En images : immersion dans le dérangeant phénomène des bals de pureté

Le photographe suédois David Magnusson a réalisé des portraits entre des pères et leur fille. Il met en lumière l'étrange phénomène des bals de pureté qui subsiste aux États-Unis.

Lors des bals de pureté, les jeunes filles promettent de "vivre une vie pure devant Dieu". Comprendrerester vierges et n'avoir aucune relation physique (ni même un petit bisou) avec une personne du sexe opposé et ce, jusqu'au mariage. En retour, leurs pères, en héros, signent un engagement : ils promettent de protéger la chasteté de leurs filles pré-adolescentes.

Le Suédois David Magnusson a photographié et interviewé les personnes concernées lors de ces cérémonies dans les États de la Louisiane, du Colorado ou de l'Arizona. Pour des clichés fort en symbolique, qu'il a réunis dans un livre intitulé Purity, accompagnés des explications des jeunes filles.

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On croise Jamie, 13 ans, qui affirme :

J’ai voulu faire les vœux de pureté parce que Dieu nous le demande dans la Bible. Il nous dit de rester pures jusqu’au mariage pour une raison. C’est important pour moi parce que si on a des enfants avant le mariage, on n’a pas vraiment les moyens de prendre soin d’eux.

bal de pureté

Jamie et David Clampitt, Shreveport en Louisiane (Crédit Images : David Magnusson)

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Une lumière sur une pratique passéiste

David Magnusson a été fasciné par la popularité croissante de ces rituels dans l'Amérique profonde. Équipé d'un appareil photo il s'est rendu à ces cérémonies entre 2010 et 2011 afin de photographier pères et filles, habillés avec les robes et costumes obligatoires.

Il lui faut parfois plus d'une heure pour capter l'essence de cette union, une heure lors de laquelle ils ne semblent faire plus qu'un. Il leur demande ainsi de poser "à la lumière des décisions qu'[ils] ont prises". Questionné par le photographe, un des pères confirme cette volonté par un discours digne d'un illuminé : "en tant que chrétiens, nous sommes censés être la lumière du monde".

Plus qu'une communion familiale, le bal de pureté illustrerait une pratique culturelle à part, d'après le photographe :

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Je voulais créer de beaux portraits, des images que les filles et leurs pères pourraient accrocher sur les murs de leur maison, tandis que quelqu'un d'une autre origine culturelle pourrait ressentir ces portraits d'une manière totalement différente.

Et en effet, pour quelqu'un de l'autre coté de l'Atlantique, ces portraits ont quelque chose de gênant, comme si un soupçon incestueux planait sur cette union. L'aspect protecteur du père est bien là. Des mains sur les épaules ou sur les hanches, des enlacements, toujours avec un regard bienveillant du père sur sa progéniture.

En ressort un sentiment de tendresse mais surtout de domination, une intrusion malsaine dans l'intimité de ces jeunes filles.

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L'évolution de la vision du photographe

Pour Magnusson, le but du projet Purity Balls était avant tout d'examiner l'influence d'une culture locale :

La première fois que j'ai entendu parler des bals de pureté, j'imaginais des pères américains effrayés par ce qui pourrait nuire à leurs filles ou à l'honneur de leurs familles.

Le photographe a mis cinq mois à recevoir une réponse favorable d'une famille intéressée par le projet. Plus l'attente se faisait longue, plus sa curiosité et son scepticisme augmentaient. Enfin immergé dans ces rituels, son regard a changé :

Plus j'en apprenais, plus j'étais surpris de voir que j'avais été si prompt à juger les gens que je connaissais si peu. J'ai compris que les pères, comme tous les parents, voulaient tout simplement protéger ceux qu'ils aiment - de la meilleure façon qu'ils connaissent. Il y a également souvent des filles qui ont elles-mêmes pris l'initiative de participer aux bals.

Les raisons pour lesquelles ils choisissent de réaliser ces cérémonies sont diverses remarque-t-il. Mais toutes ont des allures de retour vers un passé et une mentalité archaïques qu'on pensait, ou du moins qu'on espérait, fortement résolus.

"Tu es mariée au Seigneur et papa est ton petit ami"

Pas de relations sexuelles, aucun petits copains, ni même un baiser volé, c'est ce que les jeunes filles promettent à leur père en signant un contrat. Ils portent le costard, elles sont revêtues de blancs, ils échangent un anneau, prononcent des voeux et se jurent "fidélité" : ces bals de pureté ont tout d'un simulacre de mariage, le "vous pouvez embrasser la mariée" en moins.

L’anneau est un rappel de l’importance de rester pure, ça va t’éviter beaucoup de baisers avec des crapules avant de rencontrer ton prince charmant. Tu es maintenant mariée au Seigneur et papa est ton petit ami.

C'est ce qu'on peut entendre dans un reportage diffusé dans l’émission Nightime Prime sur ABC News. On pourrait alors croire que ces familles réitèrent une tradition qui se perpétue de génération en génération. Pourtant le phénomène est assez récent chez les évangélistes chrétiens américains.

