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Rencontre : Lia Darjes photographie les musulmans queer du monde occidental

Lia Darjes est partie à la rencontre de queers musulmans, afin de les interroger sur leurs identités parfois complémentaires, parfois antinomiques.

Sara, New York “For me, it has never been about reconciling. I feel both identities – being queer and Muslim – complete each other. And that I am able to be my best self when I embrace a 100% of what I represent. I celebrate my queerness and I celebrate my Islam. For me, there has never been a problem with me being queer in my Muslim community. Many people think that the Muslim community is one big thing, but it is not. We each create our own community. I don’t know all of the almost two billion other Muslims. I know only those that I see every day as a part of my local community, who love me and who are there for me knowing my full self. For me, what has often been a problem is when I go to certain queer spaces where I experience a lot of Islamophobia. There, they usually think it is not possible to be Muslim and queer. I have to prove, then: It is possible, because I am here and I know many more people like me. Islam has never been a part of my life that I felt limited by, it has always been a source of strength. I feel that I come out as Muslim rather than coming out as queer. Many people have a very strong preconception of what a Muslim woman looks like and how she behaves. And though, when I actually share this with people as something that is really important to me, they are often very confused.” (© Lia Darjes)

Sara, New York.
"Pour moi, il n'a jamais été question de réconciliation. Je ressens pleinement mes deux identités, queer et musulmane. Elles se complètent. Et je suis le meilleur de moi-même quand j'accepte à 100 % ce que je représente. Je célèbre le fait d'être queer et d'être musulmane. Pour moi, il n'y a jamais eu de problème avec le fait d'être queer au sein de ma communauté musulmane. La plupart des gens pensent que la communauté musulmane est une seule grosse entité, mais ce n'est pas le cas. Nous créons chacun notre propre communauté. Je ne connais pas chacun des deux millions de musulmans. Je ne connais que ceux que je vois chaque jour dans ma communauté locale, qui m'aiment et m'acceptent tout en connaissant toute mon histoire. Pour moi, les moments le plus problématiques sont survenus au sein d'espaces queer dans lesquels j'ai été victime d'islamophobie. Là-bas, ils ne conçoivent pas la possibilité d'être à la fois musulmane et queer. Je dois donc leur prouver le contraire : c'est possible puisque j'existe et qu'il y a d'autres personnes comme moi. Je ne me suis jamais sentie limitée par l'islam, ça a toujours été une source de force. Je pense qu'on me voit plus comme musulmane que comme queer. La plupart des gens ont des idées préconçues de ce à quoi une femme musulmane ressemble et comment elle doit se comporter." (© Lia Darjes)

La photographe allemande Lia Darjes a mené une étude photographique sur les "combats et les joies d'individus s'identifiant comme queer et musulman, vivant en occident au début du XXIe siècle du calendrier chrétien". Cette série, menée par une photographe "non-musulmane et hétérosexuelle" présente les portraits d'une dizaine de personnes qui tentent de concilier, ou non, leur identité queer avec leur foi ou leur culture musulmane.

Exposée dans le cadre du festival Format à Derby, sa série Being Queer. Feeling Muslim ("Être Queer. Se sentir musulman", ndlr) présente des individus queer et la façon dont ils vivent leur foi musulmane. Certains l'ont délaissée, ne voyant comment concilier leur homosexualité avec l'islam, tandis que d'autres vivent pleinement "leurs deux identités", comme ils les présentent, se sentant pleinement musulmans. Pour les derniers, en plein questionnement sur leur foi et leur identité sexuelle, le chemin est en cours.

Lia Darjes a rencontré ses modèles à travers le monde occidental, de Paris à Toronto, en passant par Londres et Los Angeles. En plus de leur image, Darjes partage leurs histoires et leurs interrogations, à propos d'eux-mêmes et de leur place au sein des "communautés" auxquels ils appartiennent : la communauté queer et la communauté musulmane.

Si les stéréotypes poussent à croire que c'est la religion qui leur poserait problème vis-à-vis de leur orientation sexuelle, quelques-uns d'entre eux rappellent que le rejet existe aussi dans l'autre sens, et que l'islamophobie de certaines personnes est toute aussi violente pour eux. Nous avons rencontré la photographe, afin qu'elle nous en dise plus sur son projet et toutes ces rencontres.

