Rencontre : la série engagée de Melissa Kreider lève le voile sur les violences conjugales

La photographe américaine Melissa Kreider capture l’atmosphère menaçante des lieux, témoins d’actes de violences domestiques pour sensibiliser sur ce sujet tabou.

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1134 Downey Street, Iowa City, Iowa 52240. Violence conjugale, rapport d'incident enregistré, 02/08/2015, 23 h 42. (© Melissa Kreider, In Her Own Home)

Pour Melissa Kreider, le foyer est un lieu complexe. On rêve de le quitter, mais il continue pourtant à nous hanter des années après en être parti. Et, dans le pire des cas, il peut être synonyme de danger. Aux États-Unis, à chaque minute, 24 personnes subissent les agressions de leur conjoint(e), viol, violence physique ou harcèlement. En s’appuyant sur les registres publics de police, Melissa Kreider s’est intéressée aux drames qui se jouent derrière les façades tranquilles de ces foyers où la violence a remplacé le confort et la sécurité. Photographiées dans un style documentaire, les habitations en apparence sans histoires prennent un aspect troublant à la lecture des légendes énumérant les violences domestiques qui y ont été commises.

Plus qu’un simple travail de documentation, In Her Own Home témoigne de l’engagement de la jeune photographe qui est revenue dans un entretien sur son envie de concilier art et sensibilisation.

Cheese│Comment as-tu découvert la photographie ?

Melissa Kreider | J’ai grandi à Akron dans l’Ohio, entourée d’appareils photo, grâce à mes parents qui se sont essayés à la photographie quand j’étais petite. Vers l’âge de 10 ans, je m’y suis mise naturellement avec l’appareil de mon grand-père, un Olympus numérique. Peu de temps après, ma famille m’a offert un Polaroid et ça a été une sorte de déclic pour moi. Même enfant, j’ai toujours préféré photographier l’environnement qui m’entourait plutôt que mes proches ou des situations mises en scène.

Mais si la photographie a toujours fait partie de ma vie, j'ai vraiment trouvé mon univers artistique à l’université d’Akron. J’ai eu la chance de beaucoup voyager à travers les États-Unis et à l’étranger pendant mes études universitaires. J’ai découvert une diversité incroyable d’œuvres qui ont révolutionné ma vision de l’art. Comme j’ai souvent voyagé seule, j’ai pu passer beaucoup de temps dans les musées, ce qui m’a aidée à forger mon propre langage visuel.

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299 North Westminster Street, Iowa City, Iowa 52245. Violence conjugale, impossible de localiser l'agresseur, 01/08/2015, 23 h 45. (© Melissa Kreider, In Her Own Home)

Comment définirais-tu ton travail ?

Je photographie les réussites et les échecs des institutions qui s’occupent des personnes atteintes de violences sexuelles et conjugales. Ces systèmes créés pour aider les victimes comprennent, sans s’y limiter, le système judiciaire, les structures d’accueil, les actions de sensibilisation et les centres d’aides. Mon travail consiste à explorer chaque site, objet ou situation, auxquels est confronté une victime de ce type d’abus. Je me rends à travers les États-Unis sur les lieux des violences répertoriés dans les registres publics de la police. Je cherche par ce travail, qui a commencé avec In Her Own Home et s’est étendu depuis à d’autres projets, à sensibiliser aux difficultés que peuvent rencontrer les victimes après leur agression et qui peuvent les fragiliser davantage.

Quand est né ce projet ?

Après avoir constaté et profondément ressenti l’échec de la politique d’accompagnement des victimes aux États-Unis. Il y a, qui plus est, une culture latente de misogynie et de dénigrement des personnes concernées qui persiste d’une façon ou d’une autre. J’ai conscience que c’est un problème majeur qui ne se limite pas aux États-Unis, mais j’ai choisi de me concentrer d’abord sur ce que je connaissais le mieux, mon pays, et je voulais que mon travail soit engagé socialement.

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Hilltop Mobile Home Park, Iowa City, Iowa 52240. 12 cas de violences sexuelles et conjugales en août 2015. (© Melissa Kreider, In Her Own Home)

Quelles sont tes influences ?

Je pense qu’un artiste doit sortir de son univers de prédilection pour nourrir son travail, mais en matière de photographie, je reviens toujours aux œuvres de Taryn Simon et Joel Sternfeld. Je lis énormément de littérature féministe et tout autant d’articles universitaires sur les violences sexuelles et conjugales aux États-Unis. J’essaie d’écouter et de lire tout ce qui peut m’ouvrir à d’autres cultures. L’étude des différents systèmes d’oppression et de domination est très importante pour moi, autant personnellement que professionnellement. Je regarde aussi beaucoup le show I Survived, dans lequel j’entends des témoignages racontés par de véritables personnes et non provenant des fichiers impersonnels de police que je lis régulièrement.

Comment choisis-tu les sites que tu vas photographier ?

Quand j’ai commencé, je notais simplement les adresses dans un carnet et je m’y rendais en espérant trouver sur place quelque chose d’intéressant visuellement. J’essayais au début de rester neutre et de faire passer mes goûts esthétiques au second plan pour ne pas influencer mon travail, mais je suis plus exigeante maintenant. Je tape l’adresse dans Google Maps, je regarde les maisons ou les résidences sur Street View et je me rends sur les lieux qui me semblent présenter le plus d’intérêt pour mon travail.

