Rencontre : Hannibal Volkoff et la jeunesse décadente du troisième millénaire

Errant pendant des années dans les soirées de l'underground parisien, Hannibal Volkoff publie aujourd'hui Nous naissons de partout, ouvrage témoin de cette période folle, entre Larry Clark et Nan Goldin...

© Hannibal Volkoff.

© Hannibal Volkoff

Hannibal Volkoff a eu 30 ans cette année. En sortant Nous naissons de partout, un ouvrage photographique aux accents d’absinthe, il s’affirme en tant qu’acteur et spectateur des premiers émois d’une génération Y portée par une urgence de vivre, avant que ses successeurs ne rendent les armes sous la pression de la crise. Souvenir de cette époque glorieuse post-CPE où l’underground parisien s’enflammait au rythme de soirées endiablées, le livre est avant tout un témoin du passage entre le second et troisième millénaire, lorsque la technologie n’avait pas encore endormi le désir humain.

J'ai six ans de moins qu’Hannibal Volkoff, des années si infimes et pourtant si cruciales. Pendant l'interview, j'ai parfois regardé Hannibal comme un de ces ancêtres qui parle d’une époque révolue, d’une époque "décadente" — comme il la nomme lui-même —, où la liberté avait encore un sens parce qu’elle n’était pas dévorée par des angoisses d’ordre précaire et sécuritaire. Hantée par Nuit Debout, la rencontre se transforme petit à petit en dialogue entre deux protagonistes d’une même génération éclatée.

Cheese | Comment êtes-vous arrivé à la photographie ?

Hannibal Volkoff | Il y a toujours eu un rapport à l’image. J’ai commencé par faire des études d’art appliqué mais j’ai arrêté, je n’étais pas assez passionné pour supporter la charge de travail. Ensuite j’ai fait des études d’assistant réalisateur mais je n’arrivais à m’impliquer suffisamment, j'avais la tête ailleurs

Donc j’ai mis ça de côté aussi, même si je pense que je reviendrai vers le cinéma plus tard. La photographie a toujours été là en parallèle. Petit à petit, j’ai commencé à avoir une démarche plasticienne, notamment à travers les retouches que je faisais pour les arts appliqués. Dans la retouche photo, finalement, la souris se transforme en pinceau et centimètre par centimètre, on se plonge dans l’image pour essayer d’en faire ressortir son potentiel.

C’est un travail qui ressemble à celui du peintre. Dans ma première série, Scissions et Raccords, j’étais comme guidé par l’instinct. C’était un travail de maîtrise du hasard et j’ai moi-même été étonné par le résultat de mes multiples calques, montages et triturations d’images. C’est ainsi que j’ai été happé par la photographie…

© Hannibal Volkoff

Vous vous êtes inspiré du poème "Notre mouvement" de Paul Éluard pour le titre de votre premier livre, Nous naissons de partout. Qui est ce "nous" ?

Il s’agit de cette faune que je prends en photo.

Vous vous incluez dans le "nous" ?

Oui. Ce sont des photos qui vont de 2007 à 2016. En 2007, j’avais vingt ans et ce que j’ai photographié, je l’ai vraiment vécu. Il n’y avait pas de prise de distance, sauf dans les soirées. Mais il y avait toujours cette idée de créer une bulle ensemble, dans laquelle on pourrait s’épanouir tout en critiquant l’ambiance collective de la société, rejetant ce que nos aînés attendaient de nous…

Hannibal Volkoff

© Hannibal Volkoff.

Votre livre réunit plusieurs de vos séries, comment avez-vous travaillé l’ensemble ?

Au départ, il s’agissait d’univers différents avec la série Les Garçons Sauvages [2007-2011, ndlr] sur le corps homosexuel masculin et jeune. Il s’agissait de découvrir comment un jeune homme va explorer son corps, voir ce qu’il peut faire, notamment face aux normes sociales. En 2010, j’ai découvert certains milieux, notamment la Club Sandwich, la Flash Cocotte, la Trou aux Biches.

C'est un milieu nocturne extrêmement looké. Je me suis rendu compte, au fur et à mesure, que j’avais un document assez fourni sur les différentes cultures qui se sont développées à cette période, c’est-à-dire à peu près entre 2010 et 2013. Ça existe encore aujourd’hui, mais ça ne fait plus figure de mouvement.

