En images : en Inde, la plus grande communauté d'artistes au monde est menacée

C'est en Inde, dans la capitale New Delhi, que se trouve la plus grande communauté d'artistes au monde : la Kathputli Colony. Un immense bidonville dans lequel se terrent des milliers de familles d'artistes, aujourd'hui menacées par le gouvernement indien et quelques sociétés privées. Le photographe anglais Mark Leaver est allé à la rencontre des habitants de ce ghetto coloré. Il raconte.

Ravi Bhatt (à droite) et sa famille © Mark Leaver

Le cracheur de feu Ravi Bhatt (à droite) et quelques membres de sa famille © Mark Leaver

La Kathputli Colony, située dans l'Ouest de New Delhi en Inde, est réputée pour être la plus grande communauté d'artistes au monde. S'étendant sur un peu plus de 5 hectares, ce bidonville géant niché au cœur de l'immensité de la ville comporte en son sein quelque 3 000 familles, dont chacune est composée d'une vingtaine de personnes, s'étalant parfois sur plusieurs générations. Ici, l'art se transmet de père en fils, perpétuant l'héritage : la culture s'apprend par les parents.

Publicité

Son nom, "Kathputli", est un mot hindi qui signifie "marionnettes". Lorsqu'elle naît en 1950, cette colonie n'est alors qu'un petit regroupement de tentes de fortune abritant principalement des marionnettistes venus du Rajasthan (un état du Nord-Ouest de l'Inde). Depuis, des street-performers en tout genre, venus des quatre coin de l'Inde, s'y sont installés. La communauté regorge aujourd'hui d'artistes aux univers diverses : marionnettistes donc, mais aussi magiciens, charmeurs de serpent, avaleurs de sabre, danseurs, cracheurs de feu et autres guérisseurs traditionnels.

Mais voilà, la Kathputli Colony est menacée. Jouissant d'une position stratégique, au centre névralgique de la capitale indienne, à quinze petites minutes seulement du quartier des affaires, le terrain sur lequel s'étend le bidonville est aujourd'hui estimé à des millions d'euros. Il est actuellement en proie au désir tout-puissant de gentrification du gouvernement, qui a vendu le terrain en 2010 à Raheja Developers, une société qui souhaite raser la colonie pour faire place entre autres au premier gratte-ciel de la ville : le Raheja Phoenix.

La Kathputli Colony vue des toits © Mark Leaver

Les maisons de la Kathputli Colony, au-dessus desquelles pourrait bientôt se dresse un gratte-ciel de 190 mètres © Mark Leaver

Publicité

Les près de 3 000 familles qui y résident, petit à petit déplacées dans des appartements, protestent actuellement, clamant à la seule force de leur voix (et de leur art) qu'une telle décision finirait d'achever un héritage précieux de l'Inde – l'un de ceux qui devrait pourtant être à tout prix préservé. De son côté, Dimple Bhardwaj, un porte-parole de la société Raheja, explique que "le but est simplement de donner à cette communauté un environnement sûr et hygiénique pour élever leurs enfants", comme le rappelle le site du Guardian.

Le photographe anglais Mark Leaver, à l'origine d'une série photo sur le tatouage facial, est parti un mois durant à la rencontre de cette communauté. De ce voyage, il est revenu avec une série de portraits immortalisant ces grandes familles d'artistes, et des souvenirs plein la tête.

"Nous allons combattre le bulldozer"

Konbini | Pouvez-vous nous décrire la Kathputli Colony, vue de l'intérieur ?

Publicité

Mark Leaver | On accède à cet immense bidonville par la Patel Road, la route qui traverse New Dehli de long en large. Par rapport à cette large route, l'entrée du bidonville ressemble à une minuscule allée. Cette allée est pourtant la principale rue de la colonie, depuis laquelle vous accédez à toutes les petites routes qui mènent au cœur de l'infrastructure.

