En images : des enfants capturent leur quotidien dans des camps de réfugiés

En 2013, le photographe Reza a organisé un atelier à destination des enfants d'un camp de réfugiés au Kurdistan. Leurs photos sont présentées sur les quais de Seine à travers l'exposition "Rêves d'humanité". Nous avons posé quelques questions au photographe.

Sur les berges de la rive droite, en face du quai d'Orsay, une gigantesque fresque de portraits s'étale sur 370 mètres. La plupart de ces clichés ont été réalisés par le photographe mondialement connu Reza au cours des trente dernières années.

J'ai voulu montrer la variété qui existe dans notre monde, dans notre famille humaine. J’ai été dans 115 pays du monde, j’ai pu photographier des centaines de milliers de gens, le choix était donc très difficile ! J'ai choisi les photos de gens qui regardent directement l’appareil, je trouve que ça permet au spectateur de se retrouver directement en face de ces personnes.

Publicité

portraits reza

Différents portraits réalisés par Reza et exposés Quai de Seine. (Crédit Image : Reza)

À côté de ces magnifiques portraits emplis d'humanité, Reza a tenu à exposer également les portraits d'un autre photographe, Ali Bin Thalith. Originaire de Dubaï, ce dernier est aussi organisateur de l'HIPA (Hamdan bin Mohammed bin Rashid Al Maktoum International Photography Award), un des sponsors de l'exposition, en partenariat avec l’UNHCR et ARTE. Les portraits que le photographe dubaïote a réalisés dans un camp de réfugiés en Jordanie sont alors accompagnées de sept grands principes traduits en plusieurs langues et particulièrement chers aux yeux de Reza. Il s'agit de l'espoir, la paix, le respect, la solidarité, la dignité, l'amitié et l'hospitalité.

C'est d'ailleurs pour faire écho à ces valeurs que le photographe d'origine iranienne organise depuis plusieurs années des ateliers pour enfants dans le monde entier. Pour cette exposition, il a souhaité présenter le travail d'une vingtaine d'enfants et adolescents âgés de 10 à 15 ans qui ont capturé leur quotidien dans le camp de réfugiés syriens de Kawergosk en Kurdistan irakien.

Publicité

Le chagrin d’un enfant dans le cadre de cette ville précaire qu’est devenu le camp de Kawergosk. Telle est une des réalités dont a voulu témoigner Amaha Husien. (Crédit Image : Amaha Husien)

Le chagrin d’un enfant dans le cadre de cette ville précaire qu’est devenu le camp de Kawergosk. Telle est une des réalités dont a voulu témoigner Amaha Husien. (Crédits image : Amaha Husien)

Les ateliers avec les enfants, une expérience riche pour le photographe

En 1983, Reza organise sa première formation avec de jeunes réfugiés afghans. Depuis, il a continué ce travail des banlieues françaises au Kurdistan en passant par la Sicile, car pour lui "la photographie permet de créer des liens avec le monde, de s'exprimer et d'expliquer sa vision du monde".

Alors, à chaque fois, Reza constitue un groupe d'une vingtaine d'enfants et d'adolescents motivés, explique aux parents le but de cet atelier, leur apprend comment utiliser un appareil photo, leur donne des devoirs à faire et récupère ensuite les photos pour les analyser avec eux.

Publicité

"En un an, les enfants du camp Kawergosk ont fait des photos que j'aimerais bien faire après 40 ans !", avoue le photographe. Durant cette riche expérience de 18 mois, une photo l'a particulièrement marqué, celle de Maya, jeune fille de 13 ans qui voulait absolument rejoindre le groupe de photographes en herbe :

Elle était vraiment enthousiaste à l'idée de participer à l'atelier, alors je lui ai donné un appareil photo le soir pour qu'elle puisse s'entraîner. Le lendemain à 9h, elle n'est pas venue. À 9h30, toujours aucun signe, les autres enfants commençaient à s'énerver "on n'a perdu un appareil photo à cause d'elle".

Elle est finalement arrivée à 10h et lorsque je lui ai demandé pourquoi elle était en retard, elle m'a répondu : "j'ai photographié la raison de mon retard". Quand elle m'a montré la photo de ses baskets gelées et qu'elle m'a expliqué qu'elle avait dû attendre qu'elles dégèlent, j'ai été tellement ému que j'ai commencé à pleurer devant mes élèves !

