Que montrer de la guerre : le dilemme des photojournalistes

Montrer la guerre pour informer tout en évitant l'horreur de l'image "choc" : les photojournalistes donnent une voix aux atrocités du monde à travers leurs images.

 (Une affiche de campagne pro-Assad suspendue sur la façade d'un centre commercial détruit dans le quartier de Khalidiya à Homs.)

Homs, 15 juin 2014. Une affiche de campagne pro-Assad suspendue sur la façade d'un centre commercial détruit dans le quartier de Khalidiya à Homs. (© Alizé Le Maoult et Sergey Ponomarev pour la photo de droite)

En 1995, Alizé Le Maoult travaille sur le tournage d’un film à Sarajevo. Là-bas, elle rencontre des reporters de guerre. Ce qu’elle voit et les gens qu’elle rencontre la marqueront à vie. Cette année-là signe la fin du siège de Sarajevo, un siège long de plus de trois ans qui oppose les forces de la Bosnie-Herzégovine (qui souhaitaient leur indépendance de la Yougoslavie) et les paramilitaires serbes (qui souhaitaient rester attachés à la Yougoslavie). Première guerre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, le conflit aurait tué environ 5 000 civils. La ville est gravement endommagée.

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C’est donc à la fin de ce conflit qu’Alizé Le Maoult arrive à Sarajevo et qu’elle voit en face les conséquences de la guerre. Elle y rencontre "ces photographes qui nous donnent à voir l’Histoire". Des hommes et des femmes à travers les yeux desquels "nous vivons les conflits contemporains", écrit la photographe pour présenter son projet, Ce que leurs yeux ont vu.

Un travail de mémoire

En 2012, Le Maoult retourne à Sarajevo et prend la décision de rendre hommage à ces photographes qui risquent leur vie pour nous rapporter les images de ces conflits qui tuent à travers le monde. À travers sa série Génération Sarajevo, elle réalise une cinquantaine de portraits de ces photographes "pendant neuf mois, dans neuf pays, dix-sept villes, de New York à Zagreb en passant par Barcelone et Oslo". C’est un travail de mémoire qu’elle entreprend, avec toujours le même processus :

"Pour chacun, j’ai choisi un seul dispositif, quels que soient le jour ou l’heure de la rencontre, le soleil, la pluie, le vent ou la neige : mon Leica et un mur trouvé au hasard près du lieu de rendez-vous. Avec un objectif : réaliser un portrait frontal de chacun d’eux. Sans artifice. Les yeux dans les yeux."

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Au musée de la Grande Guerre du pays de Meaux, Alizé le Maoult a exposé l’année dernière ses portraits sous forme de diptyques, en demandant aux photographes de choisir leur image qui représentait au mieux la guerre. Triste ironie qui amène à la réflexion, ces images de combats sanglants contemporains sont exposées au milieu des accessoires et souvenirs de la Première Guerre mondiale, celle qu’on avait alors surnommée à tort (mais avec espoir) "la der des der".

Cette juxtaposition insiste sur le cercle vicieux de la guerre : quand en aurons-nous fini avec elle ? Dans une époque qui croule en continu sous des informations et des images, que montrer de la guerre ? Assez pour dénoncer, pas trop pour ne pas tomber dans le sensationnalisme de l’image "choc".

Le photographe de guerre : un œil sur l’Histoire

© Bulent Kilic (Musa, tireur d'élite de 25 ans, se tient sur le toit d'un immeuble pour regarder la ville syrienne, aussi connue sous le nom de "Ain al-Arab". Les forces kurdes ont récupéré la ville aux troupes de l'État islamique à la frontière turque, profitant de symboliques attaques éclair pour tenter de reprendre de larges territoires que les djihadistes ont conquis à travers l'Irak et la Syrie).

