À travers des portraits abstraits, Samuel Kaye met en lumière la dépendance aux opiacés

Couleurs psychédéliques et visages partiellement détruits, les portraits de Samuel Kaye sont une immersion hallucinogène dans le quotidien des consommateurs réguliers de médicaments à base d’opiacés. Coup de projecteur en images sur leurs effets secondaires et la dépendance qu’ils entraînent.

© Samuel Kaye

Si vous êtes familiers des diagnostics du Dr House, médecin caractériel et brillant de la série éponyme, le nom de "Vicodin" ne vous est certainement pas inconnu. Mentionnée tout au long des épisodes aussi régulièrement que le mot "lupus", la Vicodin, ce médicament antidouleur à base d’opiacés est le talon d’Achille de House, gobé quotidiennement et en grande quantité pour calmer ses douleurs chroniques à la jambe.

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Au fil des saisons, son addiction à cet analgésique, envahissante tant dans sa pratique médicale que dans sa vie personnelle, est devenue un véritable ressort narratif de la série, jusqu’à consacrer des épisodes entiers à ses tentatives de sevrage.

Loin de se borner à l’imagination de scénaristes, la dépendance aux antidouleurs est devenue un véritable problème de santé publique aux États-Unis, où ces médicaments prescrits sur ordonnance sont des serial killers en puissance, tuant près de 15 000 personnes chaque année, selon une estimation du Centre américain de contrôle et de prévention des maladies (CDC). Parmi elles, le chanteur Prince, dont la mort en 2016 due à une consommation massive de Fentanyl, un analgésique 80 fois plus puissant que la morphine, a levé brutalement le voile sur ce fléau.

Fléau que Samuel Kaye, jeune photographe de 23 ans, ne connaît que trop bien. Lui-même consommateur régulier d’antalgiques, Samuel s’est appuyé sur ce constat et sur son histoire personnelle pour réaliser la troublante série photo Medication. L’objectif : substituer le medium photographique aux mots, insuffisants pour traduire avec précision l’état de souffrance qu’il ressent en permanence.

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Art et chimie

© Samuel Kaye

Pour Samuel, la photographie n’est pourtant au départ qu’un passe-temps qui occupe les promenades qu’il fait à travers la campagne en compagnie de son chien. L’appareil photo de sa mère en main, il immortalise un peu au hasard les paysages qu’il découvre, "simplement pour voir ce que ça donne lorsque l’on photographie le monde". Puis, progressivement, le hobby devient une obsession à laquelle vient se mêler sa passion pour les sciences :

"J’ai toujours eu un intérêt pour cette matière, je voulais étudier la physique, mais il s’est avéré que je n’étais pas assez matheux pour ça. Je suis absolument convaincu que l’art et la science vont extrêmement bien ensemble et que chaque discipline a énormément à apprendre de l’autre."

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Pivot de son travail, ces expérimentations artistiques et chimiques servent aujourd’hui la cause de sujets qui le touchent personnellement et qu’il souhaite mettre en lumière, parce que peu abordés. Omniprésente dans son quotidien, la douleur est pour lui un de ces sujets sensibles, universels, mais encore trop peu médiatisés.

Et pour cause, dans son sillage, c’est un débat bien plus délicat qui se dessine et qui renvoie à nos peurs profondes : celui de la maladie et de sa prise en charge. Au fil des années, la douleur est donc naturellement devenue un des thèmes centraux de son œuvre, abordée avec ses deux premières séries Pain Empathy et In Pain :

"La série Medication provient d’un projet plus large explorant la douleur. Je souffre de douleurs chroniques modérées et j’ai toujours eu des difficultés à les exprimer. Cette série explore les problèmes liés à la surmédication et l’abus d’analgésiques, mais aussi de comment ma propre consommation d’antidouleurs est devenue habituelle."

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Cocktail médicamenteux

© Samuel Kaye

Si ces deux séries abordaient de manière quasi chirurgicale notre rapport à la douleur, confrontant brutalement le spectateur aux images d’objets transperçant la peau dans Pain Empathy et aux mises en scènes crispantes et perturbantes d’In Pain, Medication est un virage radical dans sa représentation d’un état constant de souffrance.

Véritables visions hallucinogènes, les portraits s’enchaînent, les visages paraissant brûlés à l’acide. Une succession d’anonymes, dont l’identité se réduit aux traces colorées générées par les médicaments que Samuel utilise au quotidien. Pour arriver à ce résultat esthétique très onirique, il lui aura fallu près d’un an d’expérimentations :

"Dans les grandes lignes, j’ai utilisé un cocktail d’analgésiques appliqué directement sur les négatifs de mes photos pour les détruire partiellement et pouvoir ensuite manipuler l’image originale. J’utilise une combinaison d’équipements en fonction de mon travail. Pour cette série, j’ai utilisé à la fois le numérique et l’argentique ainsi que le scan."

Pour autant, et malgré ce temps conséquent consacré à la mise au point de sa technique, le résultat de ses manipulations tient davantage du hasard que du calcul. Très aléatoire, son processus de création n’aboutit généralement au final qu’à un faible pourcentage d’images exploitables.

Une part d’inconnu qui se retrouve également dans les couleurs créées par les différentes interactions chimiques de ces cocktails médicamenteux, et sur lesquelles il n’a aucune prise. Plutôt que de tenter de les corriger, Samuel "embrasse leur variété", reflet d’une combinaison d’effets secondaires hypothétiques provoqués par la prise d’opiacés. Tout au plus, quelques ajustements et un léger nettoyage de l’image viennent parfaire en postproduction le rendu de ses photos.

Culture de l’automédication

© Samuel Kaye

À l’image, le résultat est aussi hypnotique qu’angoissant, rappelant brutalement la composition chimique toxique de ces médicaments, et les dégradations physiques et psychiques qu’ils entraînent. Interrogé sur l’anonymat de ses modèles, Samuel renvoie implicitement au rapport que la société américaine entretient avec l’usage banalisé des antidouleurs :

"La série n’est pas tant en rapport avec les individus qui prennent ces médicaments (d’où le fait que leurs visages soient obscurcis) qu’avec le reflet d’une société et d’une culture de dépendance aux produits pharmaceutiques."

Toujours selon le même rapport du CDC, ces dernières années ont vu la prescription d’opiacés par ordonnance augmenter dramatiquement, s’élargissant aux traitements de douleurs chroniques mineurs telles que les maux de dos, en dépit des risques sérieux et du manque de recul sur leurs effets à long terme.

© Samuel Kaye

© Samuel Kaye

© Samuel Kaye

© Samuel Kaye

Par Aude Jouanne, publié le 18/09/2017

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