Les prémices du mouvement ont lieu dans les années 1980 au moment de l'expansion de Sida et de la libération sexuelle, considérées par les conservateurs comme une preuve de décadence. Des jeunes filles faisaient alors gage d'abstinence en portant des anneaux. Un procédé repris et devenu "in" il y a quelques années chez les anciennes stars de Disney comme Miley Cyrus ou Selena Gomez qui portaient ces fameux anneaux de chasteté. Mais pas seulement chez les femmes : même les membres des Jonas Brother, le boys band américain, ont fait voeux de chasteté avant le mariage.

Les bals de chasteté, ces cérémonies venues d'un autre siècle, ont émergé il y a à peine une quinzaine d'années. C'est comme si toutes les avancées sur les libertés des femmes s'effaçaient : mariage arrangé, femme dépendante de son père avant de se dédier entièrement à son mari, un seul homme toute sa vie, une sexualité consacrée uniquement à procréer, surtout pas de contraception, incapacité à divorcer, etc.

Beaucoup de progrès réduits à néant, orchestré par une foi inébranlable dans le Tout-puissant.

Will and Nicole Roosma, Tucson, Arizona.

Will and Nicole Roosma, Tucson en Arizona (Crédit Images : David Magnusson)

Les mères sont d'ailleurs évincées de la cérémonie puisque le père est le seul qui doit et qui peut interférer dans la vie de famille. Diriger ce rite de passage de l'adolescence à l'âge adulte, c'est mieux contrôler les pulsions sexuelles (et pourtant tout à fait naturelles) de sa progéniture.

Nicole Roosma, 17 ans, peut-être plus âgée pour s'en rendre compte, avoue :

C’est une promesse difficile à tenir parce qu’il y a beaucoup de tentations avec les gens de mon âge. La pression des autres est difficile. Je pense en particulier à notre génération, où tout est en lien avec le sexe et la musique, c’est vraiment difficile de garder une promesse comme celle-ci, une promesse entre soi et Dieu.

Si cette conception de la femme paraît être à des années lumière alors qu'on pensait que le modèle patriarcal de la famille n'était plus d'actualité, il y a autre chose de choquant dans ces rites. Vous vous en doutez, les jeunes hommes ne doivent pas se plier à ces voeux d'abstinence en échangeant anneaux et voeux avec leur mère. Ils ont même droit à une cérémonie célébrant leur entrée dans l'âge d'homme.

Le phénomène s'est développé de manière inquiétante et est désormais présent dans 48 des 50 états des États-Unis. Mais si on en croit une étude réalisée en 2005 par Peter Bearman, chercheur de la préstigieuse Université de Yale, 88% des jeunes américaines qui avaient prêté serment n'ont pas tenu leur engagement.

Voici d'autres images et des commentaires recueillis par David Magnusson.

Nous avons passé un moment fantastique au bal de pureté. Nous avons eu un bon dîner et j’ai beaucoup aimé avoir la chance de danser avec [ma fille] à un âge où elle n’aurait probablement pas accepté de danser avec moi lors d’une soirée normale - Jeff Clark

Jenna and Jeff Clark, Chandler, Arizona.

Jenna et Jeff Clark, Chandler en Arizona (Crédit Images : David Magnusson)

Hope and Jay Smallwood, Haughton, Louisiana.

Hope and Jay Smallwood, Haughton en Louisiane. (Crédit Images : David Magnusson)

Mon nom est Maia et j’ai été au bal de pureté. J’ai déposé une fleur près de la croix alors je vis ma vie pour Jésus - Maia Sa, 5 ans

Laila, Antonio and Maya Sa, Colorado Springs, Colorado.

Antonio, Laila et Maia Sa, Colorado Springs au Colorado (Crédit Images : David Magnusson)

Grace and Gary Kruse, Black Forrest, Colorado.

Grace and Gary Kruse, Black Forrest au Colorado (Crédit Image : David Magnusson)

(Crédit Images : David Magnusson)

(Crédit Images : David Magnusson)

Mes vœux pour Rose sont de vivre une vie pure afin de lui montrer l’exemple, la former, l’éduquer, l’encourager dans ses décisions et la protéger. Je me tiens droit pour la protéger contre tout ce qui pourrait mettre sa pureté en danger. Je suis son protecteur. Randall Smoak.

Rose and Randall Smoak, Dixie, Louisiana. From the series "Purity" by David Magnusson.

Rose et Randall Smoak, Dixie en Louisiane (Crédit Image : David Magnusson)

Je sais que tous les gars ne sont pas mauvais, mais la plupart des hommes ne pensent qu’à avoir du sexe avec n’importe qui, le plus souvent possible. Les garçons dans les vestiaires sont toujours en train de se vanter d’avoir fait ceci ou cela.

Je ne veux pas que son nom soit placardé partout sur les murs des vestiaires ou des toilettes comme celui de certaines filles que j’ai connues lorsque j’allais à l’école - Jody Hecker

Miranda and Jody Heckert, Yuma, Arizona.

Miranda and Jody Heckert, Yuma, Arizona (Crédit Images : David Magnusson)

Par Anaïs Chatellier, publié le 16/06/2014

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