Amin, Los Angeles “I find myself in the middle of two fronts – sometimes fighting within the Muslim community for more tolerance of LGBT people, and at other times fighting queer people and non-Muslims against the rampant Islamophobia in this country. I feel like I’m obligated to educate people on both sides. At the same time, I don’t feel the need to be validated by anyone. I don’t feel any great inner turmoil because of the various components of my identity. Like, I don’t necessarily feel excited by the prospect of a mosque for gay people. If there was a big mosque and people went and prayed together, I would still feel uncomfortable – gay or not. But I feel like people should have the right to do that. Is that weird? It sounds like I am in denial, doesn’t it?” (© Lia Darjes)

Amin, Los Angeles.
"Je me retrouve coincé au milieu de deux fronts, parfois je me bats au sein de la communauté musulmane pour plus de tolérance à l'égard des LGBT, et parfois je combats l'islamophobie rampante de mon pays auprès de personnes queer ou non-musulmanes. J'ai l'impression de devoir éduquer les gens des deux côtés. En même temps, je ne ressens pas le besoin d'être validé par qui que ce soit. Je ne ressens pas de grande agitation intérieure causée par les différentes composantes de mon identité. Par exemple, je ne suis pas particulièrement excité à l'idée qu'ouvre une mosquée pour les homosexuels. S'il y avait une grande mosquée et que les gens y allaient et priaient tous ensemble, je me sentirais toujours un peu mal à l'aise – gay ou pas. Mais je pense que les gens devraient avoir ce droit. C'est bizarre non ? On dirait que je suis en plein déni, n'est-ce pas ?" (© Lia Darjes)

Cheese : Ton titre est très intéressant, il semble indiquer qu'être queer et musulman, ce n'est pas du même ordre, les individus dont tu parles "sont" queer et se "sentent" musulmans, comme si les deux notions étaient antagonistes. Est-ce quelque chose dont tu t'es rendue compte après avoir photographié et interviewé tes modèles ?

Lia Darjes : C'est exactement la question que je voulais engendrer dans l'esprit des gens. Beaucoup de personnes pensent que la foi n'est pas quelque chose d'aussi fort que l'identité sexuelle, ou le contraire. Ils pensent qu'il est nécessaire de choisir entre ces deux identités. La plupart des personnes que j'ai rencontrées pour ce projet ont décidé de ne pas choisir. Elles ont décidé qu'il était possible de vivre pleinement ces deux parties de leur identité.

Peux-tu nous raconter comment t'es venue l'idée de ce projet ?

Pour terminer mon cursus universitaire et obtenir mon diplôme, je devais rendre un projet photographique. J'avais choisi de faire porter celui-ci sur des Allemands convertis à l'islam et, au même moment, j'ai lu un article sur un projet de mosquée ouverte aux queers à Paris. Cela m'a fascinée. Tout comme les convertis, les musulmans queer sont un groupe d'individus qui sont confrontés à de nombreux stéréotypes et connaissent des préjudices au quotidien.

Les opinions de tes modèles sont très différentes les unes des autres. Leurs déclarations ont-elles influencé la façon dont tu les as photographiés ?

Les dialogues étaient toujours très ouverts et n'avaient pas de structure propre. La plupart du temps, je leur demandais de me raconter leur histoire et je creusais lorsque certains aspects m'intéressaient particulièrement. C'était une façon d'apprendre à les connaître et, en ce sens, cela a influencé la façon dont je les ai portraitisés.

J'ai rencontré la majorité des personnes deux fois. Une première fois afin d'apprendre à se connaître et parfois mener un entretien, et une deuxième fois afin de les photographier. Ces deux moments sont très intenses et méritent une grande concentration.

Comment es-tu entrée en contact avec tous ces modèles, qui viennent de partout dans le monde occidental ?

Les réseaux sociaux sont un outil important pour ce genre d'initiatives et de projets. J'ai sauté sur cette tendance et j'ai contacté beaucoup de personnes grâce à Facebook. Je suis parvenue à trouver des gens au sein de communautés locales qui voulaient être visibles, qui désiraient parler au public. Évidemment, j'ai dû les convaincre que je ne voulais pas simplement faire une nouvelle à scandale dans laquelle je ne relaierais que des stéréotypes.

