Le photoreporter arrêté ce dimanche à Hénin-Beaumont a été relâché

Alors qu'il couvrait la journée de vote du premier tour des élections présidentielles, le photographe Jacob Khrist s'est fait brutalement interpeller par les forces de l'ordre et a été placé en garde à vue, pour sa prétendue "complicité" avec les Femen.

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Capture d'écran de la vidéo publié sur le compte Twitter de @C_DiazGonzalez

Aux dernières nouvelles, le métier de photoreporter n'était pas encore un métier à risques au sein de la République française. Inutile de rappeler que la liberté de la presse y reste un principe fondamental inscrit dans la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789. Pourtant, ce dimanche 23 avril, jour du premier tour des élections présidentielles, une triste mésaventure a entaché cette liberté.

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Revenons sur les faits. Ce dimanche, la France élisait les deux candidats allant s'affronter au second tour des présidentielles. Comme à chaque élection, la presse suit les différents concurrents sur leur lieu de vote, afin d'avoir cette fameuse image d'untel et unetelle accomplissant son devoir citoyen. Les différents candidats votent traditionnellement chacun dans leur "fief" présidentiel. Benoît Hamon s'est ainsi déplacé à Trappes (il a été élu député des Yvelines en 2012), Jean Lasalle a voté dans sa commune de Lourdios-Ichère et Marine Le Pen a glissé son bulletin dans l'urne du bureau 12 d'Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais.

Le comité d'accueil de la candidate Front National se composait de quelques partisans, d'une grosse centaine de journalistes et d'un service de sécurité formé d'un garde du corps et de membres du Département protection sécurité (DPS). La candidate est apparue très décontractée dans le bureau de vote, pourtant, son arrivée avait été quelque peu mouvementée. Un groupe de Femen s'était attroupé devant l'école communale qui abritait les urnes. Poitrines nues et masquées, les militantes portaient des masques représentant des chefs d'état tels que Vladimir Poutine, Bachar el-Assad et Donald Trump. Elle scandaient : "Marine Le Pen présidente !". Comme lors de la plupart de leurs actions, elles ont été interpellées par les forces de l'ordre.

Cependant, cette fois-ci, elles n'ont pas été les seules à se faire embarquer. Le photoreporter, Jacob Khrist, qui était en train de les photographier, s'est fait maîtriser de façon brutale par deux hommes, sans brassard ni identification d'un quelconque service de l'ordre. Plaqué au sol, face contre terre, le photographe exprime sa douleur et demande aux hommes de le relâcher, comme on peut le voir sur une vidéo publié sur Twitter par la journaliste espagnole  :

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"Ah, laissez-moi faire mon travail, [...] s'il vous plait arrêtez, c'est quoi, c'est ça la France demain ? Putain, mais vous êtes qui ?"

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L'agence Hans Lucas dans laquelle travaille Jacob Khrist s'est fendue d'une annonce lundi soir sur sa page Facebook :

"Jacob est venu à Hénin-Beaumont en voiture avec un journaliste, il 'n'accompagnait pas les dames', mais faisait bien son métier de photographe.

Peut-on nous expliquer COMMENT on peut confondre ou avoir un "léger" (léger = interpellation violente + 36 heures de garde à vue) doute entre un groupe de Femen torses nus et masquées ET un professionnel qui les photographie ? Mais de qui se moque t-on ?!? [...]

On oublie de préciser que les deux agents en civil sont intervenus sans brassards et sans déclamation de leur identité.

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Hallucinante série d'erreurs grossières à Hénin-Beaumont et à Lens."

"On m’a retiré le droit de travailler, retiré ma liberté et, par extension, retiré le droit de vote !"

À sa sortie de garde à vue lundi, Jacob Khrist a lui aussi posté un message sur sa page Facebook afin de revenir sur cet enchaînement d'événements insensés. Il raconte être arrivé dimanche matin près de l'école communale d'Hénin-Beaumont afin de couvrir ces élections. Il réfute avoir accompagné les militantes féministes puisqu'il décrit leur arrivée : "À 10 h 19, [...] je vois sortir d’une limousine des militantes Femen affublées de masques. Je détourne donc mon appareil vers elles, comme d’autres confrères." C'est à ce moment que le photographe se fait arrêter net :

"À 10 h 20, je suis en train de réaliser une rafale de clichés quand je sens qu’on me saisit violemment sur le côté et par derrière. Deux individus en civil m’intiment l’ordre de ne pas bouger et cherchent à me traîner en retrait. J’ai mon appareil dans les mains, un gros sac de dix kilos sur le dos, je pense immédiatement à une intimidation ou à un lynchage. Je leur demande qui ils sont, ils ne répondent pas.

J’appelle à l’aide mes collègues, puis la police, mais rien ne semble bouger. J’entends mes agresseurs parler de me mettre à l’abri derrière un véhicule vers lequel ils tentent de m’entraîner. Je résiste, sans user de violences, ni physiques ni verbales. Je me contente d’appeler à l’aide. Ils me mettent face contre terre quand deux policiers en uniforme débarquent. Soudain, je suis soulagé. Mais ils me menottent et m’emmènent dans un véhicule de police avec une militante Femen."

Jacob Khrist est ensuite emmené au commissariat de Lens, au même titre que les militantes Femen, puis placé en garde à vue. S'il précise qu'il a été "bien traité", cela n'empêche pas l'incompréhension du photographe et de ses proches, notamment concernant la durée de sa garde à vue : "Si l’on accuse de complicité les journalistes qui prennent des images d’actions punies par la loi, c’est que la presse n’est pas libre".

La version de la police

Nous sommes entrés en contact avec le commissariat de Lens, où les gardes à vue ont eu lieu. Selon le commissariat, c'est pour complicité avec les Femen et leur "délit" (exhibition sexuelle) que Jacob Khrist a été interpellé et placé en garde à vue, puisqu'il aurait accompagné les militantes et les aurait véhiculées, s'associant par là à leur action illégale. Cela entre en contradiction avec les affirmations du photographe qui ne cache pas son intérêt pour les actions des militantes ("Convaincu que toute forme de stigmatisations et d’inégalités est un frein à l’évolution de notre société, je travaille depuis quelques années sur ces sujets en suivant notamment le travail du mouvement féministe Femen et d’autres collectifs militants non violents"), mais nie avoir travaillé avec elles. Puisque d'autres journalistes photographiaient au même moment les militantes, il se pourrait que ce soit pour ses actions passées que Khrist se soit fait embarquer.

La durée de la garde à vue s'expliquerait quant à elle par le fait que les interpellés étaient nombreux (sept en tout). Les personnes arrêtées avaient des avocats qui venaient de Paris et avaient des dépositions différentes à donner. Si le parquet de Béthune a annoncé libérer le photographe sans poursuites, il a été établi "qu'il accompagnait les dames".

Il est aussi précisé qu'"un léger doute subsiste sur leur identification [les hommes en civils qui l'ont mis au sol, ndlr] lors de son interpellation, ce qui ne permet pas de caractériser parfaitement la rébellion". De leur côté, les Femen seront convoquées au tribunal en septembre prochain pour "troubles des opérations d’un collège électoral et exhibition sexuelle dans un lieu accessible au regard du public."

Si l'on peut se rassurer de la libération du photographe, le fin mot de son arrestation, et de toute l'affaire en général, reste obscur, parfois autant pour les civils que pour les policiers. En ce temps d'entre deux tours, il apparaît nécessaire de questionner la pérennité des questions relatives à la liberté de la presse.

Par Lise Lanot, publié le 25/04/2017

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