Rencontre : Patrick D. Pagnano s’est glissé au cœur de la culture roller disco à Brooklyn

En 2007, l’Empire Roller Disco, la piste de roller historique du quartier de Brooklyn, fermait ses portes, victime du désintérêt de la population pour ce loisir d’un autre temps. Dix ans plus tard, la série du même nom du photographe Patrick D. Pagnano nous replonge avec nostalgie dans les heures fastes du roller disco.

© Patrick D. Pagnano

Phénomène des années 1970, les pistes de roller disco ont fait le temps d’une décennie le bonheur des passionnés de patins à roulettes qui s’y sont déhanchés au son des tubes de Gloria Gaynor, Chic et Boney M. Apogée de l’esthétique disco en vogue à l’époque, ces temples de la glisse sont depuis associés dans la mémoire collective à une imagerie kitsch, dont le film Roller Boogie, sorti en 1979, est la représentation ultime, tout en paillettes et néons flashy.

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En marge de cette image exubérante véhiculée par la culture populaire, le photographe américain Patrick D. Pagnano a saisi dans sa série Empire Roller Disco une dimension sociale plus confidentielle des arènes de roller. Ouvert en 1941 dans le quartier de Crown Heights à Brooklyn, l’Empire Roller Disco est devenu dans les années 1970, le centre névralgique du quartier, un lieu de rencontre et de fête, reflet de la culture de toute une communauté.

Passionné par la photographie de rue, Patrick D. Pagnano a poussé les portes de l’établissement en pleine vague disco. La série qui en découle, intégrée dans son projet American Short Stories, est un arrêt sur images de cette période d’effervescence culturelle, le récit photographique d’un microcosme témoin des évolutions du quartier de Brooklyn et de ses habitants. Interrogé sur l’origine de cette série, Patrick D. Pagnano est revenu sur son parcours et sa démarche artistique, guidés par l’envie d’offrir un regard brut et réaliste sur la vie de ses contemporains.

© Patrick D. Pagnano

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Cheese : Comment es-tu devenu photographe de rue ?

Patrick D. Pagnano : Je me souviens avoir été fasciné, enfant, par l’album photo de mes grands-parents, rempli de clichés de famille et de proches. Ces images contenaient des indices sur les vies et personnalités des personnes figurant sur les photos, à travers leur manière de s’habiller, par leur langage corporel ou leurs expressions. C’est une des premières expériences qui m’a fait prendre conscience du pouvoir de la photographie, de sa capacité à raconter des histoires.

Je suis venu à la photographie de rue par une série d’événements dus au hasard. À la fin des années 1960, beaucoup d’entre nous aspiraient à un nouveau mode de vie. Sur la suggestion d’un camarade de classe, je suis entré à l’université de Columbia à Chicago, spécialisée dans les arts et médias, où j’ai commencé à étudier la photographie. Le fait de déambuler dans les rues est une composante essentielle à ma vie. Enfant issu de la classe ouvrière, j’ai passé mes jeunes années à explorer mon quartier en quête de nouveaux endroits. La photographie de rue a donc été pour moi une évidence.

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Cette envie de découvrir les différents modes de vie et environnements des populations m’a poussé à voyager à travers l’Europe avant de m’installer à New York, modèle d’urbanisation par excellence, où j’ai commencé à exercer en tant que photographe professionnel. Cependant, je n’ai jamais mis de côté ma vie de photographe de rue. Grâce aux séries photo commandées, j’ai pu gagner ma vie mais aussi assister à des évènements et faire des rencontres que je n’aurais jamais faites sans cela.

En 1976, après avoir photographié les rues en noir et blanc pendant six ans, j’ai commencé à travailler avec des pellicules couleur, et en 2002, j’ai rassemblé ces séries en couleurs dans un livre : Shot on the Street. Le titre n’est pas seulement une référence au fait que les photos ont été prises dans la rue, c’est aussi et surtout, une référence à l’impact psychologique de la rue sur la population.

