Steve Schapiro : "David Bowie m'a donné accès à sa vraie personnalité"

Steve Schapiro a eu le privilège de photographier David Bowie lors d’un shooting en 1974. Le photographe est revenu sur cette rencontre pour Konbini.

(Photo: Steve Schapiro, from Bowie, powerHouse Books)

© Steve Schapiro

Pour David Bowie, l’année 1974 a marqué le début d’une grande période de transition. Le chanteur avait déjà vécu la vie de Ziggy Stardust et lancé Aladdin Sane. À cette époque, David Bowie n’était pas seulement perçu comme un poids lourd de la musique, mais aussi comme une icône de la mode qui n’arrêtait pas de repousser les limites du style et de la sexualité. C'était une pile électrique aux multiples talents, un personnage de renommée internationale qui cherchait toujours des nouvelles manières de s’exprimer, des nouveaux personnages à incarner, des nouvelles idées.

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Qu’il soit le Ziggy enjoué en combinaison, le Thin White Duke aux cheveux lissés ramenés en arrière, ou la pop star aux couleurs pastel de "Let’s Dance", David Bowie incarnait des personnages qui reflétaient son essence. Sa musique, son look et l’homme qu'il était formaient un tout, le David Bowie dont tout le monde se souvient et que tout le monde aimait.

Mais il y a eu un moment – douze heures, pour être précis – où David Bowie a arrêté de jouer et a dévoilé sa vraie personnalité devant un objectif. Alors qu'il était à l’apogée de sa célébrité, le photographe légendaire Steve Schapiro a profité d’une rare proposition de la part du manager de David Bowie pour organiser une séance photo privée avec la pop star à Los Angeles en 1974.

Habitué à photographier des célébrités en vogue et des personnalités politiques puissantes, en un peu plus d’une décennie, Steve Schapiro avait déjà travaillé avec des icônes comme Andy Warhol, Frank Sinatra, Janis Joplin et Marlon Brando. C'était lui le photographe de plateau sur les tournages du Parrain de Francis Ford Coppola et de Taxi Driver de Martin Scorsese. Il a immortalisé Cassius Clay juste un an avant qu’il ne remporte le championnat mondial des poids lourds et ne devienne Mohamed Ali. Il a également réalisé le portrait de Mia Farrow en train de mordre un collier en perles qui a fait la couverture du premier magazine People. Et quand Martin Luther King a été assassiné à Memphis, il était sur les lieux et a documenté cette page importante de l'histoire.

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Il s’est forgé une réputation en immortalisant des visages connus à des moments clés de leur évolution, et David Bowie en fait partie. Pendant le shooting, les deux artistes se sont bien entendus, et le photographe a réussi à saisir avec son appareil photo les quelques moments où David Bowie a fait tomber le masque.

David seated drawing circles on the background paper and then the Kabbalah Tree of Life diagram on the floor. Los Angeles, 1974 (Photo: Steve Schapiro, from Bowie, powerHouse Books)

Pendant le shooting, David Bowie a fait des dessins sur le décor en arrière-plan et sur le sol. Los Angeles, 1974. (Toutes les images : © Steve Schapiro, livre Bowie, publié par powerHouse Books.)

Steve Schapiro donne un aperçu du moment intime qu’ils ont partagé avec l'ouvrage Bowie qui rassemble des photos d’archives (publié par la maison d’édition powerHouse Books) et avec une exposition à Londres, "Steve Schapiro : Heroes" (qui commence le mois prochain), qui montre son travail avec David Bowie, dont le shooting pour la couverture de l’album "Low" et des clichés rares pris pendant le tournage du film L'homme qui venait d'ailleurs.

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Pendant le shooting, David Bowie a enfilé de nombreux costumes et s’est mis dans la peau de nombreux personnages, mais le photographe a été frappé par la sérénité du chanteur. Nous avons joint Steve Schapiro, qui est basé à Chicago, au téléphone pour parler de cette rencontre.

Konbini | Ça vous a fait quoi d’être invité à photographier David Bowie ?

Steve Schapiro | Son manager, Michael Lippman, m’a appelé un jour et m’a demandé : "Voulez-vous photographier David Bowie ?" Et avant qu’il puisse finir sa phrase j’ai dit "oui !". Il s’est avéré que pendant ce shooting David s’est mis dans la peau de nombreux personnages, différentes personnes en devenir.

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Il avait cette envie constante d'évoluer. David donnait toujours l’impression qu’il s’ennuyait, ou qu’il voulait évoluer vers d’autres personnages… donc il n’arrêtait pas de changer de personnalité. Il s’est mis dans la peau de nombreux personnages ce jour-là. On a commencé à 4 heures de l’après midi et on a terminé à 4 heures du matin en le photographiant sur sa bécane grâce à la lumière des phares des voitures [rires].

