur une ancienne base militaire créée dans les années 1930 et démantelée dans les années 1950. Seules les "slabs" (des dalles de béton) subsistent de cette époque et sont désormais occupées par "une population américaine qui échoue là", enclavée dans un vaste espace désertique et montagneux. Munie de sa chambre noire, l’artiste a tenté d’immortaliser un rapport au monde très paradoxal.

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Les individus y vivent en dehors du monde tout en étant plongés dans la politique militaire américaine, puisqu’ils sont constamment entourés de vols d’avions de chasse et de tirs de roquette, et vivent à seulement une heure de la frontière mexicaine et du mur voulu par Trump. Nous avons rencontré la photographe devant ses tirages, exposés en grands formats comme pour confronter le public à ses personnages et "jouer sur le rapport du regardant avec l’image".

"Timmy et Kasey" de la série "Slab City", 2018. (© Laura Henno)

Cheese | Bonjour Laura, peux-tu m’en dire plus sur la genèse de ce projet autour de Slab City ?

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Laura Henno | J’ai connu cet endroit il y a une dizaine d’années grâce à Below Sea Level, un documentaire de Gianfranco Rosi sur Slab City. Il suivait 2, 3 personnages et tout m’avait beaucoup marqué : ce lieu, ce rapport à la survie dans le désert, la proximité avec le contexte militaire.

J’ai toujours été intéressée par le rapport à une forme de résistance par des personnes situées en marge ou exclues. Mes travaux précédents aux Comores ou à Calais en témoignent. Je suis intéressée par ces paysages qui deviennent une sorte de refuge, à la fois un lieu d’invisibilité et un endroit de résistance. Après dix ans de travail, aux Comores et à Calais entre autres, j’ai eu envie d’explorer un autre territoire et j’ai repensé à cet endroit, qui mêlait paysage et résistance. J’aime pouvoir partir d’un territoire pour aborder des histoires de vie, des contextes sociaux et politiques et tisser des liens autour de tout ça.

Pendant un an, je me suis documentée et je me suis rendu compte que la ville la plus proche de Slab City avait été photographiée par Dorothea Lange dans les années 1930 [pendant la Grande Dépression, ndlr]. Je retrouvais un écho très contemporain à ses images, comme si les choses n’avaient pas vraiment changé, notamment dans les conditions de vie et de survie des occupants de Slab City.

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Cet espace est donc devenu un véritable terrain de recherche pour moi, à la fois concernant l’histoire des mobilités aux États-Unis mais aussi concernant la société américaine. À l’époque où je préparais le projet, Barack Obama était président et Donald Trump ne faisait absolument pas partie du paysage politique. Lorsque j’ai eu les financements et que j’ai pu partir à Slab City, nous étions en janvier 2017, le moment où Trump a été investi.

"Si tous ces gens sont là, c’est parce qu’ils ont perdu leur logement à cause de la crise des subprimes"

Slab City, c’est quand même une population majoritairement pro-Trump donc c’était assez étonnant de vivre ce moment là-bas, d’entendre résonner dans toutes les caravanes le discours de Trump – d’autant plus que c’était complètement apocalyptique parce que c’était un jour de tempête. Et là, la première chose que le nouveau président annonce, c’est la construction du mur avec la frontière mexicaine, qui se trouve à une heure de là. Là, au mois d’avril, le premier tronçon du mur qu’il a érigé et qu’il est allé voir, c’est à Calexico, justement la ville la plus proche de Slab City.

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Tout cela forme un spectre très vaste à explorer, d’autant plus que ces gens subissent de plein fouet la dureté de la politique américaine et de sa non-politique sociale. Si tous ces gens sont là, c’est parce qu’ils ont perdu leur logement à cause de la crise des subprimes, ils n’ont pas de couverture sociale… C’est une vraie violence.

"The Chocolate Mountains Gunnery Range" de la série "Slab City", 2018. (© Laura Henno)

Même exclus d’un point de vue géographique, ils restent au fait de l’actualité politique et sociale du pays ?

Non, pas tant que ça. Ils n’ont pas forcément la télévision, ni les journaux, seulement leur téléphone. Il y a pas mal d’autocollants Trump. Quand je leur demandais ce qu’il représentait pour eux, ils me répondaient qu’il était sympa, qu’il avait du bagou et qu’il parlait leur langage. C’est quelqu’un qui vient de la téléréalité et ça ne va pas plus loin que ça.

"Ce qu’ils voient, c’est que Trump veut virer les Mexicains et qu’il veut les aider à trouver du boulot. C’est le symptôme Marine Le Pen, ni plus ni moins"

Une candidate comme Hillary Clinton, qui représente au contraire l’élite politique, et ce depuis des générations, donne un discours dans lequel ils ne se reconnaissent pas. Ils n’ont même pas fondamentalement conscience que Trump est le premier à avoir voulu saboter le peu de couverture sociale qu’avait instauré Obama ; ce qu’ils voient, c’est que Trump veut virer les Mexicains et qu’il veut les aider à trouver du boulot. C’est le symptôme Marine Le Pen, ni plus ni moins.

Ils prennent le mur comme une bonne nouvelle alors ? Ce ne sont que des personnes blanches ?

Ce ne sont que des blancs ! Je n’ai vu qu’une ou deux personnes de couleur. J’ai quand même vu un campement avec le drapeau des Confédérés. Ce n’est pas la majorité évidemment, il y a aussi plein de gens qui sont très ouverts d’esprit, mais c’est quand même la White Trash America

Comment tu t’y prenais pour prendre tes photos ? 

