Un photojournaliste accusé de plagiat et distorsion de la réalité pour avoir volé une image de Mary Ellen Mark

Le photojournaliste Souvid Datta est accusé d’avoir volé une image de la photographe Mary Ellen Mark et de l’avoir intégrée à l’une de ses photos, modifiant ainsi complètement la réalité.

© Souvid Datta

© Souvid Datta

Souvid Datta est un photojournaliste d’origine indienne vivant à Londres depuis l’âge de 10 ans. Récipiendaire de nombreux prix, tels que la prestigieuse bourse du centre Pulitzer en 2016 ou le fonds Getty pour la photographie éditoriale en 2015, ses travaux ont été plébiscités par de nombreux médias et organisations dédiés à la photo ces dernières années. À son propos, la bourse Pulitzer écrivait que, selon lui, "la photographie est un outil puissant pour l’expression personnelle, la participation au débat public et la documentation de l’histoire".

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Et si le photojournaliste fait de cette documentation de l’histoire une priorité en témoignant de ses aspects les plus sombres, cela ne va pas sans son lot de complications. En effet, s’il apparaît parfois nécessaire de mettre en images les atrocités du monde afin d’informer, les photos de Souvid Datta vont parfois trop loin. C’est ce qu’a noté le site PetaPixel en publiant un papier révolté contre le choix de la compétition photo organisée par Magnum Photos et LensCulture, d’utiliser, pour sa promotion, une photographie de Souvid Datta présentant une jeune fille de 16 ans se faisant agresser sexuellement par un violeur anonyme.

Le photographe se trouvait donc déjà dans une zone rouge, mais qui comportait toujours deux camps : ceux qui estiment nécessaire de pointer du doigt l’immontrable afin de le dénoncer, et ceux qui tiennent au respect de l’humain et considèrent que ce genre de diffusion relève d’une profonde apathie envers les souffrances d’autrui. Cependant, la dernière accusation dont Souvid Datta est la cible ne devrait pas créer de débat : le plagiat.

Un plagiat à triple niveaux

C’est Shreya Bhat, habitante de Bengalore, qui s’est étonnée d’une ressemblance entre une photo de Souvid Datta et une image de la photographe Mary Ellen Mark, rapporte PetaPixel. En 2014, la série de Datta consacrée aux travailleuses du sexe et aux mineures de Calcutta, intitulée In the Shadows of Kolkata ("Dans l’ombre de Calcutta", ndlr) recevait une reconnaissance internationale. Le photographe s’était intéressé au quartier de Sonagachi, "un des plus grands quartiers rouges de l’Asie du Sud". En accompagnement de la photo (ci-dessus), Souvid Datta avait précisé l’histoire des femmes qui y étaient présentées sur The Scribbler (la photo a maintenant été supprimée du site) :

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"Radhika, 17 ans, dans la chambre d’une ancienne travailleuse du sexe, Asma (que l’on voit au fond, en train de s’habiller), à Sonagachi. Les deux femmes se sont rapprochées le temps du séjour de Radhika. Cette dernière respecte et apprend beaucoup de l’expérience d’Asma et de son attitude de battante, tandis qu’Asma est touchée par l’innocence, la 'bonté et la curiosité' sans fin de Radhika. Des liens forts se forment parfois au sein des maisons closes puisque les filles apprennent à se soutenir et trouvent le moyen de se responsabiliser grâce à l’aide du groupe et l’expérience collective."

Si l’histoire semble tenir la route et tend à prouver que Souvid Datta s’est immergé au sein de ces groupes de femmes et a appris à les connaître, à percevoir leurs liens et leur dynamique de groupe, Shreya Bhat a remarqué que quelque chose clochait dans la photo.

Elle-même assistante sociale au profit de ces travailleuses du sexe et grande admiratrice du travail de Mary Ellen Mark, notamment sur les quartiers rouges indiens dans les années 1970, Bhat s’est rendu compte qu’elle avait déjà croisé le visage d'"Asma" quelque part. Non pas au détour d’une rue de Calcutta, mais dans une image de la photographe membre de la prestigieuse agence Magnum de 1977 à 1982 (photo ci-dessous).

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“Des travestis en train de s'habiller dans une cour". Falkland Road, Bombay, Inde, 1978. (© Mary Ellen Mark)

Des travestis en train de s’habiller dans une cour. Falkland Road, Bombay, Inde, 1978. (© Mary Ellen Mark)

Placées côte à côte, les femmes présentes sur les deux images se ressemblent plus qu’étrangement et le plagiat ne fait aucun doute.

Comparaison des deux femmes sur les images de Mary Ellen Mark (à gauche) et Souvid Datta (à droite). Via le site PetaPixel.

Comparaison des deux femmes sur les images de Mary Ellen Mark (à gauche) et Souvid Datta (à droite). (Via le site PetaPixel)

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Depuis cette annonce, le photographe a désactivé son site et ses réseaux sociaux, et la photo semble avoir disparu des radars. Cette nouvelle pose évidemment problème concernant le plagiat, pour le moins osé, du photographe, mais, surtout, elle pose la question de la vérité derrière l’image.