Lorsque vous entrez, vous êtes frappé par un épais nuage de pollution composé principalement de mouches et de l'odeur d'excréments ; les égouts sont à découvert et s'écoulent dans les caniveaux à quelques mètres sous vos pieds. Entrer pour la première fois dans le bidonville est assez intimidant. Les maisons sont tellement pleines à craquer et les unes sur les autres que les chemins qui les séparent font à peine quelques mètres de large. Ce qui devient assez stressant lorsqu'une horde de personnes vous presse par derrière, et qu'une autre vous frappe de plein fouet par devant.

Enfin, comme il s'agit d'une communauté d'artistes, vous avez en permanence des gens qui martèlent des tambours et qui se promènent sur des échasses. Après quelques jours passés entre les murs de cette colonie, il me paraissait évident de réaliser des portraits à huis clos, à l'intérieur des maisons, et non à l'extérieur. Cela me permettrait de rompre quelques instants avec le tohu-bohu frénétique qui règne constamment dans les rues de la Kathputli Colony.

Publicité

K | À l'heure actuelle, où en est-on de la décision du gouvernement et de la société Raheja Developers, qui souhaitent faire disparaître le bidonville ?

M. K. | La décision de raser le bidonville semble avoir été prise, mais rien ne se passe réellement. J'ai récemment appris par les habitants (je discute avec l'un d'entre eux via WhatsApp) qu'ils étaient en train de déménager doucement, mais comme vous pouvez l'imaginer, les gens sont assez réticents à l'idée de quitter la terre sur laquelle ils ont grandi.

K | Essaient-ils de contester cette décision ?

M. L. | Les artistes de Kathputli sont très fiers de leur maison et de leur bidonville. Donc oui, ils se réunissent chaque semaine pour discuter de cette possible délocalisation et ce qu'ils peuvent faire pour l'éviter. Le problème, c'est qu'aucun territoire ne pourra jamais remplacer celui sur lequel repose actuellement la Kathputli Colony, certaines familles étant composées de 30 personnes, et certaines possèdant des marionnettes de 10 mètres ou des tambours de 80 kilos ! Lorsque j'étais sur place, les habitants confiaient aux journalistes : "Nous allons combattre le bulldozer, nous ne voulons pas quitter cette terre, nous voulons construire nos propres maisons."

Le chanteur Babbie Bhatt, 45 ans, et son imposant instrument de musique © Mark Leaver

Le chanteur Babbie Bhatt, 45 ans, et son imposant instrument de musique © Mark Leaver

Une épée de près d'un mètre au fond de la gorge

K | Quelle fut la rencontre qui vous a le plus marqué ?

M. K. | Je dirais celle avec Krishan. C'est un jongleur exceptionnel, et la seule personne de la communauté capable d'avaler des épées. Lorsque je l'ai rencontré, il s'est instantanément excusé pour son apparence (il portait un T-shirt rose en lambeaux), ce que je n'avais pas remarqué, et dont je ne me souciais à vrai dire pas du tout. Mais cela avait beaucoup d'importance aux yeux de Krishan. Les résidents de Kathputli vivent pour la représentation, les détails tels que les costumes et l'apparence en général comptent donc énormément.

J'ai tout de suite rassuré Krishan en lui disant que je n'avais même pas prêté attention à ses vêtements, et lui ai rappelé que j'étais venu du Royaume-Uni pour assister à des représentations d'artistes indiens. Il m'a souri et a commencé à jongler devant moi. Après cinq minutes de jonglage parfait, il m'a conseillé de sortir mon appareil photo : il s'apprêtait à loger une épée de près d'un mètre au fond de sa gorge.

Il s'est concentré quelques instants et a demandé de l'encouragement à la petite foule qui se pressait autour de lui en tapant son épée sur le sol. Puis, sans hésitation aucune, il a poussé la lame dans sa gorge (environ jusqu'au milieu de son cou), s'est arrêté un moment, et a fini d'enfoncer le reste de l'épée – seul le manche dépassait alors de sa bouche. Il l'a gardée ainsi quelques secondes, avant de la retirer d'un coup d'un seul. C'était incroyable, tout le monde s'est mis à féliciter Krishan pendant que celui-ci avalait des litres d'eau.

