En images : le photographe Niels Ackermann raconte la génération Tchernobyl

Près de trente ans après la catastrophe nucléaire, le photojournaliste suisse Niels Ackermann est parti en Ukraine à la rencontre des jeunes de Slavoutytch, ville nouvelle érigée à une trentaine de kilomètres de Tchernobyl, indirectement victimes de ce drame. 

(© Niels Arckermann / Lundi 13)

(© Niels Ackermann / Lundi 13)

Le 26 avril 1986, le réacteur n °4 de la centrale nucléaire Lénine à Tchernobyl, dans l'ancienne République socialiste soviétique d'Ukraine, explose à deux reprises, libérant dan l'air, une immense quantité d'éléments radioactifs, forçant les populations à s'exiler. Aujourd'hui, on estime encore mal le nombre de victimes causées par ce drame. En 2011, et selon le gouvernement ukrainien, ce sont 5 millions de personnes qui auraient "souffert" des radiations (qu'il s'agisse de décès, de maladies, en lien direct ou indirect avec l'accident).

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Cette catastrophe, considérée comme l'accident nucléaire le plus grave jamais répertorié dans l'histoire, a transformé les villes de Tchernobyl et Pripyat en véritable désert humain. À une trentaine de kilomètres de là, une nouvelle commune baptisée Slavoutytch a ensuite pris des allures de berceau économique pour une jeunesse ukrainienne à la recherche d'un avenir meilleur. Elle a été construite à partir de rien, dans le but premier de loger les employés de la centrale, dont les autres réacteurs sont restés en activité jusqu'en 2000, date de fermeture du site, quatorze ans après la catastrophe.

Une jeunesse désabusée qui vit le moment présent

Le photojournaliste suisse Niels Ackermann a passé trois ans auprès des jeunes de Slavoutytch. Il en est revenu avec une multitude de photos et autant d'histoires à raconter. De ce voyage, il a publié un livre aux éditions Noir sur blanc, intitulé L'Ange blanc. En 2010, Niels, basé en Europe de l'Est, voulait étudier une ville bâtie à cause de l'accident de Tchernobyl. Contacté par Konbini, il raconte :

"J'avais commencé travailler sur une ville nouvelle en Crimée qui n’est jamais vraiment sortie de terre. Du coup j’ai cherché d’autres villes construites sur des décisions arbitraires de ce type, en Ukraine, et c’est ainsi que j’ai découvert Slavoutytch. C'est son origine qui m’a intéressé : il y avait juste une forêt au départ. Et soudain, en un an et demi, cet endroit s'est transformé en une ville pour 25 000 habitants où, depuis 1988, pas grand-chose n'a changé… Une statue, un skatepark et un immeuble en plus.

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(© Niels Arckermann / Lundi 13)

© Niels Ackermann / Lundi 13

Attiré par la curiosité du lieu et par son histoire, Niels s'y rend sans vraiment savoir ce qui l'attend.

"Les quelques images que je trouvais sur Internet avaient l’air de dater de l’époque soviétique, mais, en fait, elles étaient très récentes. Slavoutytch est une vraie petite machine à remonter dans le temps. Elle est étonnamment propre, calme et reposante. Bien plus que le reste du pays."

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Pour Niels, l'intérêt de documenter la vie des jeunes de Slavoutytch réside dans leur mode de vie, en total décalage avec la jeunesse occidentale. Selon le photographe, ils vivent plus vite que les Suisses du même âge. Il explique au quotidien suisse, Le Temps :

"Ils ont un rapport au futur assez différent. En Suisse, les adolescents sont très optimistes face à l'avenir, pourtant, ils essaient de s'en protéger, avec des assurances et les épargnes... Cette volonté de se protéger de chaque danger nous rend allergiques au risque. L'histoire récente de l'Ukraine n'a pas apporté de bonnes choses à ses habitants. Le jeunes Ukrainiens n'attendent pas grand-chose du futur, ils vivent plus dans le présent, profitent plus de ce qu'ils ont à cet instant T. Ils savent qu'il trouveront un moyen de se débrouiller, plus tard."

(© Niels Arckermann / Lundi 13)

Soirée au sauna. (© Niels Ackermann/Lundi 13)

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Ces grands enfants sont des victimes indirectes de la catastrophe de Tchernobyl, et injustement, de la vie. Ils voient leur futur intimement lié à cette ville desertée des années plutôt. Si certains d'entre eux ont tenté de faire des études dans la capitale, Kiev, beaucoup ont fini par revenir chercher du travail à la centrale, au sein du projet Novarka (une arche destinée à rendre hermétique le réacteur n° 4). Dans son livre, il y a de nombreuses photos de soirées et de fêtes, où on découvre une jeunesse qui essaye, par tous les moyens, de se distraire, en dépit du peu d'activité aux alentours et du manque de perspectives d'avenir.

"On meurt plus de la drogue et de l’alcool que de la radioactivité"

Niels a fréquenté un groupe de jeunes pendant trois ans, entre 2010 et 2013. Parmi eux, Yulia ou encore Kiril. Niels était toujours là, derrière son appareil photo, tandis que ceux qu'il photographiait vivaient leur vie, sans vraiment se préoccuper de lui. Dans son portfolio publié par Le Temps, il explique que tous avaient compris pourquoi il était présent, à ce moment, parmi eux.

Il voulait faire un état des lieux de cette jeunesse, comprendre comment une catastrophe, comme celle de Tchernobyl, peut avoir un tel impact sur le futur de jeunes gens qui n'ont rien demandé à personne. Parmi ses souvenirs, Niels mentionne celui qui l'a le plus marqué : le jour où Kiril l'emmène voir la tombe de son meilleur ami, tombé d'un balcon pendant une fête :

"Il m’a montré quelques autres tombes, a fait une pause et m’a dit : 'À Slavoutytch, on meurt plus de la drogue et de l’alcool que de la radioactivité.' Son propos m’a fait réaliser la chance que j’avais."

(© Niels Arckermann / Lundi 13)

(© Niels Ackermann/Lundi 13)

Niels est parti faire ce reportage spontanément, le finançant sur ses propres ressources.

"Je pouvais prendre mon temps et prendre le risque de ne pas rapporter d’histoires fausses. Cela m’a permis d’éviter de prendre des raccourcis comme cela se fait beaucoup dans la presse pour aller raconter des choses, dont on sait déjà comment elles fonctionnent. Là, j’avais la possibilité de laisser d’autres histoires venir à moi. Des histoires moins sensationnelles, mais plus représentatives de la réalité de cette ville."

Une réalité étrange, en décalage avec ce que nous connaissons et pourtant si proche de nous, géographiquement. Tchernobyl a marqué des vies, et même trente ans après, on en ressent encore l'impact.

(© Niels Arckermann / Lundi 13)

Yulia, rencontre décisive pour Niels, travaille à la centrale. (© Niels Ackermann/Lundi 13)

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Slavoutytch s'est construite autour d'un chemin de fer et d'une rivière. (© Niels Ackermann / Lundi 13)

Dans la ville abandonnée de Pripyat (© Niels Arckermann / Lundi 13)

Dans la ville abandonnée de Pripyat. (© Niels Ackermann / Lundi 13)

(© Niels Arckermann / Lundi 13)

(© Niels Ackermann / Lundi 13)

(© Niels Arckermann / Lundi 13)

(© Niels Ackermann / Lundi 13)

Par Juliette Geenens, publié le 26/04/2016

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