Tes projets précédents, 10 portraits of female soccer players from different Arab countries ("10 portraits de footballeuses originaires de pays arabes", ndlr) et Konvertieren ("se convertir", ndlr), s'intéressent à l'islam et au Moyen-Orient, d'où te vient cet intérêt pour la culture musulmane et le monde arabe ?

J'ai grandi à Saint Pauli, un quartier de Hambourg, et je vis maintenant dans le secteur de Kreuzberg à Berlin. Ce sont des endroits très cosmopolites où vivent de nombreux musulmans. Quand j'ai commencé à travailler sur Konvertieren, j'ai été surprise de mon manque de connaissance sur l'islam. Je me suis rendue compte qu'il y avait un véritable fossé entre les stéréotypes et la représentation générale des musulmans dans les médias et les personnes que je rencontrais dans la vraie vie. Cet écart m'a incroyablement fascinée.

El-Farouk and his husband Troy, Toronto "Where I am at today is not necessarily where I started. And I could tell you where I am now and it would sound rather a happy place. But the journey to that place has not been an easy one. I started with the notion that it was sinful [to be gay] and that those who practiced it were problematic at best. But that didn’t quite sort of seem right in the larger construct of the Quran and the Prophet that I believed to be true and actually had been taught. I don’t believe that homosexuality is a sin because sexuality in Islam is not a sin. Sexuality is something that God has given. And in verse 49.13. Allah says, ‘I created you to different nations and tribes and you may know and learn from each other.’ I just see queer folk as one of those nations or tribes." (© Lia Darjes)

El-Farouk et son mari Troy, Toronto.
"La situation dans laquelle je me trouve aujourd'hui n'est pas celle avec laquelle je suis parti. Et je pourrais vous parler de là où je me trouve maintenant et cela aura l'air plutôt sympa. Mais le chemin qui m'a mené jusqu'ici n'a pas été facile. Pour moi, [être gay] était un péché et ceux qui l'étaient posaient problème. Cela ne semblait pas bien selon le message du Coran et du Prophète en lequel je croyais et que j'avais appris. Je ne crois pas que l'homosexualité soit un péché parce que la sexualité n'est pas un péché dans l'islam. La sexualité est quelque chose que Dieu a donné. Dans la sourate 49, verset 13, Allah dit : 'Nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous connaissiez'. Je vois les personnes queer comme l'une de ces nations ou tribus." (© Lia Darjes)

Jason, Los Angeles “When I converted to Islam a couple of years ago, it [being gay] wasn’t an issue for me. I had just realized that I wanted to be a Muslim, and being a Muslim at that moment, as a very early young Muslim, it was all about my connection with God, and getting close to God. A month later, I realized that I needed to look to what the Quran and everybody says about being gay. … And everything was extremely negative, very, very negative. And it was very disturbing to me.” (© Lia Darjes)

Jason, Los Angeles.
"Quand je me suis converti à l'islam il y a deux ans, [être gay] n'était pas un problème pour moi. Je venais juste de me rendre compte que je voulais être musulman, et être musulman à ce moment-là, en tant que très jeune musulman, ne consistait qu'en ma connexion avec Dieu et en mon rapprochement avec Dieu. Un mois plus tard, je me suis rendu compte que je devais regarder ce que le Coran et ce que tout le monde disait sur l'homosexualité... Et tout était extrêmement négatif, très, très négatif. Et cela m'a énormément déconcerté." (© Lia Darjes)

Joey, Los Angeles “I was a pretty strong atheist and then I came across a copy of Michael Muhammad Knight’s novel ‘The Taqwacores’ about a fictional Muslim punk movement that kind of became true after being published. I purchased it, read it in just a couple of days and it opened my eyes a lot more to the religion.[…] In a way, I was very orthodox in my thoughts when putting the LGBT community and Islam together. Because on first sight, it looks dark when you look in the Quran and the Hadiths, it clearly can’t be OK. But then you can read other sources, other verses of the Quran, other Hadiths, and it gets clear that it is all a question of how you decide to interpret it.” (© Lia Darjes)

