En images : sur les rails qui transportaient les déportés vers les camps d'extermination nazis

Réalisée par Brian Griffin, Himmelstrasse est une série photo qui nous emmène sur les rails polonais qui transportaient les déportés vers les camps d'extermination nazis lors de la Seconde Guerre mondiale. Le photographe britannique nous en dit plus sur ce brutal voyage dans le temps.

Pologne, 1942. Après une nuit froide, la brume matinale se disperse. La nature et ses arbres défilent à toute vitesse, le bruit des rails et du moteur à vapeur en fond sonore. Un rayon de soleil traverse l'obscurité du wagon à bestiaux dans lequel vous êtes confiné avec des centaines d'autres personnes depuis plusieurs jours. Des familles, des enfants, des personnes âgées : trois générations qui ne savent pas où ce train les emmène.

© Brian Griffin

Sobibor © Brian Griffin 2015

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Consacrée aux chemins de fer polonais qui conduisaient aux camps d'extermination du Troisième Reich, la série photo de Brian Griffin nous permet de voir et ressentir ce que pouvaient penser les déportés en traversant ces paysages interminables. Sans savoir qu'ils avaient embarqué pour un aller simple.

"Je voulais que ces images renvoient l'impression que ce voyage était 'un aller simple'. Ce qui était le cas pour les prisonniers", confie le photographe britannique dont les clichés, glaçants, nous donnent l'impression d'être dans les mêmes wagons que les déportés.

Dans ces trains qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, prenaient la direction des camps d'extermination de Belzec, Chelmno, Stutthof, Treblinka et Sobibor, ou encore du principal quartier général militaire d'Adolf Hitler. Avec à leur bord près de trois millions de prisonniers en provenance de toute l'Europe.

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C'est lors d'un voyage entre Varsovie et Łódź que Brian Griffin a été frappé par l'esthétisme des rails qui scindent la forêt polonaise. Avant d'apprendre que c'est ce même chemin qui "approvisionnait les Camps de la Mort en prisonniers" il y a plus de 70 ans.

© Brian Griffin

Belzec © Brian Griffin 2015

© Brian Griffin

State Rail System © Brian Griffin 2015

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En résulte le livre Himmelstrasse, soit "le chemin menant au paradis" en français, et "Heaven Street", "Road to Heaven" ou "Stairway to Heaven" en anglais. Historiquement, "Himmelstrasse" était un terme qui servait de blague aux nazis pour décrire le voyage final des déportés vers les chambres à gaz. Un cynisme qui contraste avec la célèbre chanson "Stairway to Heaven" de Led Zeppelin qui, elle, est emplie de poésie.

Nous avons davantage questionné Brian Griffin sur l'aspect aussi bien visuel qu'émotionnel de ce voyage photographique brutal qui revient sur les traces de l'inhumanité de l'Holocauste.

Konbini | Qu'as-tu ressenti lorsque tu étais sur ces lieux ?

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Brian Griffin | J'étais complètement froid et professionnel. Comme tout homme faisant son travail. Cependant, à deux reprises, je me suis senti un peu effrayé par les endroits isolés dans lesquels je me suis retrouvé. Mon imagination commençait à s'emballer !

K | Pendant ton shoot, est-ce qu'il y a un détail qui t'a plus surpris que d'autres ?

Les camps que j'ai choisis, dans l'Est lointain de la Pologne, sont des endroits qui vous donnent la chair de poule. Ils n'ont rien à voir avec l'attraction touristique qu'est Auschwitz, qui m'a par ailleurs complètement pris par surprise avec ses glaces et ses burgers.

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State Rail System © Brian Griffin 2015

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Sobibor © Brian Griffin 2015

K | Des photos en noir et blanc, et des photos en couleur : une volonté d'établir un contraste entre le passé et le présent ?

J'ai toujours aimé transgresser les règles et je l'ai toujours fait, même si ma manière d'utiliser le noir et blanc et les couleurs ensemble soulève des questions. J'ai juste répondu émotionnellement aux endroits dans lesquels je me suis trouvé. Ce choix s'est fait sur une base émotionnelle, et ceci en est la seule raison.

K | Un aspect symétrique, avec pour point de fuite la destination du train : pourquoi ce choix ?

C'est en rapport avec la mortalité et, d'une certaine manière, avec ma propre mortalité. "Stairway to Heaven ?" Aussi, je voulais que la répétition forme ce que l'on appelle un mantra en musique, qu'elle plonge le lecteur dans un état de réflexion.

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State Rail System © Brian Griffin 2015

State Rail System © Brian Griffin 2015

State Rail System © Brian Griffin 2015

K | Pourquoi ne pas avoir photographié l'arrivée aux camps de concentration et d'extermination ?

J'ai n'ai photographié que des camps d'extermination ou des camps de la mort. Seul Stutthof était à la fois un camp de travail et d'extermination. Malheureusement, les derniers 60 ou 70 mètres de rails menant à ces camps ont été démantelés.

K | À travers ces images, où veux-tu emmener le spectateur ?

En utilisant des rails, il était possible d'induire le meurtre industriel à grande échelle, la plus grande jamais vue. Des mouvements politiques cherchent encore des méthodes et offrent des excuses au génocide. Grâce à la leçon tirée de cette guerre, nous devons empêcher cela de se reproduire à tout prix. Mais ça continue.

North of Sobibor © Brian Griffin 2015

North of Sobibor © Brian Griffin 2015

K | Considères-tu ce livre et sa série photo comme optimiste ou pessimiste ?

Je considère ce livre comme pessimiste car je sens que nous n'apprendrons jamais à ne pas nous entretuer.

K | Pourquoi avoir choisi de titrer ce livre "Road to Heaven" ("le chemin menant au paradis") ? 

Parce que le long de cette barrière en fils barbelés et couverte de branches, des hommes, femmes et enfants nus courraient aux chambres à gaz.

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Publié chez Browns Editions, le livre photographique Himmelstrasse de Brian Griffin est à commander juste ici.

Par Rachid Majdoub, publié le 07/09/2015

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