Rencontre : Virginie Nguyen nous parle de son travail sur la reconstruction de Gaza

Dans le cadre du Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre, Virginie Nguyen présente Gaza, the Aftermath, une série qui traite du processus de reconstruction dans cette région détruite par la guerre. 

Alors qu'elle voulait initialement être journaliste sportive, Virginie Nguyen est devenue reporter de guerre. À 29 ans, la jeune femme a déjà exploré plusieurs zones de conflit pour témoigner de l'impact social de la guerre sur les populations. S'intéressant surtout à l'après-guerre, elle intervient une fois que les tensions sont apaisées et que les médias traditionnels ont déserté la zone.

Présente lors de la guerre de l’été 2014 dans la zone de Gaza, la photographe a décidé d'y aller régulièrement pendant deux ans afin de documenter, à travers la vie quotidienne de quatre familles, la reconstruction de la région. À l'occasion du Prix Bayeux-Calvados, elle expose sa série Gaza, the Aftermath, travail qui s'est aussi traduit par la publication d'un livre. Rencontre avec cette photographe incroyablement inspirante.

© Virginie Nguyen

© Virginie Nguyen

Cheese | Parle-nous de ton parcours. Comment es-tu devenue photojournaliste ?

Virginie Nguyen | À la base, je voulais être journaliste sportif et ai donc étudié le journalisme à l'IHECS de Bruxelles. C’est durant mes études que j’ai compris que mon médium était la photographie. Au sein de l’école, j’avais pu toucher à tous les aspects du métier : presse écrite, radio, télé… Mais c'est durant ma troisième année que j’ai vraiment voulu me concentrer sur la photo. À ce moment-là, j’ai eu l’occasion d’aller en Palestine. J’ai participé à un projet qui réunissait des étudiants journalistes belges, français et suisses. J’étais encadrée par des professionnels et c’est là que j’ai vraiment appris le photojournalisme, c’est-à-dire à construire un récit à travers des images.

Je découvrais ce qui se passait en Palestine de mes propres yeux et j’ai vraiment été touchée par la problématique du conflit israëlo-palestien, donc j’ai commencé à m’intéresser à la région (Palestine, Liban, Égypte). À la fin de mes études, j’ai effectué un séjour ERASMUS au Danemark. Pendant cinq mois, j’ai fait uniquement du photojournalisme. Après la fin de mes études, je suis partie faire un stage en Égypte. C’était un an après le printemps arabe et la révolution, et je voulais vraiment travailler dans cette région.

Ça fait quoi de partir en reportage en Égypte toute seule à 24 ans ?

Je m’étais déjà rendue dans la région : en Palestine, puis au Liban pour mon projet de fin d’études, et j'avais déjà été seule en reportage. J’étais aussi partie en Grèce lorsqu'il y avait des tensions et des émeutes : j'avais donc des expériences de terrain. Ce qui me faisait le plus peur, c’était ces histoires d’agressions sexuelles envers les femmes. Mais on m’a mise en confiance et j’avais déjà quelques contacts sur place. Après quelques mois de stage, le rédac' chef du journal égyptien pour lequel je bossais m’a proposé de rester, donc je suis devenue salariée là-bas.

À cette période, je suis partie en Syrie. C'était une autre étape car le pays était vraiment en guerre et d'importants bombardements avaient eu lieu. En Égypte, j’ai pu faire beaucoup de terrain et j'ai énormément appris. Fin 2014, je suis partie car ça devenait compliqué de travailler en tant que journaliste. Dans la rue, on se faisait arrêter parce qu’on avait un appareil photo.

Tu sembles avoir couvert beaucoup de conflits dans le monde arabe. Tu as déjà travaillé sur d’autres zones du globe ?