David with goggles and bike. Los Angeles, 1974 (Photo: Steve Schapiro, from Bowie, powerHouse Books)

David sur sa bécane. Los Angeles, 1974. (© Steve Schapiro)

"David out of character. One of my favorite photos of David. I particularly like his hands in this shot". Los Angeles, 1975 (Photo: Steve Schapiro, from Bowie, powerHouse Books)

"David sans personnage. L'une de mes photos préférées. J'aime tout particulièrement ses mains." Los Angeles, 1975. (© Steve Schapiro)

Comment était-il ? Était-il aussi légendaire et excentrique en vrai qu’il semble l’être sur scène ? 

Il n’était pas excentrique, il était très calme, très intelligent, très détendu et il avait une idée très claire de ce qu’il voulait faire.

Le bouquin n’est pas un ouvrage sur le rock’n’roll, selon moi, il a un sens plus spirituel, il reflète David. Il y a un certain nombre de photos dans le bouquin où il regarde l’objectif mais il ne ressemble pas à Ziggy ou à d’autres personnages, il ressemble à lui-même. La dernière photo du bouquin est très sombre, elle renferme beaucoup de tension et beaucoup d’émotion. Elle reflète profondément sa personnalité, comme s’il m'y donnait accès, au lieu de créer des personnages pour moi ou pour la séance photo.

Il a emprunté un T-shirt à l’un de mes assistants, il est allé au vestiaire et quand il est revenu, il avait peint ces rayures en diagonale dessus. Puis il a commencé à faire ces dessins sur le décor en arrière-plan qu’on avait installé. On s’attendait à ce qu’il incarne Ziggy, avec ses costumes extravagants et des choses comme ça, et il a commencé à faire ces dessins, puis a continué en traçant une représentation graphique de l’arbre de vie de la Kabbale sur le sol. Il avait une démarche spirituelle.

Ça faisait quoi de photographier David Bowie, comparé à des figures politiques comme John F. Kennedy et Martin Luther King ?

Il n’y a pas vraiment de différence parce que tu cherches la même chose, tu cherches l’émotion, le look, l’information. Avec David je ne savais pas à quoi m’attendre par la suite dans la plupart des situations [rires], alors que sur le plateau d’un film, si je lis le script, je sais. La plupart des gens avec qui j’ai travaillé étaient très doués et charismatiques, et il s’agit vraiment de montrer le plus possible qui ils sont, montrer leur âme et essayer de photographier ces moments qui trahissent cet aspect d’eux ou, mieux encore, le dévoilent.

Vous êtes tombé amoureux de la photographie quand vous étiez petit. Pensiez-vous qu’un jour vous prendriez en photo des célébrités comme David Bowie ou Janis Joplin ?

Certainement pas ! Je ne m’en doutais pas à cette époque. Quand j’étais adolescent, je voulais vraiment devenir photojournaliste. Je suis allé à Paris après l’université et quand je suis revenu, j’ai écrit un roman, et j’avais dans l’idée que je deviendrai le plus grand romancier du monde entier… il fait quatre pages. Quatre très bonnes pages, c’est tout [rires]. Donc j’ai décidé que je ne deviendrai pas le plus grand romancier du monde, et je me suis tourné vers la photographie.

Bowie Blue, New Mexico 1975 (Photo: Steve Schapiro, from Bowie, powerHouse Books)

Bowie Blue, Nouveau-Mexique, 1975. (© Steve Schapiro)

Avez-vous une photo préférée de lui ?

Je dirais que les deux dernières photos du livre montrent vraiment Bowie tel qu’il est, il n’est pas l’un de ses personnages, il est David Bowie… Vous savez, même David Bowie est un pseudonyme, ces photos montrent vraiment qui il est en tant que personne.

En tant que David Jones ?

Oui, exactement. Mais ma photo préférée est probablement Bowie Blue. En fait, c’est une photo que j’ai trouvée il y a un an et demi. Je faisais une expo à Chicago sur Andy Warhol, le Velvet Underground et David Bowie, on mettait en place les photos, et je me suis dit "il faut que je trouve une image plus frappante de Bowie". J’ai trouvé cette photo que je n’avais jamais publiée. Il était huit heures du soir, c’était la veille de l’exposition, et je suis allée chez ma tireuse à Chicago juste avant qu’elle ne parte et je lui ai demandé une faveur. C’était finalement la photo qui se démarquait le plus.

Et quel est votre plus beau souvenir de lui ?