Krishan Jugler - 40 - Juggler - Threequater length

Krishan, 40 ans, capturé après avoir enfoncé une lame dans sa gorge © Mark Leaver

K | Avez-vous pu discuter avec Krishan ?

M. K. | Juste après sa performance, j'ai même pu le photographier. Sur le cliché, vous pouvez voir que ses yeux sont toujours imbibés d'eau après qu'il a enfoncé la longue lame de métal dans sa bouche. Cette photo est ma préférée de toute la série, et l'une des trois que j'ai choisies d'exposer à Londres, pour ma remise de diplôme.

Après avoir pris cette photo, je suis resté pour discuter avec Krishan, je suis parti chercher à dîner en guise de remerciement. Il m'a parlé de sa situation, chez lui, à la maison, qui n'est pas vraiment bonne. Sa fille est atteinte d'un cancer, et ils n'a pas trouvé les moyens de lui offrir les soins nécessaires. Je me souviendrai toujours de ce moment où il a levé les yeux sur moi et m'a expliqué que les personnes issues du bidonville ne sortent pas des hôpitaux lorsqu'on leur diagnostique un cancer.

"Je n'ai pas cherché à photographier la pauvreté"

K | Quelle fut la principale difficulté à laquelle vous avez été confronté, en capturant ces visages ?

M. K. | Disons que la principale difficulté fut la barrière de la langue. Les habitants de la Kathputli Colony parlent plus de dix langages et dialectes différents ! Tenter de tous les apprendre en un mois fut, vous vous en doutez, une vaine bataille. Je ne remercierai donc jamais assez John Signgh et Laxmi Balotia pour m'avoir traduit chacune de mes rencontres (ils travaillent tous les deux pour la fondation P.E.T.E., l'association caritative avec laquelle je travaillais).

K | Quel est le message le plus important que cherche à communiquer votre série ?

M. K. | La fierté. Cette série se démarque de mes autres travaux sur les bidonvilles, car ici je n'ai pas cherché à photographier la pauvreté. J'ai simplement capturé des artistes, dans leur maison. Ces gens s'entraînent depuis leur naissance à perfectionner leur art, il s'agit là de leur héritage et de ce qu'ils vont transmettre à leurs enfants. Certains de ces artistes ont fait le tour du monde pour promouvoir leur métier ! Kessar Bhatt, le marionnettiste, s'est produit devant le tout premier Premier Ministre indien ! Les gens de la Kathputli Colony prennent leur art très au sérieux, ils ne sont pas des mendiants. L'art du spectacle, l'interprétation, c'est toute leur vie.

Basanti Bhatt, 50 ans, équilibriste © Mark Leaver

Basanti Bhatt, 50 ans, équilibriste © Mark Leaver

Basavraj Adewas, 65 ans, guérisseur traditionnel © Mark Leaver

Basavraj Adewas, 65 ans, guérisseur traditionnel © Mark Leaver

Chatta Khan, 45 ans, dresseur de singes © Mark Leaver

Chatta Khan, 45 ans, dresseur de singes © Mark Leaver

Kesar Bhatt, 80 ans, marionnettiste © Mark Leaver

Kesar Bhatt, 80 ans, marionnettiste © Mark Leaver

Ravi Bhatt, 30 ans, cracheur de feu © Mark Leaver

Ravi Bhatt, 30 ans, cracheur de feu © Mark Leaver

Jagdish Bhatt et ses marionnettes © Mark Leaver

Jagdish Bhatt, 65 ans, et ses marionnettes © Mark Leaver

Retrouvez d'autres photos de Mark Leaver sur son site personnel.

-> À lire : Un photographe donne un autre visage au tatouage facial

Par Naomi Clément, publié le 09/10/2014

Copié

Pour vous :