© Joshua Gresham/Unsplash

Voyagerions-nous tous autant si nous n'avions plus le droit de prendre des photos ?

Les interdictions de prendre des photos s'accompagnent souvent d'une diminution de l'afflux de touristes.

Photographie et tourisme sont depuis longtemps étroitement liés, tant nous avons tendance à vouloir documenter ce qui sort de notre quotidien. Avec le temps, les carrousels Instagram ont simplement remplacé les soirées diapositives de retour de vacances. La photogénie d’un endroit – et la possibilité de le photographier – influe d’ailleurs sur son attractivité. Sachant cela, un petit village suisse avait par exemple basé une campagne de communication sur l’interdiction de le prendre en photo, afin de ne pas "rendre jaloux ceux qui n’auraient pas la chance de s’y rendre".

Les endroits les plus instagrammables étant souvent les plus prisés des touristes, ces engouements conduisent certaines associations, municipalités ou directions de lieux culturels à vouloir proscrire ou limiter la prise de photos. À Paris, les habitant·e·s de la charmante rue Crémieux, fatigué·e·s de la ronde continuelle d’instagrameur·se·s venu·e·s se faire tirer le portrait devant leurs façades colorées, aimeraient fermer l’accès à leur rue les week-ends et soirs de semaine.

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À Kyoto, une association d’habitant·e·s du quartier historique de Gion ("le quartier aux geishas le plus connu de Kyoto", selon le site de la ville) a pris les choses en main et a fini par imposer une amende aux touristes prenant des photos. Connu pour ses petites allées pavées traditionnelles, ses restaurants, ses salons de thé et la présence de nombreuses geishas et de leurs apprenties – les maikos –, le quartier attirait un nombre croissant de visiteur·se·s dont le comportement exaspérait les locaux·les. En quête constante de souvenirs, ces dernier·ère·s allaient jusqu’à se faufiler dans des propriétés privées pour repartir avec les clichés les plus authentiques et originaux possible de leur voyage kyotoïte.

Afin d’éviter des scènes de cohue devant leurs œuvres, le Musée Van Gogh a mis en place des "spots à selfies", permettant à celles et ceux qui le souhaitent de se prendre en photo sans importuner les autres visiteur·se·s. Depuis leur mise en place, ces recoins font un tabac, souligne le directeur du musée. À plusieurs milliers de kilomètres du musée consacré au peintre hollandais, la maison natale de Frida Kahlo propose une option payante, à hauteur de 30 pesos (environ 1,45 euro). "Presque tout le monde prend l’option", précise CNN.

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© Ståle Grut/Unsplash

Les exemples de restriction photographique pullulent à travers le globe, de la République tchèque et son ossuaire de Sedlec (et ses 60 000 squelettes que les touristes déguisaient), à Hanoï et sa voie ferrée tellement prisée qu’elle était devenue dangereuse. S’ensuivent des baisses de fréquentation touristique, souvent bienvenues puisqu’elles permettent des visites plus calmes dans les musées, et des quotidiens plus doux pour les résident·e·s de certains quartiers.

Instagram, carburant du tourisme

Depuis son lancement, en 2010, Instagram aurait modifié le tourisme et les comportements des touristes, révèle National Geographic. Entre 2009 et 2014, le Trolltunga, une falaise norvégienne de près de 700 mètres de hauteur, a vu le nombre de touristes venu·e·s le visiter passer de 500 à 40 000. La propension de ces nouveaux venus à passer leur temps à se prendre en photo devant la vue a convaincu les locaux·les qu’il s’agissait bien là d’une "vague de tourisme liée aux réseaux sociaux".

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Plus au Sud, en Nouvelle-Zélande, une petite ville alpine du nom de Wanaka a eu la bonne idée d’inviter des influenceur·se·s aux larges communautés à passer quelques jours chez eux, en documentant évidemment leur séjour. Le résultat ? La croissance touristique la plus rapide du pays, avec une hausse de 14 % des visiteur·se·s. La preuve que la possibilité d’alimenter son feed avec de belles photos est un argument de voyage. Les touristes qui souhaitent éviter les endroits trop peuplés choisissent donc des lieux peu connus d’Instagram, tandis que les sites qui souhaitent se délester de quelques centaines de visiteur·se·s font savoir qu’ils interdisent les photos.

Un prochain retour de bâton ?

La régulation du tourisme par la photographie n’est pas nouvelle. En 2006, rapportait alors le Guardian, l’Arabie saoudite levait son bannissement de l’image afin de relancer le tourisme. Si, aujourd’hui encore, le fait de ne pas pouvoir prendre de photos et de les diffuser sur les réseaux semblent dissuader les gens de se rendre à un endroit donné, certain·e·s pensent qu’un revirement pourrait bientôt s’opérer.

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C’est le cas de Jonny Bealby, un "chanteur de rock, écrivain et entrepreneur" passionné de voyages, à l’origine de Wild Frontiers. L’objectif de son agence de voyages d’un nouveau genre est d’organiser des séjours dans des endroits isolés, sans téléphone portable. Le Britannique accepte de fournir des appareils jetables. Celles et ceux qui désirent prendre des photos ne le feront donc pas dans la seule idée de les diffuser sur les réseaux.

Selon lui, un "retour de flamme naturel" va s’opérer dans les années à venir : "Je pense que ça va devenir cool de partir en voyage et de ne rien poster." Comme le souligne CNN, il est également possible que des générations d’enfants dont on aura partagé les moindres faits et gestes sur les réseaux se rebellent et préfèrent mener une existence loin des radars, modifiant ainsi des stratégies marketing savamment orchestrées autour du partage numérique.

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Par Lise Lanot, publié le 26/02/2020