Si les photojournalistes s’interrogent sur ce qu’ils doivent montrer des horreurs dont ils sont parfois témoins (voire ce qu’ils peuvent légalement montrer), la question se pose aussi du côté du récepteur de l’image : sans tomber dans une paranoïa de la désinformation, dans quelle mesure peut-on être sûr de la véracité des images que l’on nous montre ? Souvid Datta n’a pas seulement violé un droit d’auteur ou volé une image, mais il a usurpé l’histoire d’une femme et trahi la confiance de ceux qui regardent cette image. Un vol à trois niveaux qui ne fait pas que tuer la carrière d’un artiste, mais pose également des questions éthiques quant à la diffusion de l’image et de l’information.

Une semaine plus tard, Souvid Datta fait son mea culpa

Le Times a récemment annoncé les derniers rebondissements de "l’affaire Souvid Datta" en publiant une interview du photographe, qui reconnaît ses torts, s’excuse et s’explique dans un entretien, le premier depuis la révélation du plagiat, mercredi 3 mai.

Concernant la photo de Radhika et "Asma" (Asma ayant été remplacée par une des modèles d’une photo de Mary Ellen Mark), Souvid Datta éclaire ses manipulations. Il raconte qu’en 2013, alors qu’il était encore étudiant, il participait aux actions d’organisations non gouvernementales venant en aide aux travailleuses du sexe du quartier rouge de Sonagachi. C’est là-bas qu’il a rencontré Radhika, une jeune femme "qui travaillait dans un brothel au sein duquel l’ONG aidait de jeunes mères" dont l’histoire l’avait particulièrement touchée :

"Elle m’a parlé de son passé, de ses problèmes actuels et aussi de son mentor, une femme plus âgée nommée Asma, que j’ai rencontré à l’occasion. J’ai photographié Radhika vaquant à ses activités quotidiennes mais Asma refusait d’être prise en photo."

Le jeune homme poursuit en décrivant une scène qu’il a vécue avec les deux femmes, durant lequel elles se préparaient ensemble. Si ce moment est apparu représentatif de leur relation, Datta n’a pas immortalisé le moment et il a attendu le départ du mentor afin de prendre l’image.

Après s’être familiarisé avec les logiciels de retouche, le photographe a souhaité intégrer une "fausse Asma" afin de représenter la relation entre les deux femmes :

"Je suis tombé sur le travail de Mary Ellen Mark et j’ai remarqué les similarités entre les sujets mais sans y réfléchir plus que ça, j’ai pensé à combiner une de ses images avec la mienne, pour tenter. Un des personnages de son travail ressemblait énormément à Asma et pour ma curiosité personnelle, j’ai essayé de recréer l’image que je n’avais pas pu faire dans la réalité."

Souvid Datta reconnaît que publier la photo sur son site, sans préciser la retouche, était une grande erreur : "J’ai écrit la légende comme si Asma elle-même était présente dans l’image, et pas une femme du travail de quelqu’un d’autre. En effet, j’ai menti".

Hélas, le photographe ne s’est pas arrêté là. Il a avoué avoir utilisé d’autres techniques de postproduction et s’être même "approprié les photos" de certains confrères. Le photographe Daniele Volpe s’est fendu d’une annonce sur son compte Facebook, après l’annonce de PetaPixel, afin de dénoncer les plagiats de Souvid Datta.

Souvid Datta fait son mea culpa et affirme comprendre la haine que ses "trahisons" ont engendrée, tout comme il dit regretter le tort qu’il a causé autant aux photographes à qui il a volé des images qu’au photojournalisme en lui-même.

"La colère à mon égard est totalement méritée. Cet incident est survenu à un moment où la foi que porte le public envers le travail des photoreporters engagés et la diffusion d’information est de plus en plus remise en cause. Je redoute sincèrement de contribuer à la méfiance du public face aux vraies images et informations, et je regrette énormément d’avoir compromis la foi, le soutien et le temps que mes amis, des éditeurs, des institutions et des maisons de publication ont placés en moi.

Les secondes chances ne sont pas toujours méritées et je sais qu’il n’appartient qu’à moi de retrouver ma crédibilité, au sein ou en dehors de ce champ de travail. J’ai déçu beaucoup de gens en cachant ces erreurs passées, et une partie de moi a trahi la confiance de ceux qui m’étaient le plus proches et me soutenaient le plus. Je suis vraiment désolé pour cela."

Faute avouée à moitié pardonnée ? Seul le temps nous le dira, mais dans un temps où photographes et photojournalistes peinent à asseoir leur carrière et parfois leur crédibilité, la pente s’annonce difficile à remonter pour Souvid Datta.

Article publié le 4 mai 2017, mis à jour le 10 mai 2017.

Par Lise Lanot, publié le 04/05/2017

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