Les chaussures gelées de Maya Rostam qui a quitté la Syrie le 17 août 2013. (Crédit Image : Maya Rostam)

Les chaussures gelées de Maya Rostam qui a quitté la Syrie le 17 août 2013. (Crédits image : Maya Rostam)

Publicité

Il raconte ensuite ce jeune garçon venu lui demander comment faire lorsqu'il y a de la vapeur d'eau parce qu'il voulait prendre une photo de sa mère en train de baigner son petit frère. Puis, la photo de cette poupée qui contraste entre les rêves d'enfants et la réalité de l'enfermement, ou encore l'image de ce petit garçon qui fait ses devoirs dans la tente à la lueur d'une bougie. "Ce sont des photos que nous, en tant que photographes, ne pouvons capturer, ce sont des scènes tellement intimes", ajoute le professeur, très fier de ses élèves.

"Les réfugiés sont des gens comme nous"

Si Reza continue de photographier les réfugiés et de former les jeunes c'est surtout pour sensibiliser le monde entier à leur quotidien. D'ailleurs, quand on lui demande de nous raconter comment vivent les réfugiés, Reza en profite pour nous mettre à leur place afin de rappeler qu'ils sont, avant tout, des êtres humains comme nous.

Imaginez qu’un jour normal dans votre vie, vous entendez des bruits, des chars et des avions qui viennent bombarder votre ville. Vous savez que si vous ne fuyez pas, vous allez être tué ou fait prisonnier. La première réaction que vous aurez c’est de fuir, vous ne saurez surement pas où sont tous les membres de votre famille.

Pour vous sauver, il faut courir jusqu’en Belgique. Il n'y a plus de voiture, plus de train. En chemin, vous croisez plein de malades, de vieux qui tombent et qui meurent devant vos yeux. Vous continuez avec des ampoules, vos pieds sont gelés. Une fois arrivée là-bas, vous n’avez pas mangé pendant des jours, vous avez faim, vous cherchez les membres de votre famille, vous êtes accueillis par des militaires qui vous amènent sur un grand terrain rempli de tentes.

Vous êtes le réfugié n° 252. Vous dites que vous êtes journaliste chez Konbini, on s’en fout de ce que vous dites ou de qui vous êtes. Le lendemain vous faites la queue comme tout le monde pour manger du pain. Vous errez, vous pensez à vos proches, vous vous inquiétez. Vous êtes dans une ville entassée et encerclée par les barbelés. Il peut faire jusqu'à 46 degrés sous les tentes en été et moins 10 en hiver.

Le camp dans le reflet d’un miroir. Zeraf Rasoul, jeune réfugié de 13 ans qui a fui Damas le 17 août 2013, a promené son miroir dans le cadre des exercices visuels demandés par Reza : photographier votre vie dans un reflet. (Crédit Image : Zeraf Rasoul)

Le camp dans le reflet d’un miroir. Zeraf Rasoul, jeune réfugié de 13 ans qui a fui Damas le 17 août 2013, a promené son miroir dans le cadre des exercices visuels demandés par Reza : photographier votre vie dans un reflet. (Crédits image : Zeraf Rasoul)

Si Reza décide de nous prendre à partie, c'est pour mieux nous rappeler que les réfugiés sont des personnes qui ont une dignité humaine. Il insiste : "Les gens ont tendance à penser que les réfugiés sont des paysans qui ont l'habitude de dormir sous une tente, mais là-bas, j'ai rencontré des avocats, des professeurs à l'université, un directeur de clinique, etc." Dans le camp de Kawergosk, 15 000 personnes y vivent, alors que l'espace ne devrait accueillir que 1000 personnes pour que les conditions de vie soient un minimum "confortables", regrette le photographe.

C'est aussi pour cela qu'il souhaite créer une "empathie envers ce mot "réfugié", mais aussi "immigré", "exilé", etc.". Des termes qui sont malheureusement bien trop souvent accompagnés d'une vision péjorative et peu mis en avant dans les médias. "On en parle seulement en montrant les migrants qui se noient dans la Méditerranée ou au travers de ce qui se passe à Calais", ajoute-t-il avant de conclure en nous donnant son point de vue sur le rôle de la France à ce sujet.

