​En images : en immersion dans l'architecture brutaliste des banlieues parisiennes

Le photographe Laurent Kronental s’est intéressé à l’architecture brutaliste et aux populations de ces quartiers situés dans la banlieue parisienne. Il en a tiré une série d'images qui subliment ces tours de béton. 

High-Rise, la nouvelle adaptation du roman I.G.H. de J. G. Ballard (1975), doit débarquer dans les salles obscures en France le 6 avril 2016. Ce film, réalisé par Ben Wheatley, est tourné dans un immeuble de luxe, haut de quarante étages, qui devient rapidement le théâtre d’une lutte des classes.

Détail intéressant, le film se passe dans les années 1970 et non aujourd'hui : il aurait en effet été difficile de justifier en 2016 l’enthousiasme du monde occidental pour les tours. De nos jours, les gratte-ciels sont réservés aux grosses entreprises, qui espèrent imposer leur succès aux visages de leurs concurrents en s’installant dans les étages supérieurs de bâtiments modernes, faits de béton et de verre.

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Apparu dans les années 1950, ce type d’architecture a été pensé pour répondre à des problèmes de société. Inventé par l’architecte suédois Hans Asplund, le terme "brutalisme" fait surtout référence au béton brut que Le Corbusier utilise dans ses créations.

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

En France, Le Corbusier est notamment connu pour sa Cité radieuse, bâtie à Marseille et pensée comme un "village vertical". Au Royaume-Uni, le brutalisme est devenu populaire après la Seconde Guerre mondiale car il présentait des avantages économiques et a permis de reconstruire le pays rapidement et à moindre coût.

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Alors qu'aujourd'hui le brutalisme est célébré de l'autre côté de la Manche, il est critiqué ici. C’est probablement parce qu’il fait avant tout penser à l’architecture des banlieues parisienne et marseillaise, des zones isolées du centre-ville.

Ce n'est pas la misère ou la pauvreté qui sautent au visage du photographe Laurent Kronental quand il regarde ce genre d'architecture. Contrairement à beaucoup de ses concitoyens, l’artiste de 28 ans est inspiré par le béton et il y trouve de la poésie, même de la beauté.

Laurent Kronental a grandi dans la banlieue de Paris, mais il n’a remarqué ces complexes résidentiels que lors d’un voyage en Chine en 2008. Là-bas, il a été impressionné par le gigantisme des villes, coincées entre le futurisme et les traditions. Ce n’est que deux ans plus tard qu’il trouvera l’inspiration pour le projet de sa vie : "Souvenirs du futur". Il nous explique :

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"En 2010, je me baladais à Courbevoie quand j'ai découvert une petite ruelle qui semblait figée cinquante ans en arrière, la campagne au pied des tours de bureaux du quartier d'affaires de la Défense. L'endroit semblait irréel.

J'ai commencé à photographier un couple âgé avec lequel j'ai sympathisé. Leur jardin traditionnel présentait un contraste saisissant avec la skyline des gratte-ciels, rapprochant ainsi deux époques, deux modes de vie."

En plus de photographier ces quartiers, Laurent Kronental s'est intéressé à leurs résidents : ceux qui étaient là dès le début et les familles arrivées récemment, qui voient un futur et une potentielle source de bonheur dans le béton.

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

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Ces personnes âgées, ridées, qui vivent dans des bâtiments qui furent autrefois les emblèmes de la modernité, ont ému le photographe. Les médias ont l’habitude de souligner les problèmes sociaux qui émanent de ces quartiers et oublient souvent de mentionner qu’ils offrent aussi une sorte d’alternative à la vie de village. C’est précisément cet écueil que le photographe voulait éviter après avoir discuté avec ces gens. Il raconte :

"Ces bâtiments ont été conçus pour régler les problèmes liés à la croissance démographique, à l'exode rural et à l'arrivée de migrants. Aujourd'hui, l'attention se porte sur la jeunesse, qui entretient souvent une indifférence et des préjugés à l'égard des aînés. Ces photos sont censées provoquer un choc, rappeler l’existence de ces êtres et de leurs problèmes.

Malgré leur regard mélancolique, ces aînés, grâce à leur posture digne et élégante, affirme leur combat contre l'âge et leur enracinement dans leur lieu d’habitation.

Dans ma série, ils sont les seuls à occuper un espace dont les jeunes ont été écartés. Ils ont reconquis un endroit qui ne leur était pas destiné en s’installant dans ces immeubles futuristes à l'époque."

Si beaucoup pensent que les personnes âgées, qui ont passé leur vie entière dans ces tours, rêveraient d’une petite maison à la campagne, ce n’est apparemment pas le cas.

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

Comme il est consciencieux, le photographe a mis des années à terminer ce projet. Il a attendu parfois un an pour prendre la photo parfaite, au bon moment avec la bonne lumière. Laurent Kronental a donc passé des mois au sein de ces quartiers, apprenant à connaître leurs habitants. Il affirme qu’ils ne partent jamais par choix.

"Les séniors que j’ai rencontrés ne donnent pas l'impression qu’ils se posent des questions sur leur cadre de vie. Ils y sont liés par habitude et ne rêvent pas d’une autre vie, par exemple proche de la nature et loin de l’agitation de leur quartier.

Même s’ils avaient ce rêve, à leur âge, leur mobilité limitée, leurs revenus modestes, l’absence de réelle motivation et le fait qu'ils sont souvent veufs, tous ces facteurs sont des obstacles à un éventuel projet de déménagement.

Contents d’échapper à la maison de retraite, ils éprouvent au final un réel attachement pour leur univers qui incarne la possession et la liberté qui leur restent."

Ce portrait est bien éloigné du chaos décrit dans le film High-Rise. Les héros de Laurent Kronental ont été capables de construire leur vie au milieu du béton. Ce n’est peut-être pas la vie que les promoteurs immobiliers leur ont promise, mais ils se sont habitués à cet univers et ils ont fini par l’apprécier.

Certains disent qu’ils ont été sacrifiés, pour le bien de la modernité. D'autres que la vie dans les villes modernes vaut bien l’ancienne vie rurale. Ce qui est sûr, c’est que la beauté sommeille un peu partout et que ce jeune photographe a réussi à la dénicher.

Traduit de l’anglais par Hélaine Lefrançois.

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

©  Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

(Photo: Laurent Kronental)

© Laurent Kronental

Par Thomas Andrei, publié le 12/01/2016

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