© Sotheby’s

Contre son gré, Banksy a battu son record de vente aux enchères

Cette fois-ci, l’audience n’a malheureusement pas eu le droit au spectacle de l’autodestruction.

Sans le vouloir, Banksy a fait culminer les ventes de Sotheby’s le 3 octobre dernier, à Londres, lors de la Frieze Week. Son célèbre Devolved Parliament – qui a connu quelques modifications esthétiques et politiques entre le moment de sa création et le moment de sa mise aux enchères – était estimé entre 1,6 million d’euros et 2,25 millions d’euros.

Ce jeudi 3 octobre, le marteau est tombé et des cris de joie se sont fait entendre : un acquéreur a acheté (par téléphone) le tableau du street artiste anonyme pour… 11,1 millions d’euros (soit 9,90 millions de livres sterling). Une somme presque cinq fois supérieure à ce qui était pressenti par les expert·e·s. Cette peinture, qui est la plus grande jamais réalisée par l’artiste, représente des singes dans la Chambre des communes britannique. Créée en 2009, elle s’est révélée être une œuvre prémonitoire de l’ère Brexit dans laquelle le Royaume-Uni est noyé aujourd’hui. 

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"Devolved Parliament", Banksy. Seconde version de la peinture en vente chez Sotheby’s le 3 octobre 2019, avec les chandeliers éteints et la banane du singe vers le bas. (© Sotheby’s)

C’est un nouveau record pour la maison de vente aux enchères avec les œuvres de Banksy, qui surpasse sa Fille au ballon autodétruite (renommée Love is in the Bin et vendue pour 1,17 million d’euros l’an dernier) et Keep it Spotless, réalisée en collaboration avec l'un des artistes britanniques les plus bankables, Damien Hirst, et vendue pour 1,6 million d’euros en 2008.

Tension palpable

Dans une vidéo montrant les enchères grimper durant treize longues et excitantes minutes, on peut entendre le commissaire-priseur déclarer que "c’est la première fois qu’[il] voi[t] cela". Parmi les personnes qui ont enchéri, se trouvaient le collectionneur Jose Mugrabi – qui possède de nombreuses œuvres d’Andy Warhol, de Jean-Michel Basquiat et de Damien Hirst –, et le banquier turc Halit Cingillioglu. Dès les premières enchères, ils ont dépassé l’estimation la plus basse, c’est-à-dire les 1,6 million d’euros. Mais ces derniers se sont fait déloger en quelques minutes par des coups de téléphone venant du fond de la salle, et en provenance d’autres collectionneur·se·s.

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Lors de la même séance, le tableau Pyro de Basquiat a été vendu en deçà de son estimation initiale. Banksy et Basquiat sont donc les deux plus grosses ventes de ces enchères. Devolved Parliament a même dépassé une œuvre de Francis Bacon, datant de 1951 et dépeignant elle aussi des singes. Figure with Monkey s’est vendue pour 3,1 millions d’euros (environ 2,8 millions de livres sterling), dépassant de peu sa valeur estimée.

"Ce soir, il était clairement question d’artistes de rue qui se sont frayé un chemin dans l’histoire de l’art. C’est un moment remarquable, de voir Basquiat et Banksy triompher dans une vente aux enchères. […] Cette soirée a montré que des personnes importantes le [Banksy, ndlr] considèrent comme un grand artiste. Ou du moins, pensent qu’il deviendra l’un des plus grands artistes de son époque", a clamé Alex Branczik, directeur du département Art contemporain chez Sotheby’s Europe, lors d’une conférence de presse.

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Francis Bacon, "Figure with Monkey", 1951. (© Courtesy of Sotheby’s)

Si certain·e·s galeristes se sont réjoui·e·s de cette prouesse, d’autres ont émis des critiques, à l’instar du consultant artistique Josh Baer qui a déclaré dans sa newsletter Baerfaxt :

"Regardez une peinture de Jean-Michel Basquiat et cette œuvre [Devolved Parliament, NDLR], qui est plutôt une affiche. Si votre conseiller en art a 14 ans, et vous pousse aussi à acheter du Kaws, alors le reste des conseillers comme nous, au-dessus de 30 ans ou plus, devraient tous démissionner."

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La réaction de Banksy

Sur son compte Instagram, Banksy – qui s’oppose à tout but mercantile de son art – s’est exprimé quant à cette vente record. "Prix record pour une peinture de Banksy lors d’une vente ce soir. C’est une honte que je ne la possède toujours pas", légendait-il en accompagnant sa phrase d’une photo d’une citation du critique d’art australien Robert Hughes :

"L’art devrait nous rendre plus clairs et compréhensibles. Cela devrait nous donner des sensations cohérentes que nous n’aurions pas autrement. Mais le prix d’une œuvre d’art fait désormais partie de sa fonction, son nouveau boulot est d’être accrochée à un mur et d’être de plus en plus chère. Au lieu d’être la propriété commune de l’humanité, comme les livres, l’art devient la propriété privée de quelqu’un qui peut se le permettre. Si tous les grands livres du monde coûtaient un million de dollars – imaginez quelle conséquence catastrophique ce serait pour la culture."

Après maintes rumeurs, Bansky a nié posséder le tableau avant la vente, le propriétaire initial de cette œuvre reste donc un mystère. Selon Artsy, Banksy n’est pas non plus le bénéficiaire de ces recettes et il s’est engagé à reverser les royalties perçues à l’issue de cette vente à des associations. Malheureusement pour lui, cet exploit pécuniaire l’enfonce encore davantage dans ce qu’il exècre le plus au monde.

Jean-Michel Basquiat, "Pyro", 1984. (© Courtesy of Sotheby’s)

Par Donnia Ghezlane-Lala, publié le 07/10/2019

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