C’est d’ailleurs bien plus compliqué de trouver des adresses situées dans des quartiers aisés. Les victimes d’abus dans ces milieux-là se taisent par honte ou ont davantage de moyens financiers pour échapper à leur agresseur. Ça me demande plus de recherches, et c’est ce sur quoi je me concentre principalement ces derniers temps.

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2041 Highway 6E, Iowa City, Iowa, 52240. 38 cas de violence sexuelle et conjugale en août 2015. (© Melissa Kreider, In Her Own Home)

Y a t-il une continuité entre ta première série You Can’t Go Home qui traite de la nostalgie qui se dégage des lieux familiers et In Her Own Home ?

Je vois le lien maintenant, mais il est involontaire. J’ai simplement commencé In Her Own Home après m’être rendue compte que je connaissais beaucoup de victimes de violences domestiques dans mon entourage et en me basant sur ma propre expérience. Le contraste choquant entre un foyer synonyme de sécurité et les horreurs qui peuvent s’y produire m’a amenée à explorer l’atmosphère de danger que peuvent dégager ces foyers. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il se passe lorsque le sentiment de sécurité est bouleversé. Alors je photographie la beauté inquiétante de ces bâtiments dans le but d’y immerger le spectateur. Je n’inclus pas de personnes dans mes photos pour porter l’attention sur l’impression de solitude qui émane de ces paysages.

In Her Own Home aborde un sujet particulièrement sensible et tabou. Quel est son traitement médiatique aux États-Unis ?

La façon dont ce sujet est traité aux États-Unis, le dénigrement latent des victimes et le voyeurisme créé autour de ces drames, est humiliante et révoltante. Je suis convaincue que l’art peut apporter un nouvel éclairage, et je traite justement ce problème de façon à humaniser les étapes nécessaires aux victimes pour dépasser leur traumatisme et obtenir justice. La plupart des gens ne se rend pas compte à quel point déclarer une agression peut être vécu comme un traumatisme supplémentaire.

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604 Woodside Drive, 2, Iowa City, Iowa, 52246. Violence conjugale, rapport d'incident enregistré, 04/10/2015, 17 h 55. (© Melissa Kreider, In Her Own Home)

Comment a été accueillie ta série ?

Au sein de la communauté des photographes, elle a été très bien accueillie et beaucoup m’ont encouragée à poursuivre. Mais j’ai l’impression qu’une grande partie de la population ne veut pas voir mon travail pour ne pas avoir à se confronter au problème des violences domestiques. Je comprends, personne ne veut admettre l’existence de tels abus, mais ce n’est pas la réalité. Je continue à travailler sur ma série pour la rendre aussi forte que possible. Je travaille également sur les kits d’examen post-viol, les labos où ils sont testés, et les portraits de victimes, toujours grâce au soutien de mes deux mentors à l’université, Jeff Rich et Margaret Stratton.

Tu es également la fondatrice de Don’t Smile, un site qui donne la parole et la place aux femmes photographes. Quelle est la place de ton engagement féministe dans ton travail, et quelle est la place accordée aux femmes photographes aux États-Unis ?

J’ai choisi ce titre pour son double sens, qui évoque à la fois l’injonction faite aux femmes de sourire continuellement et le réflexe de sourire que l’on a automatiquement face à un appareil photo. Mon engagement féministe et ma pratique photographique sont intimement liés. Je veux que cet espace virtuel serve à donner de la visibilité aux femmes photographes, surtout aux États-Unis où elles sont sous-représentées dans le champ photographique.

Peu de choses ont changé depuis que les Guerrilla Girls ont initié cette démarche de sensibilisation dans les années 1970, et c’est déprimant. Je connais tellement de femmes artistes badass qui font un travail incroyable et qui sont pourtant ignorées. Le problème vient principalement des institutions artistiques influentes et monolithiques qui continuent à organiser des rétrospectives d’artistes masculins morts. Dans quel but ? C’est du déjà-vu. On est en 2016, presque 2017, il est temps de passer à autre chose.

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1569, Claudia Avenue, Akron, Ohio, 44301. Viol, rapport d'incident enregistré, 01/06/2015, 22 h 42. (© Melissa Kreider, In Her Own Home)

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2128 South Riverside Drive, Iowa City, Iowa, 52246. Violence conjugale, arrestation effectuée, 17/10/2015, 16 h 09. (© Melissa Kreider, In Her Own Home)

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920 North Leverett Ave, 823, Fayetteville, Arkansas, 72701. Violence conjugale, rapport d'incident enregistré, 20/10/2015, 6 h 44. (© Melissa Kreider, In Her Own Home)

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18, East Trenton Boulevard, 1, Fayetteville, Arkansas, 72701. Violence conjugale, rapport d'incident enregistré, 21/10/2015, 9 h 23. (© Melissa Kreider, In Her Own Home)

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299 North Westminster Street, Iowa City, Iowa, 52245. Violence conjugale, impossible de localiser l'agresseur, 01/08/2015, 23 h 45. (© Melissa Kreider, In Her Own Home)

Par Aude Jouanne, publié le 28/11/2016