Joey, Los Angeles.
"J'étais très athée quand je suis tombé sur une copie du roman de Michael Muhammad Knight The Taqwacores, qui parle d'un mouvement punk musulman fictif qui est plus ou moins devenu réel après la publication du livre. Je l'ai acheté, l'ai lu en deux jours et cela m'a ouvert les yeux sur la religion. [...] En un sens, mes pensées étaient très orthodoxes lorsque je pensais ensemble la communauté LGBT et l'islam. Parce qu'à première vue, en regardant le Coran et les hadiths, cela a l'air obscur, ce n'est clairement pas accepté. Mais après cela, on peut lire d'autres sources, d'autres versets du Coran, d'autres hadiths et il devient clair que tout n'est qu'une question d'interprétation." (© Lia Darjes)

Ludovic, Paris “In 2012, after I did not find one single imam in France who was willing to bury a transsexual Muslim, I founded a mosque that is open to all in Paris. The reactions were quite vehement. Being Muslim, Arabic and gay and thus a member of several minority groups opened my eyes: Minorities are being discriminated against particularly in times of economic crisis. We have to know more about Islam, and we have to understand who we actually are in order to fight homophobia. (© Lia Darjes)

Ludovic, Paris.
"En 2012, comme je n’ai pas trouvé un seul imam en France acceptant d’enterrer une musulmane transsexuelle, j’ai fondé une mosquée ouverte à tous à Paris. Il y a eu des réactions très virulentes mais aussi beaucoup d'encouragements. Être à la croisée de plusieurs minorités, à la fois gay, arabe et musulman, m’a ouvert les yeux sur les discriminations dont celles-ci font les frais, surtout en période de crise économique. Il faut approfondir notre connaissance de l’islam et comprendre qui nous sommes vraiment si nous voulons combattre l’homophobie." (© Lia Darjes)

Saadiya, Toronto “Being queer and Muslim means to me that I can be who God intended me to be. And for me, that is an educated woman, compassionate, caring and loving other people. I used to think that it was a negative thing, but the more I learned about myself and the more I learned about queer community, I learned that we are just like everybody else. We have the same needs that other people have. We have the same right as everybody else.” (© Lia Darjes)

Saadiya, Toronto.
"Être gay et musulmane signifie que je peux être qui Dieu a décidé que je sois. Et pour moi, cela signifie être une femme éduquée, compatissante, attentionnée et aimante. Je pensais qu'[être gay] était quelque chose de négatif, mais plus j'ai appris à me connaître et à connaître la communauté queer, plus j'ai compris que nous sommes comme tout le monde. Nous avons les mêmes besoins que les autres. Nous avons les mêmes droits que tout le monde." (© Lia Darjes)

Samira, Toronto “I am from a country where it is punishable by death to be gay. 1979, when the Islamic Revolution began, my family immigrated to Canada, where I grew up pretty secular; maybe that was why I never had that moment of a coming out with my parents, I think they always knew that I am a lesbian. When 9/11 happened, all of a sudden I became Muslim, not because I was behaving differently but because people saw me differently. Just one look at my name and people act differently. Why don’t they understand that there are so many different ways of Islam in different countries, different traditions, different shapes? Why can they accept it for Christianity and Judaism but not for Islam. (© Lia Darjes)

Samira, Toronto.
"Je viens d'un pays dans lequel l'homosexualité est punie de mort. En 1979, lorsque la révolution islamique a commencé, ma famille a immigré au Canada, où j'ai grandi de façon assez laïque. C'est peut-être pour cela que je n'ai pas vraiment eu besoin de faire mon coming-out devant mes parents, je pense qu'ils ont toujours su que j'étais lesbienne. Lorsque les attentats du 11 septembre sont survenus, je suis soudain devenue musulmane. Pas parce que je me comportais différemment, mais parce que les gens me voyaient différemment. Un regard sur mon nom et les gens me voyaient différemment. Pourquoi ne comprennent-ils pas qu'il y a tellement d'islams différents dans différents pays, des traditions différentes, des formes différentes ? Pourquoi peuvent-ils l'accepter concernant le christianisme et le judaïsme, mais pas pour l'islam ?" (© Lia Darjes)

La série de Lia Darjes Being Queer. Feeling Muslim est exposée à l'université de Derby dans le cadre du festival Format, qui a lieu jusqu'au 23 avril 2017.

Par Lise Lanot, publié le 29/03/2017

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