À la rencontre des habitants de la "jungle de Calais", entre espoir et système D

Dans la "nouvelle jungle" de Calais, les réfugiés vivent dans des conditions déplorables mais ils ont construit une véritable communauté qui disparaîtra avec l’évacuation du camp.

En ce petit matin de février, rien ne semblait particulièrement anormal. La nuit précédente, la température était tombée à -3 degrés. De la vapeur sortait de nos bouches tandis que nous suivions le trajet indiqué par le GPS. Alors que nous nous rapprochions de notre destination, nous avons remarqué que notre carte électronique indiquait une zone appelée la "nouvelle jungle".

En zoomant un peu, nous avons aussi repéré des marqueurs et des épingles qui indiquaient des boutiques, des restaurants, des lieux de culte, un théâtre et même une boîte de nuit. La carte indiquait également une "rue des Syriens" et un "camp kurde".

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(Image: MyMap)

(© MyMap)

L’été dernier, le camp était encore un bidonville où les tentes côtoyaient des montagnes de déchets. Nous n’aurions jamais pensé qu’en allant constater les conditions de vie misérables des réfugiés massés dans ce camp, nous aurions découvert un village de fortune que ses habitants considèrent comme leur maison et que nous aurions rencontré une communauté chaleureuse et généreuse.

Le camp, renommé la "nouvelle jungle", a beaucoup évolué depuis 2002. Il abrite aujourd’hui des centaines de migrants et réfugiés venus de différents pays et alimente sans cesse la polémique. Il a été à plusieurs reprises détruit par les autorités françaises, qui tentent de lutter contre l’immigration illégale. Cependant, la "nouvelle jungle" n’a jamais totalement disparu et elle accueille désormais 6 000 personnes.

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Cependant, cette semaine marque un tournant car la justice française a décidé de détruire la partie sud du camp qui abrite 3 455 personnes dont 455 enfants, quitte à forcer ses habitants à partir.

Le projet Kid Lost

Cette décision a été fortement critiquée par les association qui défendent les réfugiés et craignent que l’évacuation du camp laisse un bon nombre d’entre eux sans domicile. Elles sont aussi inquiètes pour la sécurité des enfants, car 315 de ces mineurs ne sont pas accompagnés par des adultes. L’évacuation du camp signifie aussi qu’une église, plusieurs cafés et restaurants, une bibliothèque, une école et un centre médical vont être rasés.

Nous avons pu nous rendre à Calais à ce moment crucial dans le cadre de Kid Lost, un projet qui a pour ambition d’"humaniser", les réfugiés et les victimes des conflits en mettant des noms et des visages sur leurs histoires. Ces reportages et photos feront l’objet d’une exposition qui se tiendra au centre Pianofabriek à Bruxelles du 17 au 24 mars.

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Nous – Cle Hunnigan, journaliste, et Quentin Bruno, photographe – avons vécu et travaillé dans ce camp, tout particulièrement dans la partie dont la démolition est imminente. Notre but était de raconter les histoires de ces personnes qui y vivent et de la communauté qui, au final, sera dissoute.

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"C’est comme une prison en plein air. Les barrières et les caméras donnent cette impression. En plus, ils passent beaucoup de temps à attendre le jour où ils arriveront enfin sur le sol britannique ou la nuit où ils seront forcés de quitter le sol français".

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(© Quentin Bruno)

"Un Afghan se fait couper les cheveux chez un coiffeur établi dans la "nouvelle jungle". Un barbier du camp a expliqué : "Je ne veux pas faire la manche pour avoir de l’argent donc j’essaye de survivre dans la 'jungle' en travaillant avant de rejoindre le Royaume-Uni."

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

 L’église Saint-Michel est une église copte établie dans la partie sud du camp. C’est un refuge et un havre de paix, mais qui est sur le point d'être rasé. Cependant, les habitants ont refusé de la démanteler et elle restera comme une lueur d’espoir pour ceux qui ont choisi de célébrer leur culte ici."

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

" Cette photo a été prise dans le camp par un jour ensoleillé. Les jours comme ceux-là, on voit plus de sourires sur les visages et la communauté semble renforcée".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"Des stations de recharge ont été mises en place dans le camp. Les réfugiés discutent souvent entre eux en attendant que leur téléphone soit chargé. Dans certaines parties du camp, ils ont même accès au wifi et ils peuvent entrer en contact avec leur famille restée chez eux via WhatsApp".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"Certains pensent que la séparation des différentes nationalités dans le camp est une chose négative. Nous avons remarqué qu’au contraire, c’est un moyen de renforcer et de préserver leur culture, et non un moyen d’exclure les autres. Ici, nous assistons à une fameuse danse afghane à laquelle nous sommes même conviés".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

 Abdou : "J’ai 25 ans, vous savez. C’est pour cette raison que j’ai pris mon temps en Europe après avoir quitté la Syrie. Je suis tombé amoureux en Turquie, mais c’était une fille méchante. J’ai rencontré une autre fille en Serbie, aussi.