Kobané, Syrie, 30 janvier 2015. Musa, tireur d'élite de 25 ans, se tient sur le toit d'un immeuble pour regarder la ville syrienne, aussi connue sous le nom d'Ain al-Arab. Les forces kurdes ont récupéré la ville aux troupes de l'État islamique à la frontière turque, profitant de symboliques attaques éclair pour tenter de reprendre de larges territoires que les djihadistes ont conquis à travers l'Irak et la Syrie. (© Alizé Le Maoult, Bülent Kilic pour la photo de droite)

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C’est un travail difficile que de se voir décerner le titre de "témoin de l’Histoire". Lors d’une conférence intitulée "Voir ou ne pas voir la guerre", organisée à la Maison européenne de la photographie le 26 janvier dernier, le photojournaliste Noël Quidu citait certaines prérogatives de ce métier. Quidu considère que le devoir du photographe est de rapporter le maximum d’informations réelles : "On m’a toujours dit que dans une guerre, il faut choisir son camp, eh bien moi, j’ai toujours refusé de choisir un camp. Si on peut aller des deux côtés, on va des deux côtés."

Nuançant ces propos d’objectivité totale, le grand reporter Jean-Pierre Perrin rapportait les paroles de Malraux : "Il y a des guerres justes mais il n’y a pas d’armées justes", ajoutant : "La guerre contre Bachar est une guerre juste." Si les reporters ne procèdent pas toujours de la même façon, il semble correct d’affirmer qu’ils ont tous la même mission d’information et le pouvoir, avec leurs images, de faire de la guerre autre chose qu’un "bruit de fond".

Un devoir d’historien plutôt que d’esthète

Village de Dogo Nahawa, le 22 décembre 2011. Lydia Patrick, 25 ans, a été attaquée de nuit, comme le reste de son village, Dogo Nahawa, en mars 2010. Elle s'est protégée avec ses mains qui ont été lacérées. Ce raid nocturne a été menée par les Fulanis, des nomades bergers musulmans qui parcourent l'Afrique de l'Ouest. Les tensions entre nomades et fermiers ne sont pas récentes dans la Middle Belt nigériane. Une fois encore, elles s'alignent sur les groupes ethnico-religieux. (© Alizé le Maoult, Bénédicte Kurzen pour la photo de droite)

Village de Dogo Nahawa, le 22 décembre 2011. Lydia Patrick, 25 ans, a été attaquée de nuit, comme le reste de son village, Dogo Nahawa, en mars 2010. Elle s'est protégée avec ses mains qui ont été lacérées. Ce raid nocturne a été menée par les Fulanis, des nomades bergers musulmans qui parcourent l'Afrique de l'Ouest. Les tensions entre nomades et fermiers ne sont pas récentes dans la Middle Belt nigériane. Une fois encore, elles s'alignent sur les groupes ethnico-religieux. (© Alizé le Maoult, Bénédicte Kurzen pour la photo de droite)

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Cela n’est pas sans dommages collatéraux : "Parfois on rentre plus troublé encore que quand on est parti", ajoutait Noël Quidu à propos des conflits qu’il couvre. Certains des reporters ont une incidence directe sur ce qu’ils couvrent. C’est le cas de Patrick Robert, qui a un jour pu sauver la vie d’une petite fille au Rwanda. Son corps gisait sous un amas de cadavres. Voyant quelque chose bouger, Robert a convaincu les soldats de faire marche arrière pour la sauver : "On l’a emmenée à l’hôpital. Elle est restée prostrée sans parler plusieurs semaines. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Mais on l’a sauvée, c’est le principal."

Devant tant de souffrance, les photographes sont divisés. Certains considèrent que le beau est parfois inopportun et ils ne recherchent alors que la représentation de la réalité, à l’exemple de Patrick Robert : "Lorsqu’il s’agit de souffrance humaine, je casse le côté esthétique."

Sud-Vietnam, avril 1967. Vernon Wike, infirmier militaire près d'un camarade mourant, guerre du Viêtnam, côte 881 aux environs de Khe Sanh. (© Alizé Le Maoult, Catherine Leroy pour la photo de droite)

Sud-Vietnam, avril 1967. Vernon Wike, infirmier militaire près d'un camarade mourant, guerre du Vietnam, côte 881 aux environs de Khe Sanh. (© Alizé Le Maoult, Catherine Leroy pour la photo de droite)

La série Ce que leurs yeux ont vu sera exposée au Festival du Grand Reportage au Touquet fin mars 2017 et à Verdun fin avril 2017.

Par Lise Lanot, publié le 10/02/2017

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