Ruddy Roye nommé photographe Instagram de l'année par le magazine Time

Le magazine Time vient de décerner à Ruddy Roye le titre de "photographe Instagram de l'année". L'occasion de découvrir un photographe engagé qui met en lumière ceux qu'on ne voit pas assez. 


Radcliffe Roye est un photographe documentaire basée à Brooklyn. Marqué par le manque de visibilité de certains et notamment des communautés noires américaines, il a décidé il y a quatre ans de dresser le portrait d'inconnus sur son compte Instagram afin d'éclairer les difficultés des classes populaires américaines.

"Une fenêtre où ces gens ne sont plus invisibles"

Son travail engagé nous prouve que l'activisme peut avoir lieu sur Instagram. Grâce à plus de 4 000 portraits, le photographe nous raconte l'histoire d'anonymes : leur quotidien, leurs gloires mais aussi leurs défaites. Humaniste, le photographe s'indigne du manque d'attention dont nous faisons preuve face au monde qui nous entoure. Il explique alors au magazine Time :

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"Il y a un gars au coin de la rue. Je passe devant tous les jours. Comment se fait-il que je sois le seul à le voir ? J'ai donc commencé à utiliser Instagram pour créer un endroit où tout le monde pourrait le voir. Une fenêtre où ces gens ne seraient plus invisibles."

À travers son objectif, il tente de nous faire prendre de la distance vis-à-vis de nos préjugés et de nous faire réfléchir aux dysfonctionnements de notre société. Pour cela, chacune de ses images est précisément légendée. Un élément de contextualisation primordial dans son travail.

November 15, 2016 Post Man Thirty four year old Kenan is a New Yorker who has been living on its streets and panhandling to stay alive. When I walked up to the wall, I immediately saw his dark eyes peering above his crossed hands and his red cup. The wall was littered with post its. Each single leaf seem to flow over the other like my anger. I started to read to get some idea as to why New Yorkers went on to the streets after the election -- knowing full well that marching could not change the result. As I stood watching other people shuffle slowly from one end of the wall to the other, I heard this quote I was recently told in Oakland. "If your art or policy is not for poor people, it is neither radical or revolutionary." And then I heard her shouting in anger, complaining at someone that they had stepped in front of her while she was reading. In true New Yorker form, people just stepped to the side without even looking at her. Another woman scanned the wall from left to right, and as she panned her cell phone, I caught his eyes again. They were steely, sharp and filled with emptiness. So in front of the little crowd I introduced myself and knelt beside Kenan and his empty cup. #whenlivingisaprotest #nyc #streetphotography #blackportraiture #streetportrait #makeportrait #makeportraits #leicaq

Une photo publiée par "Humanist/Activist." (@ruddyroye) le

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"15 novembre 2016. Facteur de 34 ans. Kenan est un New-Yorkais qui vit dans la rue et fait la mendicité pour rester en vie. Quand je me suis approché du mur, j'ai immédiatement vu ses yeux sombres, au-dessus de ses mains croisées et de son gobelet rouge. Le mur était rempli de post-it.

J'ai commencé à les lire pour comprendre pourquoi les New-Yorkais avaient manifesté dans les rues après les résultats des élections — en sachant très bien que rien ne changerait. Je me tenais debout à regarder les autres personnes marcher lentement autour de moi et j'ai entendu cette citation qu’on m’avait déjà dite à Oakland : "Si votre art ou votre politique ne sont pas faits pour les pauvres, ils ne sont ni radicaux ni révolutionnaires."

Et puis j’ai entendu une femme hurler de colère, se plaindre que quelqu’un avait marché devant elle pendant qu’elle lisait. En vrais New-yorkais, les gens passaient à côté d’elle sans même la regarder. Une autre femme balayait du regard le mur de gauche à droite. Pendant qu’elle faisait un panorama avec son téléphone, nos regards se sont croisés une nouvelle fois. Le sien était d’acier, tranchant et rempli de vide. Alors face au petit attroupement, je me suis présenté et je me suis agenouillé à côté de Kenan et de sa tasse vide.

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Empathie et humanisme

Ce qui est frappant lorsqu'on observe le travail de Roye, c'est la facilité avec laquelle il semble rencontrer des inconnus et dialoguer avec eux. Le photographe explique que cette aisance lui viendrait de son père :

"La chose la plus importante que mon père m'a dite, c'est qu'il faut toujours se présenter. Donc, quand je vais vers quelqu'un dans la rue, je commence toujours par : "Bonjour, mon nom est Ruddy. Comment vous appelez-vous ? Que faites-vous ? Pourquoi êtes-vous ici ? Comment êtes-vous arrivé là ?"

L'homme observe les gens qui l'entourent, prend le temps d'aller à leur rencontre et d'échanger quelques minutes avec eux, tout simplement. Il s'est notamment rendu à Baton Rouge en Louisiane, lieu de vives tensions suite à la mort d'Alton Sterling. Il explique qu'une fois sur place, il a tâché d'être le plus neutre possible, sans préjugés. "Quand je vais à un endroit que je ne connais pas, mon travail n'est pas d'arriver sur place avec un avis sur le sujet. J'arrive comme une page vierge", ajoute-t-il.

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En revanche, il ne considère pas que cette neutralité doit le dénuer de toute empathie. Convaincu que ses confrères photographes manquent d'humanité par moments, il refuse l'idée de devoir mettre de la distance avec les personnes qu'il rencontre pour réaliser des objets journalistiques : "On nous dit souvent qu'on ne peut être impartiaux que s'il y a de la distance, je n'essaie pas d'être impartial. Une grande partie de chaque histoire que je fais est un morceau de moi."

Il invite donc ses confrères photojournalistes à accorder plus d'attention aux images qu'ils partagent et les met en garde sur la question de la représentativité. Pour lutter contre les inégalités, il est important de donner la parole à tous. Le titre "photographe Instagram de l'année" que lui a décerné le magazine Time va lui apporter une certaine exposition, ce qui permettra, par ricochet, de faire entendre ces voix encore trop discrètes.

Par Lisa Miquet, publié le 07/12/2016

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