Je ne couvre pas que les conflits et ne suis pas uniquement photojournaliste de guerre. C’est vrai que je suis souvent dans des zones de tension, mais c’est pour traiter des conséquences du conflit sur une population. Je ne suis pas tout le temps sur les lignes de front, j'essaie aussi de parler du côté social d’un conflit. Cette année, j’ai été en Centrafrique. Même si c’était effectivement tendu, je n'étais pas là pour couvrir les affrontements, mais plutôt pour parler de la vie des déplacés dans les camps et pour voir quelle était la situation après la grosse crise. J’ai aussi fait des sujets aux Philippines et au Vietnam. L’Asie du Sud-Est m’intéresse particulièrement.

Peux-tu nous parler de ta série Gaza, the Aftermath ?

J'y raconte l’après-guerre à Gaza depuis 2014, auprès de quatre familles différentes, qui ont perdu totalement ou en partie leur maison. L’idée, c’était d’avoir des familles issues de différents endroits de Gaza et dans des situations est assez distinctes. Il y a une famille qui vit dans les ruines de sa maison, une dans une école, une dans un conteneur et une autre qui loue un appart'. Je voulais m'intéresser au processus de reconstruction. Comment ces familles réussissent à se reconstruire aussi bien matériellement que psychologiquement après avoir vécu autant de temps sous les bombes ?

Pendant un an et demi, je n’ai vu presque aucune évolution. Aujourd'hui, seulement deux familles sont plus ou moins stabilisées. C’est important de montrer les conséquences de la guerre, mais aussi de montrer que Gaza n’est pas seulement faite de destruction et de misère : il y a aussi de la vie. Certaines de mes images montrent des enfants qui vont à l’école, qui jouent, des filles qui vont à l’université...

Gaza, Khuzaa: Sabrine fait à manger à l'intérieur de la petite cuisine de leur conteneur. L'espace est suffisant pour eux, mais d'autres familles de 10 personnes vivent également dans un conteneur qui manque d'espace.

Gaza, Khuzaa : Sabrine fait à manger à l'intérieur de la petite cuisine de leur conteneur. L'espace est suffisant pour eux, mais d'autres familles de 10 personnes vivent également dans un conteneur et manquent d'espace. © Virginie Nguyen

Il y a quelque chose qui relève de l’intime dans ton travail. Comment ces familles t’ont ouvert leurs portes ?

J’ai une amie sur place qui est gazaouie : je lui ai parlé de mon projet et je lui ai proposé d’être ma traductrice. Étant donné que nous étions deux femmes, nous pouvions nous introduire plus facilement au sein des familles musulmanes. Nous pouvions accéder à la famille sans que l'homme ne soit forcément présent par exemple, ce qui était plus simple.

Notre avons procédé en plusieurs étapes. Nous avons d'abord rencontré des gens et on leur parlait ma démarche. Je leur expliquais que je trouvais qu’il n’y avait pas assez d’attention médiatique sur l’après-guerre, qu'une fois le conflit passé plus personne n’en parlait, et que ma seule façon de pouvoir les aider était de montrer aux gens ce qui se passe. Je les prévenais que j'allais vraiment m’introduire chez eux, et qu’il allait falloir faire comme si je n’étais pas là. Si un événement un peu particulier avait lieu, j’en faisais partie. Je demandais aussi si je pouvais suivre leur fils ou leur fille à l’école. Évidemment, il y a des gens qui ont refusé, ce que je comprends tout à fait : c’est très intrusif et ils ne me connaissent pas. Ça a pris un peu de temps, mais j’ai été super bien accueillie et ça s’est très bien passé.

Un souvenir qui t’a marquée là-bas ?

Un vendredi, on a fait un barbecue dans un champ avec une famille. C’était un super bon moment, la famille était détendue, les enfants s’amusaient, ils récoltaient des olives aux arbres et il faisait beau. On était à coté de la frontière israélienne, mais pas assez près pour avoir des problèmes. Le seul truc un peu embêtant, c’est qu’il y avait des obus dans les champs… Hormis ça, c’était un moment magnifique. On est resté des heures là-bas, à passer du bon temps.

Toi qui as vu la situation de l'intérieur, quel regard portes-tu sur ce conflit ? 