À l’époque, il y avait une création collective, il y avait les seapunks, les gothiko-glams et les néo-kitsch. Maintenant, ce sont toujours des individus lookés, mais sans l’idée de créer quelque chose ensemble. Ce qui était intéressant, c’était ce métissage de tout et de n’importe quoi. Cela m’a permis d’orienter mes photos vers un message. Un message qui serait celui de cette faune, même si elle ne le revendique pas verbalement.

C’est peut-être inconscient, mais il y avait cette volonté de ne plus avoir de définitions strictes : hommes, femmes, prolétaires ou bourgeois… La troisième série enfin, Les descendants : absinthes et cerfs-volants, s’intéresse plus aux hétérosexuels avec une scène rock et psychédélique. Je me suis dit que ces trois séries ensemble racontaient la même chose : le corps de la jeunesse et, à travers lui, les aspirations de cette jeunesse parisienne notamment vis-à-vis de ce que la société attend d’eux. Une sorte de tâtonnement des limites.

Dans mes séries, il y a une sorte de cloisonnement : une série pour le milieu rock, une série pour les mouvements plutôt queer de 2010... Finalement, ce n’était pas en accord avec le discours que j’avais. D’autant plus s’il s’agit de faire un portrait générationnel, à l’image de ce que j’ai vécu. Il y avait vraiment un mélange de toutes ces cultures, de la même manière qu’il y avait un mélange des classes et des sexualités. Il y avait une sorte d’impulsion d’une découverte transgressive qui est peut-être plus universelle.

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© Hannibal Volkoff

Vous êtes à la fois observateur et acteur de ces soiréess, est-ce qu’il y a un passage d’un état à un autre ?

J’étais un photographe chiant, j’arrivais et "clac". Je ne prévenais jamais et je me cachais. Dans les soirées Club Sandwich, il y avait mine de rien une forme de classe : il y avait un noyau avec les gens qui comptaient plus, auxquels je me suis intégré. Il y avait une forme d’autorité qui faisait qu’on ne me faisait pas les mêmes reproches qu'aux autres photographes. Je pouvais prendre des photos plus tranquillement, on ne me disait jamais rien.

Donc, même dans ces soirées, se construit une société avec ses privilégiés et les autres ?

Oui, mais ce n’était pas l’argent qui faisait la répartition des classes. C’étaient les plus lookés, les plus glamours, les plus fabuleux et peut-être aussi les plus sûrs d’eux qui avaient effectivement une position avancée. C’était plus une guerre de l’image et non pas économique et sociale. Parmi les plus grandes stars, il y avait des gens qui venaient du prolétariat et qui, dans leurs allures, semblaient très luxueux.

Vous parlez de "stars" ?

Oui… Chaque milieu a ses "stars". "Stars", dans le sens warholien.

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© Hannibal Volkoff

Vous avez mis quelques photos de manifestations dans le livre, mais la majorité concerne des jeunes en soirées qui semblent avoir abandonné la société. Est-ce que vous pensez qu’un dialogue est possible entre ces jeunes et notre société ?

Je pense qu’on a très rarement été dans une société avec une telle opposition entre la jeunesse et les structures sociétales. Je me souviens qu’il y avait une période de jeunisme en 2007, avec les baby rockers. Peut-être que c’était un effet post-manifestations anti-CPE : la jeunesse avait montré qu’elle pouvait s’organiser et gagner. Et juste après, il y a eu une période d’euphorie pour le meilleur et pour le pire… Il y avait une nouvelle tension de la jeunesse avec cette impression que si à 20 ans on n’avait pas réussi à publier un bouquin ou à sortir son troisième album, on avait raté sa vie.

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© Hannibal Volkoff.

N’est-ce pas toujours le cas pour les jeunes d’aujourd’hui ?

Je crois que maintenant la jeunesse d’aujourd’hui sait que plus grand chose n’est tourné vers elle. L’idée même de "réussir sa vie" n’est plus possible.

Donc, selon vous, en dix ans, la jeunesse a perdu tout espoir ?

Il y avait cette euphorie, on sentait que la crise allait arriver et on se disait : "C’est le moment ou jamais, soyons fous, amusons-nous. Créons divers mouvements." Nous étions dans des microcosmes qui nous protégeaient mais on sentait que ça allait mourir, on sentait qu’on ne créait pas quelque chose de suffisamment fort pour nous protéger face à la véritable crise. Donc, actuellement, il y a un fossé plus important pour la jeunesse.