Après mon année de recherche, il a fallu mettre les choses en place de façon concrète parce qu’il était essentiel pour moi d’aller vivre à l’intérieur de Slab City. Au départ, je cherchais un homme pour m’accompagner pour une fois, un Américain, parce que ça peut être un peu dangereux. Il y a une addiction très forte à la méthamphétamine, à l’alcool, il y a des armes… C’est quand même assez hardcore. Mais aucun mec ne voulait travailler avec moi ! Ils demandaient tous trop cher et quand je leur disais que je n’avais pas une thune, ils me proposaient leurs copines qui n’avaient aucune expérience dans le domaine. 

"Il y a une addiction très forte à la méthamphétamine, à l’alcool, il y a des armes… C’est quand même assez hardcore"

De fil en aiguille, une jeune femme nommée Annie a trouvé sa place dans le projet. Elle m’a contactée grâce au bouche-à-oreille. Elle ne vient pas du tout du milieu du cinéma ou de la photo mais elle m’a écrit pour me dire qu’elle était très intéressée par le projet, qu’elle souhaitait rencontrer ces gens et moi je voulais quelqu’un pour m’aider à faire le lien avec eux. Il s’avère qu’Annie a été héroïnomane de 14 à 24 ans. Elle a vécu dans des squats, elle a bossé pour des dealers, elle a un parcours de vie dont elle est sortie mais qui faisait qu’elle était la personne idéale pour établir un lien de confiance. On a vécu toutes les deux dans une caravane d’une pièce pendant des mois, donc on a créé des liens très forts.

J’ai commencé à faire des images seulement au bout d’un mois passé à Slab City. Les dix premiers jours, on se présentait chaque matin en expliquant que j’étais artiste, que je venais ici pour réfléchir à un projet, qu’on souhaitait s’installer et qu’on voulait savoir de quoi on avait besoin, etc. Il s’agissait de nouer des liens en s’informant sur la vie et l’autonomie dans le désert. Petit à petit, on a été admises, on a choisi un emplacement et, à force d’être là au quotidien et d’avoir des galères, de s’entraider, les gens se sont habitués à nous et j’ai pu commencer à les photographier.

"L’église" de la série "Slab City", 2018. (© Laura Henno)

Comment réagissaient-ils ? 

Je ne les prenais jamais par surprise. C’est après avoir passé du temps ensemble que je leur demandais si je pouvais les photographier. Ça pouvait parfois prendre des semaines avant de réussir à faire une image.

Comment souhaitais-tu mettre en avant le paysage ?

Pour moi, c’était vraiment important de rendre compte de ce qu’est ce territoire. Si je ne montre que des personnages, on ne voit pas leur environnement et je ne voulais pas les montrer seulement eux et des aspects trop trash de leur vie quotidienne, parce qu’ils vivent vraiment dans des situations difficiles…

On le voit sur certaines photos, certains peuvent vivre à deux familles dans un bus criblé de balles et je n’ai pas envie de photographier tout cet environnement mais je ne veux pas l’occulter non plus. On le sent dans les arrière-plans, dans les détails que je choisis. L’idée, c’est d’être toujours dans un rapport de proximité avec les personnes, de leur redonner toute leur prestance tout en rendant perceptible le rapport au désert et à la base militaire.

"L’image en mouvement permet un rapport au corps, au déplacement, au son et à la parole"

Quels obstacles as-tu rencontrés ?

Les conditions climatiques déjà : il peut faire extrêmement chaud. Après, il y a aussi la problématique des gens qui n’ont pas envie d’être photographiés. Certains ont développé une économie parallèle, ils travaillent à l’extérieur et ne paient pas d’impôts par exemple. D’autres ont peur que les autres apprennent qu’ils ont une télé, il y a quand même beaucoup d’embrouilles. Ce sont majoritairement ceux qui ont un peu de moyens par rapport aux autres qui ne veulent pas être photographiés.

Et en ce qui concerne les obstacles techniques ?

Tous les jours [rires], il n’y a pas de sanitaires déjà ! Comment tu gères un tournage quand tu es au milieu du désert et qu’il faut gérer des choses très terre à terre comme l’eau, le chargement des batteries, les poubelles… Je précise d’ailleurs que le film a été créé à l’énergie solaire.

Pourquoi t’être mise au film en plus de la photo ?

Ça fait un moment que je filme. Il y a un moment où je me suis sentie limitée par l’image fixe. L’image en mouvement permet un rapport au corps, au déplacement, au son et à la parole. La plupart de mes images sont faites à la chambre et c’est une sacrée contrainte technique puisqu’il faut envoyer les photos se faire développer à Los Angeles et ça prend du temps. C’est un dispositif qui ne permet pas de prendre les gens à l’improviste alors que parfois j’aurais aimé pouvoir réagir instantanément, et capturer un instant sur le coup. 

"Annie à l’église" de la série "Slab City", 2018. (© Laura Henno)

À lire également ->  Le lien entre quotidien et photographie raconté à travers 7 expos à Lille

La série de Laura Henno Slab City est présentée dans le cadre de l’exposition "extraORDINAIRE, regards photographiques sur le quotidien", visible à l’Institut pour la photographie de Lille jusqu’au 15 décembre 2019.

Par Lise Lanot, publié le 17/10/2019

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