Puis je suis allé en Grèce et j’ai traversé la Macédoine, la Hongrie, la Serbie, la France. Je pense qu’il faut profiter de la vie et je ne suis pas pressé donc je vais peut-être explorer d’autres pays. Tout le monde ferait ça, n’est-ce pas ?"

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"L’hygiène reste un problème majeur dans le camp. Cette photo a été prise en septembre 2015 et contraste avec l’évolution que le camp a connue depuis. Beaucoup de réfugiés ont fait équipe avec des bénévoles pour organiser un nettoyage du camp dans leur zone".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

Hussein vient du Soudan : "Je ne veux pas de votre argent. Je veux juste de votre amitié. Je veux juste être avec vous, les amis".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"Un réfugié soudanais grimpe la colline à vélo pour aller récupérer de l’eau à une station d’approvisionnement. Beaucoup de stations ont été installées afin que les réfugiés aient accès à de l’eau propre".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"On peut acheter un peu de tout dans le camp. Nous avons mangé dans quelques restaurants et la nourriture était toujours excellente. Beaucoup d’habitants de la "nouvelle jungle", surtout ceux qui possédaient un fonds de commerce chez eux, ont monté une affaire pour soutenir les familles et fournir des services à la communauté".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"À partir de 20 heures, l’atmosphère dans le camp change. Les rues boueuses sont désertées et les cafés – qui proposent des chichas et servent du thé chai – allument la télé pour projeter des films de Bollywood.

Certaines personnes vont dans des pubs locaux installés dans la "nouvelle jungle". Cependant, beaucoup de réfugiés quittent le camp et continuent à risquer leur vie en essayant d’embarquer à bord de véhicules en direction du Royaume-Uni".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"Un jour, nous avons rencontré Ismael et quelques-uns de ses amis soudanais. Ils nous ont invités à prendre le thé. C’est-à-dire, de nombreuses tasses de café, de thé et des montagnes de biscuits.

Leur habitat était sombre mais ils utilisaient une bougie et une lampe de poche à dynamo pour essayer d’éclairer la pièce. Nous avons remarqué sa casquette Obey. "Tu as un look tellement hip-hop. Je peux prendre une photo ?".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"Tu ne peux pas dire bonjour à quelqu’un dans le camp sans entendre cette réponse : "bienvenue, l’ami", suivie d’une invitation à boire une bonne tasse de thé noir sucrée. Souvent, nous avions trop de caféine dans le sang mais nous leur disions oui à chaque fois, même si nous préférions tout simplement discuter".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"Quand les gens partent, ils laissent souvent leurs affaires derrière eux : des gants, des écharpes, des jouets… Puis la pluie vient emporter leurs affaires. Souvent, la température dégringole ; le camp, et tout ce qui s’y trouve, est alors recouvert d’une fine couche de glace".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"Les bulldozers ont déjà rasé certaines parties du camp. Les réfugiés profitent de ces terrains nettoyés pour jouer au cricket, au football ou au volley-ball. Dans ces moments-là, tout le monde peut jouer, du moment que la balle arrive dans votre direction et que vous pouvez l’attraper".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"Depuis l’annonce de l’évacuation, les policiers se font plus nombreux dans le camp. Plus de CRS ont garé leurs camionnettes anti-émeutes à proximité afin d’intimider et de décourager toute rébellion.

Ils surveillent les barrières, l’autoroute et l’entrée du camp, armés de bombes lacrymogènes et de fusils avec des balles en caoutchouc".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"De nouveaux préfabriqués ont été installés pour héberger 1 500 réfugiés du camp et pour améliorer les conditions sanitaires. La plupart des préfabriqués restent inhabités car l’inscription est obligatoire et les réfugiés craignent qu’y dormir puisse les empêcher d’aller au Royaume-Uni".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"Il n'y a presque plus de tentes dans le camp. Des abris de fortune et des caravanes données les ont remplacés. Les caravanes et les abris ne sont pas chauffés mais ce sont de meilleures alternatives aux tentes car ils protègent des aléas naturels".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"Beaucoup d’abris sont chauffés grâce à des bouteilles de gaz butane. Elles sont données gratuitement aux habitants qui les utilisent pour chauffer l’eau de leur douche et préparer la nourriture".

(Photo: Quentin Bruno)

(© Quentin Bruno)

"Ce soir-là, nous avons fêté les 20 ans de l'un de nos amis syriens, Tamer. Nous nous sommes tous rassemblés dans le café de Sammy dans la "nouvelle jungle".

Au moment de couper son gâteau au chocolat et de distribuer les parts, un groupe de bénévoles et de réfugiés se sont pris la main et ont dansé le dabkeh, une célèbre danse folklorique qui vient du Levant".

Pour en savoir plus sur le projet Lost Kid, allez jeter un œil sur sa page Facebook.

Traduit de l’anglais par Hélaine Lefrançois

Par Cle Hunnigan, publié le 24/02/2016

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