Sachez que le Liban qui compte 4 millions et demi d'habitants ose accueillir un million et demi de réfugiés, ce qui fait presque 35% de la population. En France nous sommes plus de 65 millions, si on accueillait autant de réfugiés, ça ferait environ 23 millions, alors qu'il y en a actuellement 200 000.

J'utilise cette comparaison pour vous dire que, selon moi, la France, qui compte parmi les cinq premières nations au monde, ne peut pas se vanter de sa grandeur si elle ferme les yeux sur les problèmes du monde. On ne peut pas prétendre être grand quand on ignore les petits.

Un abri a été construit sur les hauteurs du camp de réfugiés de Kawergosk. Des cordes suspendues sont transformées en balançoires, transformant cet abri de fortune en un terrain de jeux. La réalité du camp et son quotidien à travers le regard des enfants, témoigne d’une forme d’insouciance, malgré la précarité de leur quotidien et ce dont ils ont été témoins dans leur pays en guerre et sur la route de l’exode. Le jeune photographe, Amer Abdulah, 15 ans, a quitté la Syrie le 15 août 2013. (Crédit Image : Amer Abdulah)

Un abri a été construit sur les hauteurs du camp de réfugiés de Kawergosk. Des cordes suspendues sont transformées en balançoires, transformant cet abri de fortune en terrain de jeux. La réalité du camp et son quotidien à travers le regard des enfants, témoigne d’une forme d’insouciance, malgré la précarité de leur quotidien et ce dont ils ont été témoins dans leur pays en guerre et sur la route de l’exode. Le jeune photographe, Amer Abdulah, 15 ans, a quitté la Syrie le 15 août 2013. (Crédits image : Amer Abdulah)

Jeux de mains, pour un soleil improvisé (qui ressemble au soleil du drapeau kurde) avec les doigts de ses compagnons de fortune. Maya Rostam, a travaillé sur le contre jour. Elle a quitté la Syrie le 17 août 2013. (Crédit image : Maya Rostam)

Jeux de mains, pour un soleil improvisé (qui ressemble au soleil du drapeau kurde) avec les doigts de ses compagnons de fortune. Maya Rostam, a travaillé sur le contre-jour. Elle a quitté la Syrie le 17 août 2013. (Crédits image : Maya Rostam)

Entre le rêve d’enfance et la réalité de l’enfermement du camp que les jeunes subissent, Maryam Husein utilise la photographie de mise en scène pour nous raconter sa perception. (Crédit Image : Maryam Husein)

Entre le rêve d’enfance et la réalité de l’enfermement du camp que les jeunes subissent, Maryam Husein utilise la photographie de mise en scène pour nous raconter sa perception. (Crédits image : Maryam Husein)

La fierté, l’espoir sont les deux sentiments dont à voulu rendre compte la jeune photographe Solin Qasem, 15 ans, alors qu’elle a saisi cette photographie dans la précarité du camp. (Crédit Image : Solin Qasem)

La fierté, l’espoir sont les deux sentiments dont a voulu rendre compte la jeune photographe Solin Qasem, 15 ans, alors qu’elle a saisi cette photographie dans la précarité du camp. (Crédits image : Solin Qasem)

Bain et jeux d’eau pour ces enfants réfugiés. Instant saisi du quotidien. Les élèves de Reza ont appris à poser leur regard sur des situations qui pourraient paraître insignifiantes rendant compte ainsi de l’intimité de leur quotidien. Dans cette intimité, ils ne témoignent pas uniquement de la dureté de leur quotidien, mais de leur capacité à nous montrer ce qui est vivant envers et contre tout. Maya Rostam a quitté la Syrie le 17 août 2013. (Crédit Image : Maya Rostam)

Bain et jeux d’eau pour ces enfants réfugiés. Instant saisi du quotidien. Les élèves de Reza ont appris à poser leur regard sur des situations qui pourraient paraître insignifiantes rendant compte ainsi de l’intimité de leur quotidien. Dans cette intimité, ils ne témoignent pas uniquement de la dureté de leur vie, mais de leur capacité à nous montrer ce qui est vivant envers et contre tout. Maya Rostam a quitté la Syrie le 17 août 2013. (Crédits image : Maya Rostam)

