Loubards, Hells Angels... Yan Morvan a shooté la France qui zone au péril de sa vie

Yan Morvan a photographié les racailles d'hier, celles qu'on nommait les "blousons noirs". Pour Konbini, il raconte cette aventure et dévoile quelques photos saisissantes.

(© Yan Morvan)

(© Yan Morvan)

Au milieu des années 70, Yan Morvan traîne sa vingtaine d'années dans les bas-fonds de Paris. Bien avant qu'il s'illustre comme photographe de guerre au Liban, au Rwanda, ou au Kosovo, reçoive deux prix du World Press Photo, soit mentionné pour le Prix-Robert Capa en 1984, le jeune homme s'intéresse à une tout autre faune que celle des phalangistes et des milices palestiniennes : les blousons noirs.

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Des bandes de jeunes mecs désœuvrés, en colère et violents foutent le bordel aux quatre coins de Paris et les petites vieilles serrent leur sac un peu plus fort en les croisant sur les trottoirs. Rockeurs à bananes, Hells Angels juchés sur leurs motos, Teddies sapés comme dans Happy Days, Yan Morvan s'est donné du temps pour gagner la confiance de cette jeunesse à la brutalité à fleur de peau, en désaccord avec la France de Pompidou ou de Giscard, en quête d'un idéal à la pointe de son cran d'arrêt.

Violence, virilité et quête d'identité

Aujourd'hui, le photographe, déjà auteur du sulfureux Gangs Story, désormais interdit à la vente, est sur le point de boucler le financement participatif d'un livre d'art de 176 pages qui compile 120 photos, pour la plupart inédites, retraçant ses virées auprès de ces types patibulaires.

Pour Konbini, il revient avec ses propos bien tranchés (qui sont les siens, on le rappelle) sur trois années de travail passionnant au cœur de cette faune désaxée pour raconter ses photos où affleurent la violence, la virilité, et une quête identitaire qui est loin d'avoir trouvé son but.

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(© Yan Morvan)

(© Yan Morvan)

Konbini | C'était quoi le contexte social en France au milieu des années 1970, quand vous avez pris ces photos ?

Yan Morvan| Les blousons noirs participent du début du déracinement : ce sont les enfants issus d'une première immigration, dont la famille vient de Pologne, d'Espagne, du Portugal, et qui ne se reconnaissent pas dans la République. Ils ont en commun de chercher leur idéal dans l'Amérique. On a moins cette fascination de l'Amérique aujourd'hui chez les classes populaires et il y a peut être davantage de fascination pour la chose religieuse aujourd'hui. Ces blousons noirs, c'est les grands-parents des "racailles de banlieues" d'aujourd'hui.

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On retrouve aujourd'hui une "twilight zone" avec Nuit debout, les grèves autour de la loi Travail, où on projette ces frustrations d'il y a 20, 30 ans. Ce projet sur les blouson noir, c'est une tentative d'explication des problèmes d'aujourd'hui et de ce qu'on appelle le déracinement.

K | Qu'est-ce que tous ces mecs avaient en commun ?

Il y avait un liant entre eux tous qui était l'Amérique : le nirvana, l'eldorado d'une certaine jeunesse. Et en ces temps-là, les intellectuels français étaient contre l'Amérique. Donc en réaction la frange conservatrice de la jeunesse, étaient pour.

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C'est un temps où les jeunes d'extrême droite, dont certains issus du GUD [Groupe union défense, organisation étudiante d'extrême droite, ndlr] se positionnaient en défenseurs des USA car les valeurs étaient alors réactionnaires et conservatrices. Voilà les jeunes que je photographiais.

Baston. (© Yan Morvan)

Baston. (© Yan Morvan)

"Ils n'ont que leurs muscles, ils ne sont pas allés à l'école. Puisqu'il n'y a plus de guerre, plus de coup de sifflet à la sortie de la tranchée ils choisissent de casser des gueules"

K | Et au fond, quelles valeurs prônaient-ils ?

La force, la violence. Ce sont des jeunes gens attirés par la puissance alors qu'ils n'ont aucun pouvoir. Leur problème c'était ça : tu l'as ou pas. Et la force c'est la droite, pas la gauche. Par ailleurs si on avait eu un PC très fort ou un Staline français, ils auraient été staliniens. Ils n'ont que leurs muscles, ils ne sont pas allés à l'école. Puisqu'il n'y a plus de guerre, plus de coup de sifflet à la sortie de la tranchée ils choisissent de casser des gueules.

K | Dans vos photos, on prend en tout cas conscience d'un profond malaise social que vous semblez chercher à illustrer...

La haine, la peur de l'autre sont les bases de l'humanité. Dans les années 1970, lorsque j'ai publié certaines de ces photos, on m'a reproché les oripeaux, les têtes de mort, les croix gammées portés par ces jeunes. Mais tout ça c'était leur moyen de se montrer différents, d'exister tout en disant "regardez-nous : on vous emmerde !".

Et je ne cherche ni à excuser ni à valider, mais c'est ce qui se passe aujourd'hui avec le jihad ! Bien sûr, on parle d'une radicalisation de la violence, mais le discours est le même : "On n'aura jamais vos belles maisons ni votre façon de vivre alors on va vous casser la gueule". C'est exactement la même chose.