Nous sommes plus que jamais dans un "état d’urgence", comme l’écrit Julien Cendres dans le préambule de votre livre. 

Disons que ce n’est plus la même urgence. Avant, il y avait aussi une urgence mais c’était l’urgence de vivre, comme si l’on allait mourir juste après. D’ailleurs, on a bien vu l’évolution des soirées avec l’exemple de la Club Sandwich, qui est passée de cette soirée où un mec pouvait arriver avec de la coke sur chaque ongle en disant aux vigiles "prenez, prenez", où l’on baisait en plein milieu de la piste de danse, où les gens se baladaient à poil…

Mais en l'espace de quelques années, dès que quelqu’un montait sur une table, les vigiles intervenaient et plus personne ne se foutait à poil. Petit à petit, la dépression s’est installée, provoquée par la crise. Ce qui s’est passé correspond à ma vision de la décadence : il s’agit de ce moment qui précède une crise. Je fais le lien avec Marie-Antoinette juste avant la Révolution française, cette période où l’on cherchait l’excentricité à tout prix.

Je pense aussi aux années folles avant le krach boursier. C’est ce sentiment, conscient ou non, qu’un danger arrive et que c’est le moment ou jamais de se défouler. Actuellement, l’état d’urgence est différent et les manifestations semblent être le seul domaine de création collective que la jeunesse peut encore espérer de vivre.

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© Hannibal Volkoff

Vous pensez à Nuit Debout ?

Oui, je pense à Nuit Debout. Je crois que c’est la seule chose de réellement passionnante et collective qui s’est passée ces dernières années.

Ça reste éphémère, non ?

On ne sait pas encore. Est-ce que c’est éphémère ? Oui, mais une révolution l’est toujours.

Mais il n’y a pas eu de révolution…

Mais ce n’est pas encore fini. Il se passe encore pas mal de choses, notamment à la Bourse du Travail. La dernière fois que j’y suis allé, il y avait encore une très belle énergie. Je pense que, de toute façon, nous allons au-devant de crises très violentes et ce n’est pas près de s’arrêter…

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Nuit Debout était un mouvement très attendu en France, notamment par ma génération née dans les années 1990. Le mouvement découle de ce qui s’est passé en Espagne, au Portugal, en Grèce... Nous avions besoin que ça arrive, et pourtant ça s’est effrité en quelques semaines parce qu’il n’y avait pas d’organisation suffisamment forte. Nous voulons bien entendre et comprendre qu’ils ne veulent pas constituer un parti, mais sans un parti la seule solution est de faire une révolution. Or la révolution sans armes ce n’est pas possible… Donc on fait quoi ?

Je suis bien d’accord avec vous, je ne suis pas anarchiste mais communiste. C’est l’éternel débat entre pro-structure et anti-structure, qui était un débat très vif au sein de Nuit Debout. Je me souviens de gens enragés qui guettaient le moindre signe de structure pour dire "vous reproduisez le système et les jeux de pouvoirs du capitalisme", et finalement c’est peut-être cela qui tue le mouvement.

Il y a peut-être plus de puristes à Nuit Debout que des gens qui voient à long terme… Mais je ne peux pas en parler de manière objective, je suis entouré de gens qui y participent. Je vois bien que le nombre diminue mais il y a une forme d’auto-encouragement. Moi aussi, je pourrais me dire "à quoi bon ?", mais je préfère utiliser la méthode Coué en me disant : "Paris se soulève et ça va bien se passer."

En tant que militant et photographe, je suis attentif à l’énergie, c’est ce que je dois écouter, et je crois que mes photos ont un sens si cette énergie a une dimension sociétale, quelque chose qui parle de notre époque.

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L’énergie que vous saisissez est parfois violente, à l'image de ces soirées que vous photographiez qui sont parfois trash. Est-ce que la liberté signifie forcément la décadence comme vous l’évoquiez, l’abandon des corps et l’expérimentation de l’Extra ?

