Pourquoi les deux cofondateurs d'Instagram ont-ils quitté le paquebot ?

Mark Zuckerberg est désormais le seul capitaine à bord.

Photo de départ. Au centre, les deux cofondateurs d’Instagram, Kevin Systrom et Mike Krieger.

Coup de tonnerre intergalactique à 9 000 kilomètres de chez nous : le 24 septembre, le New York Times a pris de court la Silicon Valley tout entière − entrepreneurs, investisseurs, journalistes et attachés de presse confondus − en révélant que les deux cofondateurs d’Instagram, Kevin Systrom et Mike Krieger, respectivement président-directeur et directeur technique, quittaient l’entreprise qu’ils avaient bâtie de leurs petites mains, huit ans plus tôt.

Les raisons du départ n’ont pas été expliquées publiquement. Sur le blog officiel d’Instagram, nous n’apprenons pas grand-chose, si ce n’est que l’aventure fut extraordinaire (conquérir 1 milliard d’utilisateurs à partir de rien et les convertir à la photo mobile grâce à de jolis filtres, il faut reconnaître que ça envoie du steak) et qu’il est temps, pour les deux cofondateurs, de "retourner explorer leur curiosité et leur créativité". Et même s’il est dit que ces six années passées avec Facebook (Zuckerberg a racheté Instagram en 2012 pour un milliard de dollars), tout le monde sait qu’il n’en est rien : la cohabitation s’est mal terminée.

Selon la presse tech américaine, tensions et frustrations entre Facebook et les deux cofondateurs d’Instagram se seraient accumulées au fil des années. Alors qu’il avait été établi que les deux entités fonctionneraient en toute indépendance, Facebook n’a pu s’empêcher de venir empiéter sur le territoire de sa colonie. Transgressions frontalières qui, progressivement, étaient devenues d’autant plus stratégiques que Facebook s’est mis à perdre des utilisateurs sur certains marchés alors qu’Instagram continue d’en gagner partout où l’appli n’est pas censurée.

Lors d’une interview donnée en 2016 à Bloomberg, Kevin Systrom affirmait, encore à cette époque, que Zuckerberg le laissait relativement indépendant et qu’il lui rendait ses comptes directement. Plusieurs saillies et décisions de la part de Facebook peuvent expliquer la fin de cette bonne entente.

Il y a, d’abord, cette intrusion progressive de Facebook dans l’appli Instagram qui n’a pas dû faire très plaisir aux cofondateurs. The Verge a listé quelques exemples de ces ruptures d’étanchéité. Retenons les deux plus importantes : l’apparition du menu "hamburger" (les trois barres horizontales désormais présentes dans toutes les applis pour accéder au menu) ayant pour principale fonction de faire une passerelle vers Facebook et l’option donnée, à l’utilisateur, de cross-poster ses stories sur Facebook depuis Instagram.

via The Verge

Le drama s’est aussi joué dans les réorganisations humaines. Toujours dans le même article, The Verge nous rappelle que deux anciens cadres de chez Facebook, Adam Mosseri et Anna Richardson White, avaient été expatriés chez Instagram avec des fonctions tout aussi importantes. Plus fort encore, suite à une réorganisation côté Facebook, Chris Cox, bras droit de Zuckerberg, était devenu responsable produit de toutes les acquisitions de Facebook, dont Instagram. Lequel, d’après le Wall Street Journal, aurait fait écran Zuckerberg et Systrom.

Et enfin, la goutte d’eau, un coup bas de la part de Facebook aura eu raison de la patience au sein de la colonie : une photo cross-postée sur Facebook depuis Instagram perdait la mention originale d’Instagram – dit comme ça, cela paraît technique et futile mais dans un contexte de vassalité, ça ne l’était pas.

Après la démission de Jan Koum, cofondateur de WhatsApp (appli également détenue par Facebook) en mai dernier au lendemain du scandale Cambridge Analytica, Zuckerberg semble régner en seul capitaine sur sa flotte de titans. Avec, rappelons-le, un vaisseau historique qui prend l’eau de toute part et dont la réparation prendre, excusez du peu, trois ans au moins.

Par Pierre Schneidermann, publié le 28/09/2018