Dans l’intimité de la tente, un enfant fait ses devoirs alors que l’obscurité est tombée sur le camp. Le jeune photographe, Amer Abdulah, 15 ans, a quitté la Syrie le 15 août 2013. Il a réalisé cette image dans le cadre d’une directive d’enseignement donnée par Reza : témoigner des gestes et rituels simples de votre quotidien, à la lueur d’une bougie. (Crédit Image : Amer Abdulah)

Dans l’intimité de la tente, un enfant fait ses devoirs alors que l’obscurité est tombée sur le camp. Le jeune photographe, Amer Abdulah, 15 ans, a quitté la Syrie le 15 août 2013. Il a réalisé cette image dans le cadre d’une directive d’enseignement donnée par Reza : témoigner des gestes et rituels simples de votre quotidien, à la lueur d’une bougie. (Crédits image : Amer Abdulah)

Un petit caillou en mouvement. Telle est la photographie saisie par Deliar Zenal, dans le cadre du sujet demandé par Reza : « le mouvement. » Deliar Zenal, 13 ans, est parti de Syrie le 15 août 2013. (Crédit Image : Deliar Zenal)

Un petit caillou en mouvement. Telle est la photographie saisie par Deliar Zenal, dans le cadre du sujet demandé par Reza : « Le mouvement. »
Deliar Zenal, 13 ans, est parti de Syrie le 15 août 2013. (Crédits image : Deliar Zenal)

Toilette du matin. Vivre dans un camp, c’est être confronté à différentes formes de pénurie. La consommation en eau, par exemple est rationnée. Mohammad Husein, a réalisé cette image dans le cadre d’une directive d’enseignement donnée par Reza : témoigner des gestes et rituels simples de leur quotidien. Un regard posé sur l’intimité. Mohammad Husein, un très talentueux photographe a du quitter le camp de Kawergosk pour travailler dans la ville d’Erbil comme manutentionnaire afin d’aider sa famille. Il a emporté avec lui son appareil. (Crédit Image : Mohammad Husein)

Toilette du matin. Vivre dans un camp, c’est être confronté à différentes formes de pénurie. La consommation en eau, par exemple est rationnée. Mohammad Husein, a réalisé cette image dans le cadre d’une directive d’enseignement donnée par Reza : témoigner des gestes et rituels simples de leur quotidien. Un regard posé sur l’intimité.
Mohammad Husein, un très talentueux photographe a dû quitter le camp de Kawergosk pour travailler dans la ville d’Erbil comme manutentionnaire afin d’aider sa famille. Il a emporté avec lui son appareil. (Crédits image : Mohammad Husein)

La lueur d’une bougie ou lampe à pétrole pour éclairer les nuits du camp. La jeune photographe, Maryam Husein, a réalisé cette image de son frère et ses deux soeurs dans le cadre d’une directive d’enseignement donnée par Reza : témoigner des gestes et rituels simples de votre quotidien à la lumière d’une bougie. Un regard posé sur l’intimité. (Crédit Image : Maryam Husein)

La lueur d’une bougie ou lampe à pétrole pour éclairer les nuits du camp. La jeune photographe, Maryam Husein, a réalisé cette image de son frère et ses deux sœurs dans le cadre d’une directive d’enseignement donnée par Reza : témoigner des gestes et rituels simples de votre quotidien à la lueur d’une bougie. Un regard posé sur l’intimité. (Crédits image : Maryam Husein)

Photographie symbolique du portrait d’un enfant réfugié devant les tentes du UNHCR (Agence des nations unies pour les réfugiés). Mohammad Husein, un très talentueux photographe a du quitter le camp de Kawergosk pour travailler dans la ville d’Erbil comme manutentionnaire afin d’aider sa famille. Il a emporté avec lui son appareil. (Crédit Image : Mohammad Husein)

Photographie symbolique du portrait d’un enfant réfugié devant les tentes du UNHCR (Agence des nations unies pour les réfugiés).
Mohammad Husein, un très talentueux photographe, a dû quitter le camp de Kawergosk pour travailler dans la ville d’Erbil comme manutentionnaire afin d’aider sa famille. Il a emporté avec lui son appareil. (Crédits image : Mohammad Husein)

L'exposition "Rêves d'humanité", sera présente sur les quais de Seine jusqu'au 15 octobre 2015.

Par Anaïs Chatellier, publié le 14/08/2015

Copié

Pour vous :