Il y a plusieurs manières d’aborder la liberté. Il y a bien sûr la liberté dans sa dimension philosophique, mais on peut aussi penser la liberté en opposition à la volonté de contrôle. Et il s’agit avant tout de cela. Avant de savoir ce qu’est un corps en liberté, il faut savoir dans quelle mesure la société veut réprimer les aspirations de ces corps.

Par exemple, la bêtise dont peuvent faire preuve les adolescents que j’ai pris en photo — comme celui qui s'enfonce une pipe dans le cul — s’oppose à la volonté du corps utile, du corps raisonnable. Moi, ça m’intéresse : un mec qui se fout à poil au plein milieu de Châtelet, pourquoi ? Qu’est-ce qu’il veut ? Il veut tout, il veut rien. C’est un geste gratuit et absurde qui s’oppose à l’idée que son corps devrait être mis à disposition d’un travail et d’une société marchande.

Est-ce que ce moment où on peut encore exprimer la bêtise ou l’inutilité s’arrête à un certain âge ou est-ce que, dans l’idéal, il faudrait pouvoir continuer éternellement ?

Je ne crois pas à l'idéal, je ne fantasme pas une société chaotique sans la moindre organisation. Je défends la ritualisation du chaos en réponse à une oppression. Ce qui nous ramène encore aux manifestations… [Il se lève pour mettre le trèfle à quatre feuilles posé sur la table basse sur le rebord de la fenêtre.]

Quand, dans les manifestations, les casseurs détruisent des banques, ils amènent nécessairement le débat sur la violence. Il y a une sorte de travail de révélation dans une société policée qui n’ose pas s’exprimer. J’ai été surpris dans le cadre de ces manifestations d’entendre des gens dire que les flics devraient s’armer, avoir des tanks et tirer sur les casseurs.

J’ai trouvé que c’était intéressant car grâce à ces casseurs, la voix fasciste se libérait — celle qui d’habitude est cachée par le fascisme ordinaire, comme celui de la loi El-Kohmri par exemple. Et finalement, montrer la liberté sexuelle ou des gens qui se droguent, c’est aussi une manière de libérer la parole. On voit tout de suite dans quelle mesure des gens veulent nous censurer et il s’agit d’une manière de pouvoir enfin révéler la société.

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 Est-ce que vous vous considérez comme un héritier de Larry Clark ?

C’est intimidant de se dire qu’on est l’héritier de quelqu’un comme Larry Clark. Mais il m’a beaucoup marqué, autant dans le coté reportage que dans l’étude sensorielle. J’aime le fait qu’il parle vraiment de ce qu’il a vécu, de manière très crue mais avec un véritable érotisme. J’ai peut-être voulu faire la même chose : tenir un discours sur mes sujets et vouloir que mes photos incarnent leur discours. Que le sexe soit palpable et que les photos puissent avoir le même potentiel que les pratiques que j’avais en face de moi.

Hannibal Volkoff

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On pense à Rimbaud en feuilletant votre livre et à son "long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens", une quête que votre jeunesse poursuit... Est-ce que la poésie inspire votre travail et votre mode de vie ?

Oui. J’ai surtout été marqué par George Bataille qui correspond à une littérature et une pensée très liées à l’image, dans la mesure où il s’agit d’une recherche de ce qui échappe au langage. Il y a un lien immédiat vers l’image comme une fenêtre, comme un trou pour reprendre Lacan, ou comme le dit Georges Didi-Huberman : "L’image ouverte." Une sorte de trou assez terrifiant.

Finalement, lorsqu’on parle d’incarnation de quelque chose qui précède le langage, et donc du chaos, on parle de la chair. Et photographier le corps nocturne, c’est photographier l’envers du corps. Il n’y a que de cette manière qu’on parle de ce qu’est un corps… le vrai corps.

© Hannibal Volkoff.

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Dans vos photos, il y a une fixation du temps avec cette fête permanente et ces corps qui resteront, grâce à vos photos, jeunes à jamais. Est-ce que grâce à la photographie vous espérez arrêter le temps ? 

Il s’agit plus de créer un univers avec une histoire qui dépasserait mon discours. Quand je feuillette le livre, maintenant il s’agit plus d’une histoire que j’observe indépendamment de ma propre expérience. L’approche la plus profonde serait celle du développement d’une mythologie avec ses propres créatures. Une mythologie que je continue à explorer aujourd’hui…

Par Paulina Gautier-Mons, publié le 24/11/2016