C’est un endroit où les personnes de couleur, d’origine et de classe sociale différentes convergent et se battent pour conserver de l’espace et de la mobilité face à l’urbanisme grandissant. L’énergie de la rue et son influence sont illimitées. Ça ne se ressent pas seulement à l’extérieur, ça s’infiltre aussi à l’intérieur des bâtiments et dans l’esprit des habitants.

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© Patrick D. Pagnano

Comment est né ce projet de série autour de l’Empire Roller Disco ?

La série m’a été commandée au départ par un magazine international. J’ai été tout de suite intrigué par la perspective de ce shooting un peu particulier. C’était la première fois que je mettais les pieds à Crown Heights, à Brooklyn. Une fois dedans, j’ai été transporté dans un autre monde. Les patineurs, leur talent, leur enthousiasme, leur joie et leur abandon : tout m’a inspiré.

J’ai photographié cette série en une soirée d’immersion intense, en vivant le moment présent, et avec la sensibilité que j’ai acquise dans la rue. Les patineurs étaient ravis d’être photographiés et j’ai été gagné par leur énergie. L’un d’entre eux, particulièrement doué, s’est détaché du lot. Quand il a commencé à patiner, un groupe s’est formé autour de lui et l’a encouragé alors qu’il dansait avec ses patins comme un danseur de ballet.

Rétrospectivement, cette commande s’est transformée en un exercice vraiment spécial, c’est devenu un essai reflétant une époque qui ne peut pas être recréée. Cette courte histoire illustrée d’un roller disco de Brooklyn est une machine à remonter le temps qui révèle la culture d’une communauté et les personnes spéciales qui la composent. L’Empire Roller Disco était une sorte de centre communautaire qui a joué un rôle d’une grande importance à Crown Heights. Un lieu où l’on pouvait échanger, sociabiliser et s’intégrer.

© Patrick D. Pagnano

Dans quelles conditions as-tu shooté cette série ?

D’un point de vue technique, ce fut un challenge. La piste de roller était très sombre et les patineurs étaient constamment en mouvement. J’ai anticipé ces conditions en ramenant les lampes stroboscopiques de mon studio, et là encore, ce fut un challenge pour les utiliser du fait des règles de sécurité du lieu.

Il m’a fallu procéder à de nombreux ajustements pour régler mes expositions, afin de pouvoir photographier sans contraintes. Comme toujours, j’ai utilisé mon Leica M avec son viseur optique lumineux qui m’a permis de bien voir l’action et de réaliser facilement mes compositions.

Quels changements reflètent Empire Roller Disco entre le Brooklyn d’alors et d’aujourd’hui ?

Le quartier de Brooklyn n’est pas si différent du grand New York, dans sa construction historique. Les quartiers acquièrent une importance géographique quand des personnes créatives s’y installent, à la recherche d’endroits à prix raisonnable où vivre et travailler. Cette quête a évolué à mon époque de Soho à l’East Village, puis de Chelsea au Lower East Side et enfin à Brooklyn. Et actuellement, c’est la vallée de l’Hudson au nord de l’État de New York qui semble attirer les créatifs.

Ces déplacements ne sont pas délimités strictement dans le temps, ils se chevauchent, tous motivés par la hausse des loyers et la gentrification. Brooklyn est aujourd’hui le lieu où il faut être, où les forces créatives se concentrent et participent à l’énergie actuelle qui s’en dégage. Mais les foyers de créativité existent partout, ils se contentent simplement de se déplacer à mesure que la richesse se déplace, elle aussi. Malheureusement, les lieux uniques tels que l’Empire Roller Disco disparaissent parce qu’ils n’arrivent plus, eux, à être économiquement viables.

© Patrick D. Pagnano

© Patrick D. Pagnano

© Patrick D. Pagnano

Par Aude Jouanne, publié le 11/12/2017

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