À la rencontre de ceux qui vivent en marge

Avec la série Scrublands, le photographe Antoine Bruy est parti à la rencontre d'hommes et de femmes qui ont fait le choix de l'autosuffisance, de vivre en marge des villes et de leurs fracas. Interview. 

Antoine Bruy Pierre, Les Pyrénées (2012) - Crédit Image Antoine Bruy

Pierre, Les Pyrénées (2012) - Crédit Image Antoine Bruy

C'est autant une série de portraits que le carnet de bord d'une année sur la route. C'est bien sûr les paysages, les points de vue époustouflants, mais également ces traces de vie dans une nature luxuriante qu'Antoine Bruy a tenté de documenter avec Scrublands ("les brousses" en français).

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Publiée il y a peu sur le site internet du jeune photographe originaire de Lille, la série a rapidement attiré l'attention d'une foule de médias anglo-saxons désirant l'interroger sur son rapport avec cet "objet" singulier. Mais également connaître l'histoire derrière cette galerie de visages.

Carnet de route

C'est le hasard et le voyage qui ont amené Antoine Bruy à Scrublands. D'abord en stop à travers les campagnes françaises, le photographe rencontre pour la première fois l'objet qu'il tentera d'appréhender quelques années plus tard.

C'est ensuite en Australie, au cours d'un séjour dans une ferme, grâce au réseau WWOOF (pour "World-Wide Opportunities on Organic Farms") qu'il précise son projet de reportage et planifie le voyage qui en découle.

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Une maison de paille en Roumanie (2013) - Crédit Image Antoine Bruy

Une maison de paille en Roumanie (2013) - Crédit Image Antoine Bruy

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Crédit Image Antoine Bruy

En 2010 et 2013, grâce au réseau, Antoine Bruy visitera de nombreuses fermes et vivra même un an sur la route en Europe, passant de fermes en fermes.

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Pour ce qui est du réseau WWOOF, un site internet répertorie toutes les annonces des fermiers qui se proposent d'accueillir des gens. À partir de là j’ai choisi certains types de fermes : j’ai commencé à m’intéresser à des éleveurs qui faisaient du bio, puis aux gens qui avaient une activité agricole et, surtout, qui élevaient sans l’intention de vendre.

Les photos du diplômé de l'école nationale des arts visuels de Bruxelles sont plus que documentaires. Flirtant avec la sphère de l'intime, elles dévoilent un mode de vie autant que des scènes que l'intéressé n'aurait pu capturer sans être pleinement en immersion. Et il ne s'en cache pas.

Quand j’arrivais dans une ferme, je ne disais pas que j’étais photographe. C’était important pour moi d’avoir un premier contact et de voir s’il y avait une alchimie avec les personnes que je désirais photographier. C’est ce qui m’intéresse dans la photo : tisser des liens avec des gens, et prendre des images que je n'aurais pas pu prendre autrement.

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"Cette photo, c'est l'exemple de l'approche intime que j'évoquais. C'était un soir, un veau venait de mettre bas, c'est un contexte un peu particulier, c'est quelque chose de presque intime" - Crédit Image Antoine Bruy

"Cette photo, c'est l'exemple de l'approche intime que j'évoquais. C'était un soir, un veau venait de naître, c'est un contexte un peu particulier, c'est quelque chose de presque intime" - Crédit Image Antoine Bruy

Crédit Image Antoine Bruy

Crédit Image Antoine Bruy

Et certains clichés en sont un témoignage poignant.

Antoine Bruy : Je voulais photographier l'autosuffisance, pas l'autarcie !

Et face à ces populations, c'est un sujet particulier que la natif de Lille voulait traiter, et tout un tas de fils philosophiques qu'il voulait tirer : comment peut-on vivre à l'écart des villes et de leurs fracas ? Quelles sont les raisons et la nature de cet exil ? De quoi est-il fait et comment ces populations parviennent à survivre à l'écart de tout, dans des territoires qui semblent hostiles pour le commun des "citadins" ? Autant de questions qu'Antoine Bruy a éprouvées au contact des fermiers qu'il a rencontrés. 

Aucune personne n'était complètement exilée, ne serait-ce parce qu’ils accueillaient des Woofer… La thématique que j'aborde dans cette série reste celle l'autosuffisance, et pas de l'autarcie. Pour ce qui est de l'exil en tant que tel, les situations étaient assez disparates : certains avaient fait des choix extrêmes – pas de machines, pas de pétrole – mais la plupart possédait des ordinateurs, des portables. De manière générale, cet exil était fait pour des raisons militantes.

Julian, Sierra Del Hacho, Espagne (2013) - Crédit Image Antoine Bruy

Julian, Sierra Del Hacho, Espagne (2013) - Crédit Image Antoine Bruy

Des fermes isolées des campagnes européennes et leurs galeries de visages, Antoine Bruy est depuis passé à une série tout aussi documentaire, mais peut-être plus ancrée dans la réalité politique de l'époque. Avec Behind The Bushes, le jeune homme désire offrir un visage plus "laudatif" aux populations "roms". Une démarche assez proche de Scrublands, malgré les différences manifestes entre les deux objets.

Le photographe commente :

Il y a un lien évident entre les deux séries, ne serait-ce en termes d'architecture. J'ai essayé de montrer dans les deux cas comment ces gens sont acteurs de leur propre habitat. Je trouvais que c'était une manière intéressante de poser la question de leur survie. On appelle ça de l'autoconstruction. Et dans le cas des roms, j'ai trouvé ce "biais" intéressant pour sortir d'une description misérabiliste de cette population.

Des toilettes à compostes, Sierra Nevada, Espagne (2013) - Crédit Image Antoine Bruy

Des toilettes à compostes, Sierra Nevada, Espagne (2013) - Crédit Image Antoine Bruy

Photo tirée de la série "Behind The Bushes" - Crédit Image Antoine Bruy

Photo tirée de la série "Behind The Bushes" - Crédit Image Antoine Bru.

Froids, bruts, les clichés d'Antoine Bruy interpellent. En raison du sujet qu'ils traitent, bien évidemment, mais aussi pour leur qualité esthétique. C'est à l'essence des personnalités rencontrées qu'il s'attaque, à ce qui fait leur intimité la plus cachée. Il traque leur personnalité dans les moindres poses, les habitudes, les expressions du visage, la rencontre des mains.

Loin de la teneur politique qu'on peut leur attribuer, ces photographies ne semblent être que le témoignage des manières qu'a l'être humain de répondre aux défis du milieu qu'il habite. Elles sont le journal de la survie de populations particulières, mais aussi une fenêtre sur une alternative (ou une altérité) qu'on se cache bien (trop) souvent.

L'ensemble des clichés d'Antoine Bruy sont disponibles sur son site internet

Par Tomas Statius, publié le 01/07/2014

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