Une formidable bande dessinée sur le plus singulier des photographes américains

Capturant pendant des années les bas-fonds new-yorkais, Weegee (de son vrai nom Arthur Fellig) est une figure essentielle de la photographie américaine. Max de Radiguès et Wauter Mannaert lui consacrent une bande dessinée sulfureuse.

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Couverture de la BD Weegee, aux éditions Sarbacane.

La bande dessinée de l’auteur Max de Radiguès et du dessinateur Wauter Mannaert rend un hommage intense et sans fioritures à cette personnalité haute en couleur de la photographie. Principalement connu pour ses photos de cadavres gisant dans le Lower East Side de New York durant la Grande Dépression, Weegee est un personnage énigmatique qui a longtemps fait débat parmi les amateurs de photographie.

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Photojournaliste avant-gardiste pour certains, voyeur excentrique pour d’autres, il est loin de faire l’unanimité et se battra toujours pour être reconnu par les hautes sphères new-yorkaises. Vendant ses photos de "macchabées", comme il les nomme, à la presse, il est acculé aux bas-fonds, ceux dans lesquels il a lui-même grandi, qu’il aime et qu’il déteste tout autant.

Scène de crime

Devant un théâtre, un homme est allongé par terre, le visage caché par un chapeau, la cravate défaite et la jambe droite tordue en un angle impossible. Autour de lui s’est formé un attroupement de personnes qui regardent silencieusement le sang coulant de son corps abîmé. Soudain, un homme brise la solennité du moment en bousculant les gens sur son passage, pour se rapprocher au plus près du cadavre encore chaud.

Chapeau mou sur la tête, cigare à la bouche et appareil photo à la main, il n’y a pas de doute : c’est Weegee, le photographe attitré des bas-fonds qui arrive plus vite que la police sur les lieux du crime. Il se penche sur le corps sans sourciller et marmonne : "Pas très esthétique tout ça." Weegee découvre le visage du jeune homme assassiné, le tourne légèrement sur le côté, réajuste sa veste et change la position de ses bras. Il le regarde un instant, d’un air professionnel et satisfait. Il sort l’appareil photo et clac, capture ce qu’il est venu chercher : l’image d’un cadavre de plus dans New York…

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L'esprit des bas-fonds

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Weegee The Famous, en personne. (© Inconnu)

Le regard toujours attentif et le pas assuré, Weegee parcourt son quartier en saluant tous les habitants qui le connaissent bien et le respectent. Avant de vendre des photos voyeuristes, il dit vouloir changer les choses. C’est un photojournaliste avant l’heure, un acteur du "combat ordinaire", combat qui est celui de chacun lorsqu'on vit dans un ghetto. Weegee – rebaptisé ainsi à cause du jeu spirituel Ouija qui invoque les morts – grandit dans cet environnement et commence à le photographier dès ses quinze ans. Passé les vingt-cinq ans, il impose sa marque en tamponnant chacune de ses photos de son nom ("Weegee The Famous") pour que la presse, qui ne crédite alors pas ses photographes, soit obligée de le divulguer.

Il s’impose petit à petit en publiant des photographies souvent cruelles d’âmes perdues, de mafieux, de prostituées, de vagabonds ou d'enfants des rues... Dans sa voiture, branchée à la radio de la police, il attend qu’un nouveau drame soit annoncé pour arriver le premier sur les lieux. Pour être sûr de remuer les estomacs de ses riches concitoyens, il n’hésite pas à salir parfois une scène de crime pour avoir une photo plus parlante et toujours plus traumatisante... Puis Weegee repart dans la nuit, chasser un unième fait-divers. On ne l'arrête jamais.

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Dessins endiablés

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Extrait de la BD Weegee, aux éditions Sarbacane.

Weegee a la fièvre de la photographie, ça le rend malade. Il en fait des cauchemars atroces mais il ne peut pas s’en empêcher – d’où le génial sous-titre de la BD, "Serial Photographer". L’intensité du dessin entraîne quelques fois Weegee au bord de la folie et le lecteur se retrouve engrené dans la spirale vertigineuse de la violence quotidienne. Embarqué à corps perdu dans cette Amérique de la prohibition grâce à une très belle reconstitution, le lecteur sillonne avec Weegee les rues de New York. Tout comme le personnage du film Night Call sorti en 2014, inspiré par Weegee lui-même, qui nous entraînait dans les nuits infernales de Los Angeles.

Le fantastique noir et blanc du dessinateur Mannaert donne naissance au mouvement dont sont dépourvues les véritables photos de cet artiste resté inclassable, admiré par des personnalités comme Warhol. Le temps de cette envoûtante bande dessinée, le ghetto reprend vie avec sa bonne humeur et ses déboires. Il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui, le Lower East Side correspond aux alentours de Greenwich Village, l’un des endroits les plus branchés de New York. Les choses ont changé, comme le désirait Weegee finalement…

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Weegee Serial Photographer de Max de Radiguès et Wauter Mannaert est disponible aux éditions Sarbacane, pour 19,50 euros. Du 28 mai au 4 décembre 2016, le Musée de la photographie à Charleroi présente l'exposition Weegee by Weegee.

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Extrait de la BD Weegee, aux éditions Sarbacane.

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Extrait de la BD Weegee, aux éditions Sarbacane.

Par Paulina Gautier-Mons, publié le 30/11/2016

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