Contrefaçons, kitsch et bling-bling : Anna Ehrenstein s’interroge sur le mauvais goût

Dans sa série Tales of Lipstick and Virtue, la photographe allemande d’origine albanaise met en scène des contrefaçons de produits de luxe.

© Anna Ehrenstein

Tatouage crocodile Lacoste, bouteilles de Moët & Chandon éclatées sur du satin rose, gros gâteau Burberry… Les flamboyantes natures mortes d’Anna Ehrenstein évoquent tout de suite le kitch et la vulgarité assumés. Il s’agit d’objets de contrefaçons, vendus en Albanie. En parallèle, elle photographie des femmes albanaises qui posent fièrement, regards dans l’objectif. Sa série s’appelle Tales of Lipstick and Virtues ("Contes de rouge à lèvres et de vertu" dans la langue de Molière) et elle veut questionner les représentations, l’identité, l’autodétermination visuelle et sexuelle, la féminité. Anna Ehrenstein pose ainsi la question : qu’est-ce qui nous rend authentiques ?

Anna Ehrenstein est d’origine albanaise, et vit en Allemagne. C’est cette double identité qui l’a poussée à s’intéresser à la différence entre culture d’élite et culture populaire, entre réel et fiction, faux et vrai :

"En grandissant, j’étais souvent 'l’autre', la seule personne qui n’avait pas une origine occidentale. Mais je ne faisais pas non plus vraiment partie de la société albanaise quand j’allais voir mon père ou mes grands-parents qui vivent là-bas. Ce sentiment de 'non-appartenance' est très partagé par les gens d’origine étrangère et c’est une bonne position pour observer."

Extravagance revendiquée

Pendant environ quatre ans, elle a rencontré des femmes dans la rue, sur les réseaux sociaux et en passant beaucoup de temps dans les salons d’esthétique. En tout, 80 Albanaises posent pour elle. Pour ses natures mortes, elle s’est baladée dans la ville d’origine de sa famille, Tirana, la capitale de l’Albanie, à la recherche de vêtements et d’objets de contrefaçon, "cousus au paysage de la vente au détail".

Mais surtout, elle a beaucoup lu, étudié et réfléchi sur le sujet du style, de l’identité, de la mondialisation et du mauvais goût. Pour elle, pas de doute, l’idée de vulgarité, les vêtements, la mode sont politiques. "Je pense que la vulgarité dans le sens de montrer une extravagance ou une opulence est une particularité culturelle très ancienne qui peut s’observer à travers l’histoire dans l’architecture comme les pyramides en Égypte, les amphithéâtres ou la Renaissance", explique-t-elle. Ainsi, ce qui est considéré comme original ou authentique est souvent lié à des contextes et des relations de pouvoir.

© Anna Ehrenstein

Le vrai/faux albanais

Ce qui est du luxe aujourd’hui, ne l’était pas hier. La haute couture fonctionne en cycles, qui se répètent. Ainsi, raconte la photographe, la sous-culture hip-hop afro-américaine a été récupérée par la mode dans les années 1990, et revient aujourd’hui au cœur de la pop culture millennial. Le streetwear devient de la haute couture, la culture d’élite s’approprie une culture populaire.

Et c’est aussi le contexte de l’Albanie qui rend cette série intéressante, selon Anna Ehrenstein : "Quand j’ai commencé ce travail, il y avait l’arrivée de la haute couture, du streetwear, l’explosion des smartphones et des réseaux sociaux". Ainsi, ces contes photographiques sont le témoin d’une époque, d’un style, mélange d’influences mondialisées, de culture locale albanaise et de féminité assumée et revendiquée. Là où authentique et extravagant vont bien ensemble.

© Anna Ehrenstein

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Par Sirine Azouaoui, publié le 02/10/2018