À travers ses 11 000 autoportraits, ce photographe rend compte d'une histoire collective

Depuis trente ans, Karl Baden se photographie chaque jour afin de suivre l'évolution de son image, à travers des portraits en noir et blanc.

Le 23 février 1987, Karl Baden a eu l'idée de faire ce que la moitié de la planète fait quotidiennement et sans réserve depuis un bon moment : un autoportrait avec son appareil photo. Depuis trente ans, le professeur de photographie installé à Boston prend ce qu'on appelle aujourd'hui un selfie et documente son processus de vieillissement.

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Depuis près de 11 000 jours, Karl Baden suit quotidiennement le même processus. Il utilise le même 35mm à chaque prise, la même source de lumière, le même trépied et le même fond blanc. En déplacement aussi, Baden apporte son matériel pour recenser l'évolution de son visage. Sur trente années, il n'a loupé le coche qu'une seule fois : "Un simple oubli", précise-t-il.

Le processus de vieillissement en images

Chaque jour, il prend trois images afin d'avoir le choix entre trois expositions différentes. Pour Boston Globe, Karl Baden explique : "J'essaie de garder une expression aussi neutre que possible. Aucun artifice et aucune émotion ne doivent interférer dans le chemin de l'information pure." C'est aussi pour cela qu'il a tenté de garder les mêmes caractéristiques toutes ces années, il n'a par exemple jamais laissé pousser sa moustache ou une barbe, et a gardé ses cheveux coiffés de la même façon.

"J'ai dû transformer toutes les variables en des constantes afin que rien ne vienne déranger le processus de vieillissement." Ce n'est aucunement une visée esthétique que poursuit Karl Baden. Au contraire, ses photos "ne cachent rien, elles sont supposées révéler chaque détail et malgré tout, le mystère de comment quelqu'un vieillit de jour en jour est toujours bien caché".

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Un projet qui mêle le personnel et l'universel

Si le projet peut paraître très personnel, il traite de sujets qui touchent tous les êtres. Questionner la vieillesse revient à traiter de la mort et documenter ce processus interroge les traces que nous laissons sur Terre. Ces photos, d'autant plus lorsqu'elles sont présentées sous forme de timelapse, accentuent le côté éphémère de nos vies et posent certaines questions.

De plus, le photographe n'a pas flanché ni arrêté son projet lorsque lui a été diagnostiqué un cancer de la prostate. Il a ainsi continué à se prendre en photo, même lorsqu'il suivait une chimiothérapie. "Poursuivre le projet me tenait encore plus à cœur à ce moment-là", précise-t-il. Une fois encore, le projet traite de la thématique de la mort.

C'est aussi un questionnement par rapport à l'évolution de la culture qui apparaît. Karl Baden déclare que, selon lui, si les selfies n'étaient pas devenus si populaires aujourd'hui, son travail serait tombé dans l'oubli. Mais il affirme ne pas prendre ses autoportraits "de la même façon que Kim Kardashian", étant donné qu'il ne recherche aucun artifice. L'artiste explique avoir tergiversé pendant treize ans avant de démarrer son projet parce qu'il en avait parlé à une amie qui avait trouvé l'idée complètement stupide.

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Inspiré d'Andy Warhol et Cindy Sherman

Il a fini par sauter le pas, le lendemain du décès d'Andy Warhol – ce qui, rétrospectivement, "n'était sûrement pas un hasard", confie-t-il, toujours au Boston Globe. À une époque où au moins un selfie est partagé à la seconde sur le Net, une période de treize ans de réflexion paraît assez fou. Parlant des réactions concernant son travail, Baden explique avoir fait la connaissance d'un nouveau type de personnes : "Ces sept dernières années, je me suis surtout rendu compte de l'existence des trolls de l'Internet, des gens dont je ne soupçonnais pas l'existence."

Preuve, s'il en est, qu'au-delà de documenter l'évolution d'un seul homme, ces 11 000 images attestent aussi de l'évolution de notre monde. Karl Baden n'est cependant évidemment pas l'inventeur de l'autoportrait photographique. Cindy Sherman, Andy Warhol, Robert Mapplethorpe ou Pierre et Gilles sont par exemple des grandes figures de l'autoportrait. De leur côté, des artistes comme Roman Opalka ou Willy Ronis ont eux aussi eu comme projet de se photographier chaque jour durant plusieurs années.

Par Lise Lanot, publié le 27/02/2017

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