Tout ce que les gens veulent, c'est la paix. Ils n'ont pas envie de reconstruire une maison pour qu'elle soit à nouveau détruite. Tous les gens que j'ai rencontrés étaient très courageux. Moi, s'il y avait trois guerres qui tombaient sur mon pays en dix ans, je ne sais pas comment je réagirais et je n'aurais sûrement plus la force de tout reconstruire. À Gaza, ils n'ont pas le choix : ils ne peuvent pas partir et il y a donc une forme de résilience. Lors de mon dernier séjour, j'ai appris qu'il y avait beaucoup plus de tentatives de suicide, ce qui est très rare dans les pays musulmans. Ça montre une certaine lassitude de la situation.

Tu es partie très jeune dans des zones risquées. Tu n'as jamais eu peur ?

Si, bien évidemment. Il faut avoir peur, encore plus quand on est dans des zones risquées ! Si tu n'as pas peur, tu fonces sans réfléchir, et ça, c'est très risqué. Quand je suis au milieu d'un bombardement, je suis terrorisée. J'étais à Gaza pendant la guerre, il y avait plusieurs bombardements qui étaient très proches de nous, l'immeuble tremblait. Évidemment, j'avais peur, mais là je ne pouvais rien faire à part attendre que ça passe et espérer que ça ne tombe pas sur nous. Dans d'autres endroits, par exemple en manifestation en Égypte, ça tourne mal assez fréquemment et il y a des tirs à balles. Dans ces moments-là, j'ai peur et je m'en vais. C'est aussi ce qui me protège.

Gaza, Beach Camp: Les 3 enfants de Shady Alsabah et Shadia sa femme, jouent avec leurs amis dans la cours de l’école de l’UNRWA où ils vivaient. © Virginie Nguyen

Gaza, Beach Camp : les trois enfants de Shady Alsabah et Shadia, sa femme, jouent avec leurs amis dans la cour de l’école de l’UNRWA où ils vivaient. © Virginie Nguyen

Comment ça se passe moralement quand tu reviens en France après avoir été dans ces zones de conflit ?

Ce n'est pas toujours évident. En décembre 2012, j'ai passé trois semaines en Syrie. Juste après, j'ai décidé de rejoindre ma famille à Bruxelles pour passer les fêtes de fin d'année. Je rentrais le 25 décembre. Je suis donc passée sans transition des bombardements avec des gens qui meurent aux fêtes de Noël avec l'échange de cadeaux. C'était vraiment une très mauvaise idée. D'autant plus qu'après ça, il y avait le Nouvel An avec les feux d'artifice. J'avais encore le bruit des bombardements en tête... Après avoir été dans ce genre de zone, il faut se poser un peu. Je fais beaucoup de sport, je vois des amis et j'évite de trop en parler. J'essaie d'en montrer le plus possible à travers mes images.

Tes photos sont toutes prises sur le vif ou certaines étaient plus posées ?

Il y a quelques portraits posés, assez peu finalement. Je demande souvent aux gens de me montrer des choses. Par exemple, pour la femme qui est au milieu des ruines de sa maison, je lui ai demandé d'aller voir ce qu'il leur restait de leur habitation. On s'est rendues sur place et je l'ai photographiée lorsqu'elle me montrait sa maison. La plupart des scènes sont de vrais moments de vie.

C'est la première fois que tu faisais un projet en noir et blanc ?

Oui, d'habitude je travaille surtout en couleurs. J'ai fait ce choix parce que je savais que ça allait être un sujet qu'il fallait montrer sur le long terme. Ça me permettait aussi de garder un lien esthétique entre chaque famille.

Quels sont tes projets pour la suite ?

Il y aura peut-être une expo à Alès de ma série Gaza, the Aftermath. J'ai un travail à faire en Belgique avec mon collectif [Huma, ndlr] et avec le Fonds social européen, sur les jeunes et l'intégration dans le milieu du travail. Et d'autres projets en cours, dont je ne peux pas forcément parler...

Vous pouvez retrouver le travail de Virginie Nguyen sur son site Internet, sur le site du studio Hans Lucas et sur sa page Facebook

Par Lisa Miquet, publié le 07/10/2016