Mon plus beau souvenir, c’est l’expérience entière avec lui, en fait. Vous avez probablement déjà entendu parler de ces décors d’un vert putride qu’on met en arrière-plan pour faire des portraits, donc on s’est dit que c’était la pire couleur à mettre sur la couverture d’un magazine et le magazine People l’a fait en 1976… et on en a ri. Les idées du premier shooting étaient vraiment celles de David, et c’était à moi de les concrétiser de la meilleure manière possible. On a collaboré selon moi, mais vraiment c’est l’état d’esprit de David qui se reflète dans ce qu’on a fait ce jour-là.

Quelle a été votre réaction quand il a utilisé le costume avec les rayures diagonales dans le clip de "Lazarus", quarante ans après votre shooting ?

C’était très émouvant pour moi. Ce costume en particulier a une signification très forte et j’ai vraiment retrouvé le David que j’ai rencontré et connu. J’ai du respect pour lui, pas seulement en tant qu’artiste, mais aussi en tant que personne qui évoluait constamment.

From the photo shoot for People Magazine. We took portraits against a putrid green background which we both felt was the worst possible color to use as a background for a magazine cover. Los Angeles, 1974 (Photo: Steve Schapiro, from Bowie, published by powerHouse Books)

"C'est une photo du shooting pour le magazine People. On a fait des portraits devant ce décor vert putride et on s'est tous les deux dit que c'était la pire couleur à mettre en couverture de magazine." Los Angeles, 1974. (© Steve Schapiro)

Y a-t-il une personnalité aujourd’hui avec qui vous aimeriez travailler sans en avoir eu encore la chance ?

Plusieurs personnes du mouvement Black Lives Matter. Il y a un pompier de Chicago qui est incroyablement charismatique, qui a amélioré certaines zones du centre de Chicago et c’est quelqu’un que je veux vraiment photographier maintenant… Pour montrer son état d’esprit, son énergie et ce qu’il a accompli avec les gens. Des personnes comme ça.

Je travaille sur un bouquin sur ce lieu appelé "Misericordia", fondé par la sœur Rosemary en 1974 pour les personnes qui ont des problèmes de développement comme le syndrome de Down. Il s’étend désormais sur 14 hectares dans le Nord de Chicago, c’est un lieu incroyable… Ça ressemble à un backlot ou un studio MGM. Six cents personnes vivent là-bas, ce sont des gens qui pourraient passer leur journée assis dans le noir, mais ici ils sont impliqués dans des projets du matin au soir. Ce sont des personnes que nous sous-estimons, mais la joie qui règne en ce lieu est incroyable ; j’y vais souvent avec ma femme. Chaque fois que tu entres dans un pièce, quelqu’un te sourit immédiatement et te demande ton nom, tout dans ce lieu est joyeux.

Dernière question, mais pas la moindre… Que pensez-vous d’Instagram ?

Je pense que l’appareil photo est devenu obsolète et que les smartphones le remplacent. Mais je pense que c’est génial, la communication change constamment et des nouvelles choses arrivent. Une fois, je regardais par la fenêtre, j'ai vu des oiseaux qui volaient au-dessus du 11e étage et je me suis dit : "Ouah, dans cinquante ans, les gens vont voler dans le ciel comme ça."

Je pense que tout cela est génial, ce qui est important c’est le produit final : si ça t’émeut vraiment, alors c’est un succès. Peu importe quel appareil photo tu as utilisé. Si le produit final est émouvant, te bouleverse, je pense que c’est un succès.

Découvrez plus de photos dans l’ouvrage Bowie de Steve Schapiro (publié par powerHouse Books), ou lors de l’expo "Steve Schapiro : Heroes" à partir du 9 juin à l'Atlas Gallery, à Londres.

Bowie LOW, New Mexico 1975 (Photo: Steve Schapiro, from Bowie, powerHouse Books)

Bowie LOW, Nouveau-Mexique 1975. (© Steve Schapiro)

David with cigarette on a break from filming MFE in New Mexico, 1975. This became a Rolling Stone cover and a popular image (Photo: Steve Schapiro, from Bowie, powerHouse Books)

David avec une cigarette lors d'une pause sur le tournage de L'homme qui venait d'ailleurs au Nouveau-Mexique en 1975. Cette image est devenue une couverture de Rolling Stone et une photo très populaire (© Steve Schapiro)

Bowie with Keaton Book, New Mexico, 1975 (Photo: Steve Schapiro, from Bowie, powerHouse Books)

David Bowie avec un livre sur Buster Keaton au Nouveau-Mexique, 1975. (© Steve Schapiro)

Los Angeles, 1975 (Photo: Steve Schapiro, from Bowie, powerHouse Books)

© Steve Schapiro

Par Olivia Cassano, publié le 23/05/2016

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