Ce photographe taïwanais réinvente le corps féminin sur Instagram

Le photographe taïwanais Lin Yung Cheng, dont le pseudo est 3cm_lin sur Instagram, explore le thème de la féminité et ses stéréotypes dans des expérimentations visuelles surréalistes.


D’abord, c’est un malaise. Assise face à l'objectif, une femme est immobilisée par un fil rouge qui s’enfonce dans sa chair, relie sa tête à ses bras serrés contre son corps. La femme n'a pas l'air de souffrir et pourtant, l’image est désagréable à regarder. Quasiment douloureuse. Après la première réaction de gêne, place à l’histoire. Celui d'un corps entravé par une camisole symbolique de fils.

Chez Lin Yung Cheng, la violence se cache dans les codes, les détails, librement interprétables en fonction du ressenti de chacun. Mais face à ce corps sans signes distinctifs, universel, viennent immédiatement à l’esprit les postures absurdes et contraignantes imposées aux femmes par la société, et les stéréotypes associés au genre féminin. Entre autres injonctions tenaces auxquelles s'attaque le photographe, la minceur à tout prix, la grâce et la sensibilité généralement attribuées aux femmes ou encore la discrétion et la docilité.

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Une imagination surréaliste

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Des punaises en guise de soutien-gorge inconfortable, des fourchettes pour maintenir un port de tête ou encore des confettis rouges à la place des règles, Lin Yung Cheng utilise les objets de la vie courante pour matérialiser les problématiques de la féminité. Le photographe taïwanais développe un imaginaire surréaliste et onirique pour mettre en scène son unique modèle, qu’il contorsionne à loisir dans des poses improbables, fait poser avec des fruits placés à des endroits inattendus ou recouvre d’insectes et de notes adhésives.

Les couleurs neutres jouent de l’ambiguïté et diffusent une douceur extrême, créant une image presque aseptisée. Une neutralité qui se retrouve sur le visage du modèle, dépourvu d’expression ou d’émotion, quand il n’est pas directement coupé de la photo, caché sous un rideau de cheveux ou derrière un objet. Le corps est souvent dénudé, sans artifices, semblable à celui de n’importe quelle femme.

La sexualité féminine sous forme d’énigmes


Que ce soit dans la dénonciation ou dans la simple illustration, ce corps capturé par l’objectif de Lin Yung Cheng éprouve les standards de beauté actuels, la sexualité féminine et ses tabous. Par des jeux de miroir, de perspectives et de lumière, la confrontation des stéréotypes se teinte d’une note poétique. Pas question pour autant de les atténuer ou de les rendre plus acceptables, au contraire. Le contraste créé entre la finesse de l’image et la force de l’interprétation illustre parfaitement la violence que peuvent représenter ces préjugés autour de la condition féminine.

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Lin Yung Cheng ne cherche pas à expliquer ses photos pour éviter toute interférence. Ce silence crée un véritable jeu d'énigmes visuelles qui questionnent le rapport à l’anatomie humaine et plus particulièrement le corps féminin. Sans légende et sans autres indices que ceux disséminés dans la photo, le spectateur est libre de se construire sa propre interprétation, en fonction de sa culture et de son vécu. Le fil rouge, symbole du destin qui unit deux êtres en Asie, représente en Occident la couleur du sang.

Provoquer pour faire prendre conscience


Provocatrices ou beaucoup plus rêveuses, ses photos développent des récits subtils, codifiés, qui bousculent l’image de la femme jusqu’à l’inconfort. Sans tabou, les photos de Lin Yung Cheng cherchent à libérer la féminité d’une vision étriquée, profondément ancrée dans les mœurs et dans l’inconscient collectif. Derrière ces photos troublantes, l’idée que le changement vient en choquant, qu’il faut provoquer une réaction intense, viscérale.

L’intention ? Faire réfléchir et amener à reconsidérer le corps féminin et la façon dont il peut être représenté et utilisé dans nos sociétés modernes. En étant dérangé par les clichés, le spectateur est obligé de se demander en premier lieu ce qui le perturbe tant dans ce qu’il voit.

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Par Aude Jouanne, publié le 22/12/2016

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