Témoignage : ce qu’on ressent lorsqu’on photographie une tempête de sable

Spencer Cox a partagé dans un beau texte son expérience photographique face à une tempête de sable.

"Sur la partie gauche de l’image, vous pouvez voir la tempête de sable arriver." (© Spencer Cox)

L’expérience la plus gratifiante et la plus terrifiante de photographie de paysages que j’ai connue de toute ma vie a eu lieu lors d’une des nuits les plus venteuses où je suis sorti avec mon appareil. J’étais dans les dunes de Mesquite dans le parc national de la vallée de la Mort, en Californie. Un endroit où j’étais déjà venu deux fois dans de meilleures conditions.

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Cette nuit-là, les rafales des vents étaient plus fortes que d’habitude, elles soulevaient une couche de sable, ce qui m’a permis de faire de magnifiques photos du coucher de soleil. Alors que la nuit tombait, il devenait clair que j’entrais en territoire inconnu.

Le vent était déjà puissant avant que la nuit ne tombe. Le sable venait frapper mes pieds, mais pas plus qu’un jour un peu venteux à la plage. Mon écharpe couvrait mon nez et ma bouche pour éviter d’avaler trop de poussière, et je portais des lunettes de soleil pour protéger mes yeux. C’était un superbe coucher de soleil.

"Alors que la nuit tombait, il devenait clair que j’entrais en territoire inconnu"

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Les nuages étaient parsemés d’orange, de bleu et de gris. L’atmosphère était parfaite pour prendre des photos. Pendant une heure, j’ai couru partout, frénétiquement, d’une dune à l’autre, en quête de la meilleure composition, et j’ai pris quelques photos dont je suis content. Pendant ce temps, au loin, un gros nuage sombre était plus bas que le reste. Même s’il ressortait par rapport aux autres, je ne lui ai pas prêté plus d’attention que cela, j’étais concentré sur le reste du paysage.

Bientôt, le jour est arrivé à sa fin. Le soleil a disparu, et la lumière a commencé à baisser. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte du chemin déjà parcouru. J’étais arrivé à la plus haute dune, qui s’élevait à côté de moi en pente douce. Les plus belles couleurs du ciel avaient disparu, mais j’ai décidé de grimper ce dernier sommet pour profiter de la vue avant de faire demi-tour et de rentrer.

C’est à ce moment-là que l’air a commencé à changer. Le nuage sombre et bas que j’avais remarqué plus tôt s’était beaucoup rapproché, et l’évidence m’a frappé : ce n’était pas juste un nuage, mais une tempête de sable. Le vent a commencé à souffler en rafales puissantes, et j’ai pris une photo.

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"Ce n’était pas juste un nuage, mais une tempête de sable"

Pendant une demi-seconde, tout était complètement immobile. Le ciel s’est obscurci. J’ai commencé à entendre des sifflements, et une fine couche de poussière est tombée sur mes épaules et mon sac à dos. Quand le vent a recommencé à souffler, il avait pris en vitesse.

Tout était différent. Debout, je fixais l’horizon, désormais incapable de voir les dunes qui m’entouraient. Alors que l’atmosphère devenait lourde, la pénombre s’installa rapidement. J’ai sorti ma lampe frontale, qui éclairait des tourbillons de sable flottant dans l’air.

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Après m’être recroquevillé au sol, j’ai fait les vérifications de sécurité de rigueur. Est-ce que mon GPS fonctionne toujours ? Oui. Est-ce que j’ai assez d’eau pour tenir toute la nuit en cas d’urgence ? Oui. Même après ça, c’était difficile de me sentir en sécurité dans ce contexte.

La tempête ne paraissait pas naturelle. Ou plutôt, elle semblait trop naturelle. La puissance du vent et du sable était écrasante. Si vous voulez vous sentir complètement impuissant face au chaos de ce monde, allez vous perdre dans une tempête de sable.

Pour ma part, je n’étais évidemment pas vraiment perdu. Le GPS m’indiquait le chemin du retour vers ma voiture qui m’attendait au loin, même si je ne pouvais plus la voir, ni elle ni la route. J’ai commencé à avancer dans cette direction.

"Si vous voulez vous sentir complètement impuissant face au chaos de ce monde, allez vous perdre dans une tempête de sable"

J’ai rapidement eu l’impression de ne pas progresser, de tourner en rond, même si je suivais les indications du GPS. Pour être clair, je n’avais pas juste le sentiment que "peut-être" je tournais en rond ; j’étais persuadé que je contournais la même dune encore et encore, en revenant sur mes pas dont les empreintes avaient été effacées par le vent.

J’ai tendance à faire confiance à la technologie, particulièrement dans une situation comme celle-ci. Je sais qu’un GPS est bien mieux équipé pour déterminer sa position dans une tempête de sable qu’un photographe paumé. Mais j’étais heureux d’avoir amené un GPS de secours, que j’ai sorti de mon sac pour calculer le même trajet en envoyant des signaux à des satellites parfaitement positionnés à des milliers de kilomètres au-dessus de la terre. Quand ce deuxième GPS m’a orienté vers le même chemin, j’ai compris qu’il fallait ignorer mon intuition et suivre la lumière qui me ramènerait à la maison.

Pour décrire le reste du trajet, la meilleure comparaison que je puisse faire est de dire que j’avais l’impression de marcher sur un océan. Je grimpais sur une dune, pointais ma lampe droit devant moi, et m’avançais vers l’obscurité. Et j’ai continué ainsi pendant une heure. En haut, en bas, sur des vagues de sable.

Et puis, tout à coup, j’étais à ma voiture. J’ai jeté mon sac à dos à l’arrière, je suis monté côté conducteur, et j’ai fermé la porte.

"Ce moment était parfaitement surréaliste"

La poussée incessante du vent et du sable s’est arrêtée d’un coup. Même si la voiture était secouée par le vent, j’ai eu l’impression d’un silence complet. La faible lueur de l’habitacle semblait être le seul îlot de lumière du monde entier.

J’étais de retour, de retour, à l’abri de l’attaque continue du vent et du sable. J’étais aussi de retour à la civilisation, puisque, aussi incroyable que cela puisse paraître, le village le plus proche était à cinq minutes de route. Le fait que je puisse commander un hamburger quelques minutes seulement après avoir été au cœur de la formation des dunes de sable me paraissait invraisemblable et très perturbant.

J’écris ces mots au troisième étage d’un énorme bâtiment éclairé de bas en haut, et, à quelques mètres, de grandes vagues viennent s’écraser sur la rive. Il fait nuit, et il y a une petite bruine. Le vent souffle fort. Une voiture vient de passer.

Nous vivons dans des abris que nous avons construits à l’orée des tempêtes, et c’est incroyablement difficile de s’en souvenir. Une expérience surréaliste comme celle-ci ne devrait pas être nécessaire pour prendre du recul par rapport aux choses. Cela devrait être inscrit au plus profond de nous.

La photographie de paysage est un art étrange. J’ai compris que ce qui me pousse véritablement à prendre des photos, ce n’est pas l’envie de créer de belles images. C’est d’être dehors, de marcher dans une tempête de sable, entouré de vagues de dunes. Et de regarder les remous spectaculaires de notre planète.

Ce texte a été initialement publié sur le blog du photographe et traduit par Sophie Janinet. Vous pouvez découvrir le travail de Spencer Cox sur son site, Facebook et 500px.

Par Cheese, publié le 27/12/2017

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