Sur le tatouage, "Born to lose" (© Yan Morvan)

Sur le tatouage, "Born to lose" (© Yan Morvan)

K | C'est pas un peu exagéré de prétendre que les blousons noirs d'hier sont les djihadistes d'aujourd'hui ?

Ces gens ont un idéal, et il faut comprendre qu'il est légitime de leur point de vue. Si on veut combattre le jihadisme, il faut le connaître. Les blousons noirs étaient des inadaptés, nés de parents qui ne parlaient pour la plupart d'entre eux pas le français et n'avaient aucun moyen de s'insérer dans la société. Alors avec les blousons noirs, on se faisait tabasser dans le métro parce qu'on avait les cheveux longs, les jihadistes fonctionnent sur d'autres fantasmes. Or ces violences s'accomplissent en réaction au mode d'existence dominant.

K | Comment êtes-vous parvenu à vous insérer dans ces bandes qui étaient toutes rivales ?

Le reportage, c'est mon boulot. Et puis je suis à l'écoute et j'en ai écouté un qui avait besoin de parler, il m'a proposé de me présenter à ses copains, le reste s'est déroulé comme une pelote de laine. Je leur demandais pourquoi ils ont des têtes de mort, pourquoi ils s'habillaient comme ça... Ils avaient besoin de parler.

Aussi, ils se connaissaient tous. C'était un proto-monde, une quatrième dimension parisienne, un peu comme la scène rock aujourd'hui. Et si je les regroupe sous l'appellation "blousons noirs", c'est tout simplement parce qu'ils en portaient tous.

"Quelques temps plus tard, j'ai rencontré un Hells à Saint-Germain qui m'a dit "t'as de la chance qu'y'ait du monde sinon j't'aurais planté""

K | Hunter S. Thompson, pape du "gonzo journalisme", est célèbre pour avoir réalisé un reportage-bouquin "embedded" chez les Hells lui aussi. C'était une inspiration ? 

Je l'ai lu après avoir traîné avec les Hells moi-même donc non, mais j'y ai pris du plaisir – et le gonzo c'était la norme des reportages à l'époque, notamment avec Actuel.

Quand dans les années 1970 Paris Match a sorti un reportage de mes photos sur 6 pages, ils ont titré avec des mots comme "La haine, leur seule école" ou encore "terreur pour le plaisir". Au fond le texte était correct mais ils étaient pas contents... et ils m'ont recherché pendant des années, j'ai dû me planquer.

Quelques temps plus tard, j'ai rencontré un Hells à Saint-Germain qui m'a dit "t'as de la chance qu'y'ait du monde sinon j't'aurais planté". Alors certains sont fiers d'y avoir figuré et finalement j'ai pas eu de problème, mais l'enfer m'est passé dessus.

(© Yan Morvan)

(© Yan Morvan)

K | En parlant de ces charmants garçons, une bonne fois pour toutes, d'où vient la fascination des Hells pour les croix gammées ?

Si les Hells Angels américains ont repris les croix gammées à l'imagerie nazie, c'était par rébellion, pour prouver qu'ils sont différents et menaçants. Au fond, c'est de la provocation.

"L'abeille règne seule et les bourdons gravitent autour"

K | Quelle est la place des femmes dans un monde qui se veut aussi viril ?

Leur place ? Aucune. Ou presque aucune : des objets. Il n'y a de femme que celle du chef. Dans la tribu, il y a l'engin, qu'il s'agisse de la moto ou de la voiture, et la femme, la plus belle, celle qui répond aux canons américains de l'époque : taille fine, blonde, chaussée de talons, etc. Malgré son rôle de potiche, la femme du chef n'avait pas son pareil pour générer des bastons. Mais en trois ans, j'ai rarement vu les femmes des autres. J'ai éventuellement vu un lieutenant ou deux avec une nana, mais c'est tout. L'abeille règne seule et les bourdons gravitent autour.

(© Yan Morvan)

(© Yan Morvan)

"Une nana qui prend un coup de matraque aujourd'hui va faire des milliers de vues sur les réseaux sociaux, mais combien j'en ai pris, moi !"

K | Aujourd'hui, pensez-vous qu'il y a autant de violence dans la rue ?

C'est surtout une question médiatique : à l'époque les journaux ne s'enflammaient pas autant. Ces années-là, quand il y avait deux morts dans une bagarre quelque part, on pouvait lire un maigre entrefilet dans France Soir deux jours après. Aujourd'hui ce serait énorme ! Avant on s'indignait moins de cette violence : il n'y avait pas la place dans l'actu, il y avait des guerres.

Maintenant le faits divers est devenu le fait principal : on ne parle ni de Syrie, ni d'Irak, on cause des cassages de gueules en manif. Des violences policières, il y en a toujours eu ! Un CRS qui prend un pavé dans la gueule, ça arrivait ! Une nana qui prend un coup de matraque aujourd'hui va faire des milliers de vues sur les réseaux sociaux, mais combien j'en ai pris, moi !

(© Yan Morvan)

(© Yan Morvan)

(© Yan Morvan)

(© Yan Morvan)

(© Yan Morvan)

(© Yan Morvan)

(© Yan Morvan)

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Entouré de blousons noirs, Yan Morvan vêtu du sien (© Yan Morvan)

Entouré de blousons noirs, Yan Morvan vêtu du sien (© Yan Morvan)

Par Théo Chapuis, publié le 10/06/2016

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